dimanche 15 mars 2009

vengeance

(ce qui ajoute un personnage dans ma petite galerie fantaisiste et improbable...)

2025… Cela fait 17 ans que je viens à la BIB faire ma petite permanence du mardi ; jamais je n’ai vu pareille effervescence ! Quelle affaire ! Depuis une semaine c’est la panique à bord, on ne parle plus que de complot, de vol de mots et de livres mutilés… Heureusement, ce matin, l'auteur des faits, le sinistre Géronimo Plume, part se morfondre derrière les barreaux. Qu’il y croupisse ! Dommage que son nom s’étale à la une du " Progressif de Blyon ", il risque d’en retirer du plaisir ! Si son objectif était la célébrité, c’est gagné ! Les boursicoteurs internationaux aux machinations infâmes peuvent se rhabiller ; par son machiavélisme le triste Mister Plume les surpasse !

L’histoire de ce " psychomopathe " mérite d’être contée, malheureusement ! Géronimo s'est toujours targué d’avoir la fibre polygraphe. Adolescent, il s’essayait aux combinaisons de mots mais hélas n’amusait personne, participait aux concours littéraires dont il revenait toujours bredouille, adressait ses épreuves aux maisons d’édition les plus en vue qui ne répondaient jamais, proposait ses essais journalistiques aux feuilles éminentes qui les lui renvoyaient systématiquement… Ses parents, sceptiques face à ces vains efforts, ont réussi à persuader le jeune plumitif de se tourner vers des études scientifiques. Muni d’un diplôme d’ingénieur délivré par l’Ecole PolyNetique de Plulaiseau, Géronimo a par la suite intégré le " Bureau Informatique de Montrechat " et sévi dans cette entreprise blyonnaise pendant un bon quart de siècle. Il y concevait les parcs d’ordinateurs d’associations locales diverses, tout en continuant à exercer sa plume. Ah ! La plume de M. Plume, si maladroite et irrévérencieuse, tous s’en moquaient bien ! Suite à une restructuration de la BIM, Géronimo s’est vu imposer un choix : s’exiler à l’Est ou rechercher en ville une structure nouvelle…

C’est ainsi que grâce à ses compétences informatiques et à son érudition, il s'est fait employer par la Bibliothèque Informatisée Blyonnaise, le plus grand marché de prêt de la région. Un environnement idéal pour cet homme en regard de ses préoccupations et prétentions littéraires ! Mais ses ambitions inassouvies l’ayant rendu avec l’âge très rancunier envers la société des livres, il a résolu de profiter de sa nouvelle situation: il lui fallait s’affirmer et se faire enfin reconnaître. Le monde si insensible à sa prose serait bien obligé, malgré tout, de compter avec son génie et sa malice.

Avant de poursuivre, il faut vous dire qu’à la BIB le système de prêt a sacrément évolué depuis quelques années ; à peine si vous voyez quelques livres entre les écrans d’ordinateurs sagement alignés dans le hall d’accueil. La consultation des collections se fait sur le réseau, ainsi que les abonnements, le choix, la remise, le paiement des amendes… Il suffit d'insérer sa carte universelle. Les livres sélectionnés arrivent directement à votre poste par un système automatisé de distribution entièrement géré par informatique. C’est à ce stade que le diabolique Géronimo Plume est hélas intervenu.

Il y a donc juste une semaine, mardi matin, le bonhomme a mis son projet à exécution. Arrivé tôt dans son box au pied du silo de la BIB, il s’est installé, fier et déterminé, devant son clavier, pour lancer son programme ravageur : celui-ci baptisé secrètement " Échec et mot ", lui permettait d’agir sur le contenu des livres quand ils passaient par l’étape de démagnétisation…

En fin de journée, plusieurs personnes sont revenues à la BIB pour signaler un curieux phénomène à l’ordinateur des réclamations : dans les textes de leurs ouvrages, des mots avaient disparu, comme effacés, envolés. Par recoupement des informations, le synthétiseur de plaintes a vite déterminé qu’il s’agissait du même élément : le mot " jamais " !

Le lendemain mercredi, rebelote ! Cette fois avec le mot " plus ". Dès midi, branle-bas de combat dans les bureaux ! On a envisagé de fermer purement et simplement la bibliothèque. Le directeur, très émotif, pris de court, se demandait quelle attitude adopter devant une catastrophe aussi spectaculaire. Le procureur local a été consulté, puis le ministre de la culture…

Jeudi matin tout un escadron d’enquêteurs s'est présenté à la réception des livres pour connaître rapidement la victime du jour : le mot " pas ". Avec un terme aussi fréquent, autant dire que les livres sont soulagés de leur contenu de façon maintenant insupportable et irrécupérable. Des experts ont donc envahi le bâtiment et travaillé tout le week-end à analyser le système informatique, isolant finalement le virus diabolique broyeur de mots. Il a fallu ensuite toute la journée du lundi pour le neutraliser! Pas difficile d'identifier le coupable : le responsable informatique hilare a avoué le crime la tête haute !

Voilà qu’aujourd’hui donc j’assiste à l’arrestation de Géronimo. Ce dément des mots, " monotté " mais non bâillonné, hurle et invective la foule : "Vengeance ! Je vous maudis tous, mécréants amorphes qui n’avez pas cru en moi !" Quelle sentence subira-t-il pour avoir atteint à la vie des livres ? L’interdiction à perpétuité de lire ou d’écrire ? Il en mourra sans doute, du manque et dans d’atroces souffrances… Ses avocats plaideront-ils la folie ? Lui éliminé désormais, sommes-nous à l’abri d’autres " Plume " du même style aussi ébouriffés du bonnet ? Qui aurait pu imaginer une histoire pareille où les livres ont laissé tant de... mots?

2 commentaires:

Agnès a dit…

dans le même genre je te conseille "Le coupeur de mots". Je l'ai lu à mes élèves et ils ont adoré!

Agnès

Martine a dit…

Merci pour cette bonne idée. En plus de ses soucis avec les mots, le petit héros rêve aussi avec les nuages, ce qui me rappelle un autre message...