mardi 31 mars 2009

pardon

Ce récit est également en ligne sur le site Télérama Wizzz dans le cadre d'un concours d'écriture autour de deux photographies de Robert Frank . Il s'agissait d'imaginer une nouvelle dont une image est le point de départ et l'autre son point d'arrivée...


Je sais, tu penses souvent à Betty Rose ! Tiens, je te confie cette photo. Cette image de bonheur simple parle d’un temps que nous ne pourrons jamais recréer qu’au fond de nos souvenirs. Tu sauras ? Tu étais si petit, un mouflet ! Ce matin, mon mauvais passé me rattrape, les flics vont m’emporter, m’enfermer, mais je veux te raconter tout cet amour qui a bercé tes premières années. Je ne regrette pas mon rêve américain, tu me pardonneras dis ? Mais on ne peut pas agir contre le destin, n’est-ce pas ? Il était écrit que je reviendrais à Paris…

Admire le sourire de Betty Rose ! Comme nous avons été heureux dans ce domaine que j’avais acquis en arrivant en Caroline du Sud. Betty Rose y était ancrée depuis son enfance, elle menait la demeure tambour battant ; elle a continué, seule femme jusqu’à l’arrivée de ta maman. Ah, elle, ma belle, mon Angelina, je l’ai rencontrée au cours d’une fête des moissons. Avec les exploitants du coin nous étions tous rassemblés, fatigués d’avoir œuvré tant de jours. Mais nos corps marqués avaient encore l’énergie pour danser ! Ah ma douce, comme elle rockait ! J’étais ébloui ! Puis ma maison lui a plu, elle y a installé son cœur, ajouté son âme… Betty Rose et Angelina se sont adoptées tout de suite, égayant les galeries, les jardins, les cours, les enclos, les champs, de leur bonne humeur et de leurs rires. Quand tu es né, c’est Betty Rose qui t’a reçu, c’est elle qui t’a fait pousser ton premier cri. Puis elle t’a aidé à marcher, elle s’occupait de toi quand ta maman et moi parcourions en tous sens le domaine dans mon pick-up. Nous avions tant d’espace et tant d’ouvriers. Tu t’accrochais à ses jupes, elle te berçait de douces mélodies, tu aimais ses bras, ses rondeurs rassurantes…

Et puis un jour ce bonheur simple s’est envolé… Je vous avais emmenés en ville, Angelina et toi, je devais commander de nouvelles machines… Une tornade nous a retenus pendant des heures interminables. De retour au domaine il n’y avait plus rien, un désastre, terres balayées, hommes disparus, ensevelis, et Betty Rose… La vie ne voulait donc pas que je profite d’elle, et là je commençais à payer… Toi tu es devenu impossible, tu cherchais Betty Rose, ton indispensable ; ton chagrin nous bouleversait... Mes propres nuits devenaient infernales. J'ai décidé Angelina. Nous sommes revenus en France.

Car il s’agit bien d’un retour pour moi, six ans après cette traversée dans l’autre sens, quand j’avais fui, quitté Montrouge, erré jusqu’à la mer, jusqu’à trouver un paquebot vers l’Amérique… Une Amérique, un ailleurs où je croyais pouvoir construire un avenir. Mais aujourd’hui je vais te laisser grandir à Paris. Moi, je vais me laisser emmener, je ne lutterai pas, j’avouerai les circonstances, je reconnaîtrai les faits. Il y a six ans, j’ai cru le rêve à ma portée ; devant moi ce coffre ouvert, cette fortune, je n’ai pas pu résister, j’ai pris. Et ce gars arrivé au même moment, qui m’a agrippé par l’épaule, c’est vrai je l’ai frappé. En tombant son crâne s’est fracassé sur la pierre d’un établi, j’entends encore le choc, la brisure, un cauchemar. Mais c’était un accident je te jure. Je me suis enfui, emportant le sac, l’argent. Comprends-moi, la vie était misère, tu sais, ces entrepôts, ces hangars, ce travail de chaîne, ce désenchantement d’après-guerre, je n’en pouvais plus. C’était l’occasion…

Je vais tout payer maintenant, le prix de ma faute, je les entends qui arrivent. Imagine-moi autrefois quittant ma banlieue avec l’espoir de conquérir le monde, pardonne-moi, prends soin de ta maman et garde Betty Rose dans ton cœur ! A bientôt mon fils !

1 commentaire:

Martine a dit…

Les textes gagnants sont sur ce lien:
http://www.telerama.fr/scenes/et-les-gagnants-de-notre-atelier-d-ecriture-exterieurs-jour-sont,44197.php
J'ai quand même passé un sacré bon moment avec Betty Rose! J'avais choisi ce texte, lors de la dernière séance d'atelier du 18 juin, pour qu'il soit lu à haute voix par quelqu'un d'autre. Le premier paragraphe aurait sans doute pu être remanié... Tant pis, le principal reste le plaisir que j'ai éprouvé à me représenter mon histoire, elle est imprimée dans ma tête, un film... un excellent souvenir.