vendredi 27 février 2009

gras

(bouillon de mots cuisiné mardi dernier avec beaucoup de fantaisie et un maximum de "gra(s)")

Il était une fois un homme grassouillet qui s'appelait M. Graf; né il y a bien longtemps à Belgrade, il végétait aujourd'hui, loin de sa terre natale, dans un emploi de banal gratte-papier au sein d'un cabinet d'assurances de la ville de Grasse. Il avait toujours envié ses supérieurs bourgeois et ingrats dont les noms étaient gravés sur une plaque dorée à la porte de l'immeuble. Le pauvre homme n'était hélas jamais monté en grade. Ses collègues disaient de lui qu'il était quand même "grave", ce qui laissait sous-entendre bien des choses...

Les patrons étaient plutôt sympas de le garder, avec tous ses défauts! M. Graf arrivait toujours en retard, c'était le champion de la grasse matinée! Bien sûr, pour gagner du temps, il ne prenait même pas le temps de se laver et donc se pointait chaque jour ouvrable avec un look affligeant, barbe folle et cheveux gras. On n'aimait guère sa compagnie: il partait d'un rire gras à la moindre plaisanterie, affectionnait les allusions graveleuses dans les conversations et, plusieurs fois, il avait causé du grabuge au bistrot voisin. Décidément, il était disgracieux et repoussant.

Maintenant plus personne ne l'invitait à partager un repas; de toute façon il était trop difficile, il n'aimait que le foie gras et les gratins. Quand ses collègues voulaient fumer ou discuter le bout de gras, ils sortaient devant l'immeuble en évitant sciemment d'avertir M. Graf. Mais celui-ci ne s'en formalisait pas; il se fichait bien d'être dans leurs bonnes grâces, il avait connu d'autres affronts! A l'école, autrefois, les autres élèves l'appelaient "Gras-Double"; adolescent il était la risée de tous, le "gras du bide" et souffre-douleur de service! Alors qu'on ne s'occupe pas de lui, ça lui allait plutôt bien!

Ça ne l'empêchait pas d'avoir des distractions. Pour se détendre et provoquer la chance, il s'essayait populairement au grattage et affectionnait les bancos. Il aimait aussi l'orthographe et la grammaire, participant à des concours de dictées et autres rencontres de scrabble! Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, pour s'occuper, chez lui quand il avait gravi ses cinq étages, ou au bureau puisqu'il s'y trouvait donc isolé, c'était dessiner: au crayon et au pastel bien gras! Son graphisme était particulier et faisait penser aux graffs bombés sur tant de murs aujourd'hui!

Cependant, il manquait d'exercice physique et les kilogrammes s'accumulant, son centre de gravité devint ingérable. Il ne pouvait plus atteindre ni gratter un certain nombre d'endroits de son corps et sa démarche ressemblait de plus en plus à celle d'un plantigrade solitaire. Un jour il se laissa tomber au pied d'une plante grasse qui se trouvait dans un coin de son salon, il s'égratigna les mains en voulant se rattraper, et parvint tant bien que mal à agripper le fil du téléphone pour appeler à l'aide. Il fut transporté à la clinique des Gratte-Ciel. Depuis ce jour, hélas, M. Graf était grabataire.

Au bout de son lit, on agrafa une feuille qui comportait plusieurs graphiques, courbes de masse corporelle, comparaisons d'examens, etc... Des professeurs gravitaient autour du lit pour étudier son cas. Des infirmières le nourrissaient de fruits, ananas et grappes de raisin entre autres. Elles lui apportaient aussi toutes sortes de supports pour lui permettre de dessiner sinon il se contorsionnait pour atteindre le mur et y griffonner ses humeurs. Son état s'aggravait de jour en jour. On le retrouva inanimé par terre, un mardi matin de février, il avait voulu se lever et s'était écrasé, étouffé! Le sol était jonché d'esquisses qu'un interne artiste confia à la gazette locale: succès incontestable, accueil triomphal de la publication, record de ventes! Les gratifications posthumes permirent la gravure en lettres dorées, sur la pierre tombale, de l'épitaphe suivante:

Ci-gît Pietr Otto Graf
graffiteur tardif
Grassois d'adoption
disparu le Mardi-Gras
de l'an de grâce 2009

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