lundi 12 janvier 2009

bosse

Et voilà une petite histoire écrite après avoir lu "Mots pour maux", collection de nouvelles "où les maux sont mis en mots" (Philippe Grimbert). Je n'ai pas aimé tous les textes du recueil mais j'ai un faible pour l'araignée au plafond et l'agence de Miss Casse-Pieds...

Le Moboss

Les trois garçons entament la descente du boulevard, le pas alerte, les sacs bringuebalent sur les dos sauf pour Jérémie qui tient sa gibecière en bandoulière. Ils parlent fort, tout d'un coup s'esclaffent, leurs voix se chevauchent, quelques passants s'écartent sur leur passage... Non loin du carrefour, juste avant d'arriver devant la porte du Balto, leur boîte favorite, Jérémie s'arrête, pile. De loin il a aperçu le Moboss, le pauvre hère de la fontaine, en solo vacillant à sa place habituelle, feuilletant son dictionnaire usagé et haranguant les promeneurs.
"Allez Jérémie, on va être en retard!!
- C'est bon, je vous rejoins, ne vous occupez pas de moi!
- Écoute on a juste une heure, ne traîne pas, lance Jonathan, son frère, après les parents vont râler!
- Laisse, tant pis on jouera sans lui, de toute façon c'est pas son truc..."
Les deux amis poussent la porte de la salle de billard.

Jérémie se retourne vers le centre de la place d'où lui parviennent des bribes du discours incantatoire aviné de Moboss. Le vieux brandit maintenant son antique ouvrage à bout de bras et déclame sa liste de mots, visiblement il en est ce soir aux pages M...
"Mugiiissement, muuuguet,, muuuid, mulaaard, mulasssssier, mulââââtre... ah ah!"
Jérémie connaît la musique des mots de Moboss, toujours la même mélodie, ça dépend juste de la page et des sonorités... Moboss abuse toujours de consonnes ou de voyelles, il les traîne ou s'en moque, au gré de son humeur ou du rhum... Le jeune homme s'approche, mais décidément qu'est-ce qui l'attire chez ce vieux? Il contourne le bivouac, cherche quelques sous dans sa poche de veste et se penche pour les poser sur la couverture élimée. Le clochard l'aperçoit juste à ce moment.
"Mu-ni-ci-pa-li-té, municipppe, muniffficence, MUNIFICENT..."
Jérémie, hypnotisé par le regard de Moboss, glisse à terre. Les autres gens ne font que passer, échangent parfois entre eux des regards entendus ou quelques paroles convenues, pauvre homme, vraiment il ne fait de mal à personne, rigolo presque, cette manie de réciter le dico, quand même pas facile de traîner sa bosse...
Justement Moboss se tait, s'affale près de Jérémie, se roule, son dos difforme prend toute la place, il relève la tête, ses rides sont creusées, sa peau rouge et boursouflée par endroits, et l'odeur!!!
"Alors mon garçon, fidèle au professeur!!!
- Bien sûr Moby, je viens faire ma petite provision...
-Touche, touche petit, sers-toi direct!"

Jérémie avance la main, il la promène sur le dos de Moboss, le vieux est comme soulagé. C'est un rituel, le mendiant raconte que sa bosse date de l'enfance; fils de bibliothécaire et petit rat des étagères, déjà voûté, sa difformité s'était accentuée à force de se pencher sur les livres, d'emmagasiner tous ces mots, de se faire le dépositaire d'un savoir millénaire. Gamin il se sentait le réceptacle idéal, le maître du monde, il avait de la place, il pouvait transporter toutes ces encyclopédies mieux que tous, il avait le temps, le devoir. Et peu à peu sa bosse avait pris du volume (!), sa différence aussi, sa famille l'avait renié, trop original, trop moche, trop fou... Alors il avait parcouru la Terre...
Avec l'âge, il reste de plus en plus longtemps au même endroit, dur de rouler de ville en ville sa bosse gavée de mots. Il est ici, dans le quartier de Jérémie, depuis des semaines. Il passe les journées dans un coin du centre culturel, il ne gêne personne, il lit tout ce qui lui tombe sous la main; à la fermeture il rejoint la fontaine avec son unique bien, son Larousse, et le soir il regagne son bout de tunnel! Jérémie et quelques autres lui portent parfois des provisions mais le jeune garçon est le seul qui reste, qui écoute, qui a deviné la magie du personnage. Un jour Moboss lui a confié que le poids des ans et des mots devenait insupportable. Jérémie a voulu le consoler, le soulager, le prendre dans ses bras; il a passé la main dans le dos du vieillard et celui-ci a ressenti une étrange douceur, enfin une complicité, une franche amitié. En échange c'est comme si des mots s'étaient échappés de la bosse, les mots trop difficiles et obscurs, vraiment lourds à porter, ceux qui avaient besoin d'une nouvelle jeunesse: blettissure,extranéité, potestatif, welwitschia... Jérémie avait accepté de s'en charger. C'est ainsi de temps à autre, le garçon vient s'approvisionner, il allège le fardeau de l'ancêtre; à l'école on dit de lui qu'il est de plus en plus érudit...
"J'y vais, dit-il doucement à Moboss, à demain peut-être, même heure, même chaîne!
- C'est ça mon gars!..."

Jérémie s'accroupit, essaie de se déplier, ah la la, il faudrait un peu de gym supplémentaire pour rétablir cette colonne qui se voûte chaque jour un peu plus, il a de plus en plus de mal à se relever! D'ailleurs Jonathan le dépasse maintenant, lui n'a qu'une petite bosse, là derrière le crâne, celle des maths!

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