dimanche 8 février 2009

go

(petite fantaisie née de mes promenades en ville et de la contemplation des mégots...)

Les "go" d'Indigo

Je m'appelle Indigo, c'est à ma petite maîtresse Ségolène que je dois ce nom-là... A l'époque où je suis né elle apprenait les couleurs de l'arc-en-ciel; dans la comptine elle adorait ce mot à la mélodie un peu mystérieuse... Mais je l'ai échappé belle car sa grand-mère lui avait suggéré de me nommer Nigaud ou Dingo, vu le nombre de bêtises que j'accumulais! Forcément un nom c'est pour la vie, j'ai gagné au compromis...

Vous me voyez sûrement en passant devant la fenêtre où, avec l'âge, je paresse maintenant toute la journée... Mais si! Juste à côté de la porte d'entrée du 38, derrière la vitre de la loge. Certains s'arrêtent pour tapoter sur le carreau, surtout quelques gones qui voudraient bien attirer mon attention et me faire peur; je comprends bien leur petit jeu, et alors là je me gausse franchement! S'ils croient me surprendre! Je fais semblant de me réveiller, tranquillement, je les contemple un instant d'un air à la fois fier et goguenard. Puis comme je me sais protégé et sur mon territoire, je referme benoîtement les écoutilles... Il y en a aussi beaucoup qui restent là devant, sur le trottoir, à gauder leurs cigarettes; ils discutent parfois un bon moment, ce sont les employés du bureau d'études installé au 4e, des habitués. Ils descendent régulièrement, ils me regardent à la dérobée, m'envoient des oeillades plutôt sympathiques, je suis sûr qu'ils envient mon sort. Mais ma vraie patronne, la concierge Mme Bégonia, elle, elle ne les aime pas ceux-là, elle dit qu'autrefois il y avait des ramasseurs de mégots et que c'est un p'tit boulot qui devrait réapparaître, parce que ça n'était pas prévu au départ, dans son contrat, de devoir ramasser toutes ces saletés!!!

C'est que depuis quelques mois, ils sortent systématiquement pour fumer leurs clopes, ils s'installent bien gentiment devant la porte de l'immeuble et l'air de rien finissent toujours par balancer leurs mégots d'une pichenette... Le soir, il faut voir les cadavres agglutinés au bord du trottoir et dans le caniveau... "Une honte, je vous dis, une horreur!" s'égosille Margot Bégonia tout en maniant le balai et la pelle avec rage et dégoût... Quand il pleut c'est le comble, les mégots s'agglomèrent et forment un vrai marigot en contrebas du mur, juste au-dessous du rebord de ma fenêtre. Parfois Margot fait une pause, profitant du passage d'un voisin pour lui expliquer la bêtise de sa tâche, car "ces égoïstes, ces rigolos qui tètent à gogo, ces anti-écolos, savent-ils au moins combien de temps il leur faudrait à ces déchets-là pour se dégrader tout seuls? Pensent-ils que c'est la nature qui les gobe en une nuit, eh non c'est moi qui m'y colle!"... Puis elle se calme en papotant, échangeant ou récoltant quelques ragots...

Ah mais c'est que moi, petit chat des villes, j'aime bien l'écouter car je les connais tous, les gens d'ici: la petite ado gothique du 5e, oui je l'ai vue moi aussi frayer avec le fils des Rigo qui eux occupent tout le grand appartement au dernier étage. Les jeunots roucoulent et se bécotent sous la pergola du jardin public d'en face, et de mon observatoire je les devine à travers les grilles... Il y a le gamin du 1er qui jette ses Lego sur la tête des passants: "Ah celui-là, dit Mme Bégonia, si je l'attrape!" Et la vieille dame du troisième palier, elle, elle est toujours en goguette avec son prince charmant: "Il a au moins vingt ans de moins qu'elle non? Un vrai coq d'ailleurs, à la coiffure gominée, et qui joue au godelureau"... Quant à ce ténébreux gorille du second, un vieux bigot, il fait peur et pitié à la fois, toujours à ergoter et contestant tout, et méfiant, et pingre: "Et si vous saviez comme il mégote sur les étrennes chaque année..."

Bon, une fois revigorée, et les derniers gogos trop bavards enfuis, Margot la truculente récupère ses outils et sa poubelle débordante, disparaît quelques minutes et nous rejoint enfin... Ce soir, Ségolène s'inquiète du dîner, elle aimerait bien que sa grand-mère lui prépare des pâtes, elle ajouterait du gorgonzolla et... Parfait mais moi, moi! Je me redresse sur mes quatre pattes ankylosées, m'étire dans un sens, puis dans l'autre, saute prestement sur le tapis et navigue entre les tibias de mes protectrices, et je miaule et je minaude... "Pour toi Indigo? Ah celui-là, ce goinfre, tu veux que je te dise tout de go ce que tu es, mais tu es un goret oui! Un chat qui se goberge et gobichonne, nourri grassement aux godiveaux..." Oh la la, là voilà repartie, et c'est pas ça qui me donne à manger!

"Coucou Mme Bégonia!" La porte s'est entrouverte sur Gaston Goyave, le barman qui habite près de chez nous au rez-de-chaussée. "Entre, entre mon gars, dis donc viens t'asseoir si t'as fini ta journée, je vais t'en sortir un de derrière les fagots, pas un Château Margaux, mais tu m'en diras des nouvelles!" Gaston ne se le fait pas répéter deux fois, il entre... "Eh! Enlève tes godillots... Mon parquet!" Il s'installe, tire son paquet de tabac à rouler... Non il ne va pas se mettre à fumer? Margot laisse faire, pousse les copies de sa petite-fille et pose deux gobelets sur la table. "A la tienne, bois à gogo, tu vas voir ce que tu vas voir... Veux-tu même danser un tango, je me sens d'humeur à faire la fête! Allez Ségolène, musique! Et si t'entends le bigophone, tu réponds, nous on cause du pays, entre parigots..."

golène obtempère, elle soupire un peu, mais elle a l'habitude. Puis elle cale ses affaires de classe sous un bras , me soulève de l'autre et hop nous émigrons dans la cuisine. "On va se débrouiller tout seuls, me confie-t-elle, on va bien trouver ce qu'il nous faut dans le frigo!" Elle nous pose doucement, ses feuilles et moi. Elle me file le contenu d'un berlingot de lait en plus de ma ration de croquettes; pour elle, tant pis pour les pâtes, elle sort les restes d'un gigot et d'un plat de veau marengo dont elle fait deux petits tas égaux... Mmm! J'espère en profiter un peu!...

On entend Roberto Goyeneche et des rires depuis la pièce voisine... Pas d'inquiétude pour les humains! Pour moi non plus, car une fois terminés nos repas frugaux, je m'installerai confortablement sur les genoux de Ségolène et reprendrai mes rêves où je les avais abandonnés tout à l'heure; et elle, eh bien elle se plongera sûrement dans son roman, je crois que c'est "La joueuse de go"...

1 commentaire:

Marie-Laure a dit…

Bonsoir Martine, en effet nos blogs se ressemblent :-) Je viendrai donc de temps en temps vous lire car j'aime bien votre idée. Merci de m'avoir trouvée ;-)