samedi 17 janvier 2009

absence

Au théâtre du Point du Jour ce soir-là c’est le deuxième " lundi carton blanc pour Bonnaf’ ". Surprise ! Jacques Bonnafé " lit " un texte de John Berger. La première fois il déclamait par cœur une dense " allocution poétique ", et voilà qu’il nous fait une lecture ? Je pense : c’est une intro, il va bien abandonner ses feuillets, à un moment ou à un autre… Et non ! Il continue à suivre son texte des yeux, mettant quelques passages en scène, le tout sur fond d’accordéon : accompagnement simple, magique, tout naturel.
Je me laisse prendre à l’histoire mais parfois je lâche prise, mon attention s’évade et j’ai quelques petites " absences ". Pourtant je récupère toujours le fil… Cette évocation de la vie paysanne, cela me parle, cela me touche, même si mes propres souvenirs se rattachent aux terres normandes… Et puis je voudrais bien savoir : ce Félo du Jura, sera-t-il tenté par la petite couturière de la noce ? Ce brave paysan, chasseur de taupes à l’occasion, qui vit seul dans sa ferme depuis la disparition de sa mère, il a bien besoin d’une paire de bras supplémentaire non ? Seul son accordéon lui tient compagnie. Il ne régale de notes que ses vaches et elles s’en moquent bien ! Je vois parfaitement les images ; le personnage imaginé par John Berger s’agite pour moi ; je comprends et j’intègre aussi ses peines, ses souffrances, sa solitude, sa colère parfois… Après la disparition de la vieille Albertine, Félix s’est trouvé désemparé, abruti par le manque ! Je retiens qu’ " il sentait cette absence pénétrer la chaleur de son propre corps et s’y transformer en douleur " : je me répète la phrase et me l’approprie. Dès le lendemain du spectacle, j’emprunte à la bibliothèque " Joue-moi quelque chose " d’où est tirée la nouvelle " L’accordéoniste ", je relis avidement le récit et retrouve la citation ; elle traduit trop bien ce que je connais.

L’absence est mot courant et sujet sensible. L'absence que supporte Félix est un éloignement définitif du pilier de sa vie, une défaillance qu’il n’avait jamais envisagée, pourtant inscrite, prévisible. Sa mère était là, elle ne l'est plus et il ne sait tout simplement pas comment s’en passer. Qui n’a pas connu, éprouvé, subi cette expérience d’absence ? Quand elle est perte d’un être dont on a partagé des moments d’existence, elle correspond bizarrement à une envie, envie de retrouver celui qu’on a perdu, de rattraper les moments heureux, envie de sa présence d’autrefois, sans plus tenir compte des incompréhensions ou des différents passés. Ce désir qui ne peut se satisfaire provoque beaucoup de peine et de douleur, souvent un sentiment d'injustice et d'impuissance. Le souvenir se réveille pour un rien; un geste, une odeur, une photo avivent la mémoire, un objet rappelle le passage d’une main ancienne, on ne peut pas y échapper, c’est pour toujours…

Il se trouve que je lisais cette semaine " La place " où Annie Ernaux, après la disparition de son père, éprouve le besoin de rassembler tous les événements de sa vie à lui, une manière de le retrouver, de le comprendre, de " renouer un lien " : elle se fait le témoin d’un parcours, alliant bonheur et trouble. Elle ne parle pas d’ " absence ", elle ne dit pas que son père lui manque, elle montre qu’il fait et reste partie d’elle. Est-ce qu’écrire cette sorte d’hommage est une façon de dire sa douleur ?
Au cinéma, les seniors qui chantent " I feel good " me font rire de bon cœur. Mais le décès de deux choristes quelques jours avant leur show final me donne des frissons d’émotion dans tout le corps ; la détermination des autres chanteurs du groupe, si pugnaces et pudiques à la fois, à se produire malgré tout, malgré la cruelle absence de leurs amis, et pour leur faire honneur, cette résolution est une leçon de vie, de performance et d’énergie.

La perte imprègne donc nos corps vivants, comme le décrit John Berger, et la mélancolie installée se manifeste de façon récurrente, même dans le silence. La musique aide à supporter la privation, l’écriture soulage une âme, ce sont des réponses singulières, des patiences personnelles… Chacun compose à sa manière avec l’absence

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