mercredi 15 avril 2009

grue

Gina s'adosse au mur près du hall d'entrée des Galeries. Depuis dix minutes elle attend, elle en a un peu marre. Tout autour ça fume, mais elle non! Elle fait tout bonnement le poireau, et elle s'ennuie... C'est bien le genre de Rémi de la planter là encore une fois, elle aurait dû s'en douter. Quand a-t-il été fiable celui-là?

A part observer les gens, que faire ici? Il y a cette louloute aux trente-six piercings qui parle haut et fort à ce qui paraît être son petit copain tout en cuir et clous. Le SDF habituel déplie son fragile siège en toile et pose un vieux pot de yaourt en guise de sébile. Des ménagères se battent avec les portes du magasin pour faire passer leurs caddies. Des dames en tailleur strict et des hommes en costumes trimbalent leurs mallettes à ordis, tous pressés. Ils se croisent devant le panneau Decaux où alternent le cirque Arlette Grüss et la tête de Laspalès. De l'autre côté de la rue, les garçons de la brasserie installent des tables en terrasse. Il est presque 10 heures; ça fait trente minutes que Gina fait la "jambe de grue"... Cette expression-là, ancêtre du "pied de grue", elle lui plaît bien! Elle l'a lue dans un recueil de "métaphores animalières", rien que ça, comme quoi elle ne lit pas que les "accros du shopping"! Une "jambe de flamant" serait plus élégante car Gina se représente bien les grues: couronnées comme celles du Parc avec leur coiffure punk et leur simili-jabot, elles se plantent en effet souvent sur une patte, oisives, en bordure d'étang... Quelle allure! Ça ne l'étonne pas qu'on ait utilisé autrefois leur nom pour désigner des personnes à l'air trop bête. Mais finalement, grue ou bécasse, c'est ce qu'elle est aujourd'hui, Gina, vraiment niaise d'attendre ainsi un pied par terre et l'autre contre le mur, genou plié, et faisant mine de consulter des notes de cours... Tiens, elle se rappelle aussi que le petit de la grue se nomme un gruon ou un gruau, au choix! Gruau, céréales, farine, grumeau, gâteau... Gina adore s'amuser à associer les mots. Et zut! Cette fois ça lui donne faim!...

Son sac se met à vibrer, le portable! Elle fouille, farfouille, elle trouve:
"Oui?
- Désolé Gina, je peux pas ce matin finalement!
- Je vois!
- Je me débrouille cet après-midi vers 14 heures, ok?
- Impossible, je vais en cours!
- Bon ben je te rappelle?
- C'est ça...
- Je file, à plus!
- Bye!"

C'est tout, cool! Gina a envie de pleurer, elle frissonne, elle a la grulette, la tremblote! De dépit? De chagrin? De rage? Et elle a l'air de quoi!? Grugée, elle a été grugée, trompée par les allures de ce petit dragueur minable et sans parole! Elle rit, un rire nerveux... Elle en reçoit toujours une portion congrue, d'amour, pas suffisante pour la combler; son coeur est un gruyère! Il accueille celui qui veut et on le quitte sans ménagement, à chaque fois c'est pareil, un trou, un vide! Mais quand Gina trouvera-t-elle chaussure à son pied... de grue? Ah, puisque c'est ça, elle va se perdre en achats: un tour chez Sephora pour acheter un lait de corps aux agrumes, celui qu'elle préfère, le plus cher, une razzia de ti-shirts chez Pimkie, le plein de sons à la FNAC, penser à elle, rien qu'à elle! Surtout ne plus se laisser de temps pour imaginer Rémi, elle va broyer, égruger son souvenir!

Et puis non, Gina va rentrer... Rémi ne vaut pas la peine qu'elle jette son argent par les fenêtres. Elle tourne le coin de la Caisse d'Epargne, elle lève la tête vers les échafaudages et aperçoit le duo des grues qui dominent la Tour Oxygène, impressionnantes... De là-haut on doit voir le monde. Et le monde ne se réduit pas à Rémi Gruppetto, musicien de seconde zone. Allez Gina tu en trouveras d'autres! La jeune fille se fraye un passage sous l'abri bus bondé, résignée à y faire encore la jambe de grue, en groupe cette fois, pour attendre son 36!

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