samedi 11 avril 2009

méthode

Combien de fois ai-je entendu ce mot à l'intérieur d'une question lorsque j'étais maîtresse de CP? En début d'année scolaire, il y avait toujours la même demande, inquiète: "Quelle méthode utilisez-vous pour l'apprentissage de la lecture?" Les réponses étaient clairement attendues, l'une espérée, l'autre crainte, et je devinais les commentaires associés: "Analytique? Du b-a ba, chic! On est bien tombés!" ou "Globale? Du par coeur, aïe aïe aïe! Elle va nous gâcher notre petit!"

Hélas, moi, je regardais les parents avec un air abattu et désolé: "Je ne sais pas, je fais un peu de tout..." J'avais l'impression de m'excuser de ne pouvoir choisir entre l'un ou l'autre des qualificatifs. Ma réponse était vague, forcément insatisfaisante puisque je ne donnais pas la réplique élémentaire souhaitée. L'équivoque m'était préjudiciable mais je ne pouvais prononcer aucun des deux adjectifs qui, tellement galvaudés par les médias, m'auraient classée dans le bon ou le mauvais camp sans autre forme de procès. Alors je me lançais dans les explications, espérant être écoutée, entendue, comprise. Je rassurais sur mon expérience qui m'avait conduite à adopter une certaine stratégie. Il s'agissait de gérer l'apprentissage de la lecture en cherchant quasiment à élucider une énigme, en proposant pour cela à tous les enfants le maximum d'indices; chacun pourrait exploiter tel ou tel indice, selon son aptitude à raisonner et selon son goût, ce qui le mènerait à découvrir la bonne clé. Alors ils pourraient atteindre leur objectif: lire.

Pour rassurer les parents, j'aurais dû citer un nom, un titre de livre, un support connu du style Ratus, Gafi et autres Valentin, Justine ou Dagobert, mais je n'avais même pas cela à leur donner. Au contraire, je l'avoue, je les laissais dans le flou en parlant d'un choix d'albums différent chaque année. Le manuel est un outil contraignant, je trouvais dommage que les enfants le feuillettent à l'avance et arrivent à l'école le matin en connaissant déjà le programme de la journée. Je préférais donc cultiver un certain mystère, provoquer la curiosité, mettre en appétit, donner l'envie et le goût de découvrir. J'ajoutais que, me prenant moi-même souvent au jeu, j'y trouvais également ma motivation, m'enrichissant de ces projets toujours renouvelés et des réactions naturelles de mes apprentis.

Je proposais un parallèle avec l'enseignement de la musique où l'étude des oeuvres et les moments d'écoute alternent avec les leçons de solfège et de rythme, où culture et technique se nourrissent l'une de l'autre, l'ensemble permettant d'apprivoiser au mieux l'instrument que l'on a choisi. Dans l'approche de la langue, je cherchais à montrer aux enfants toutes les facettes, les ressources, les possibilités de l'écrit; en même temps je leur faisais découvrir son articulation. Je voulais qu'ils parviennent à s'approprier la lecture en leur démontrant qu'ils y avaient intérêt et qu'elle deviendrait source de plaisir et de création.


La méthode: un chemin, des moyens

Je découvre aujourd'hui le mot "méthode" dans mon dictionnaire étymologique au milieu d'une famille issue du grec "hodos": chemin, voie, moyen! Dans la même communauté voici l'exode, l'épisode, la période, l'odomètre, l'électrode... Autant d'évocations de voyage, de péripétie en cours de route, de temps ou de mesure d'un trajet, de transmission...

Il me plaît alors de penser que j'ai indiqué le chemin à mes petits élèves et que je les ai aidés à conserver la bonne direction. Il y a eu pour emprunter cette voie des lièvres amateurs de vitesse et avides de victoire, il y a eu des tortues qui se sont attardées à contempler la nature. J'ai procuré à d'autres des véhicules adaptés à leurs goûts et à leurs besoins, j'ai permis de réparer une pièce, j'ai huilé quelques rouages, encouragé parfois à accélérer. Certains ont dû s'arrêter pour se reposer ou se nourrir avant de repartir plus gaillards. L'itinéraire n'avait rien de systématique, inutile de vouloir suivre une logique bornée.

Plutôt qu'à la question évoquée plus haut qui voulait qualifier radicalement la méthode, j'aurais donc préféré répondre à une demande du style: "Pouvez-vous nous décrire le chemin sur lequel vous engagez notre enfant et nous expliquer quels moyens de progression et quels aménagements vous mettrez à sa disposition pour qu'il arrive à bon port?"

D'accord c'est un peu long, mais c'est plus juste.


Un aperçu...

Si cela vous tente de survoler la route, en voilà quelques paysages... Je choisissais donc pour l'année cinq à six documents supports dont je donne quelques titres en exemple:

- un livre de démarrage jusqu'à la Toussaint (Le piano des bois, Moi Milton...),
- un conte de Noël pour novembre et décembre (Le Noël de Salsifi, Lulu et le sapin orphelin...),
- un récit élaboré jusqu'en février (La perle, Minable le pingouin...),
- un magazine avant Pâques(du type Wakou),
- un documentaire (selon les projets en cours) et/ou une bande dessinée (une valeur sûre: Tom-Tom et Nana!) avant d'aborder les grandes vacances.

Au cours d'une semaine, je consacrais deux journées, en général les lundis et jeudis, au travail sur les textes issus de ces supports: observation, réflexion, comparaison. J'insiste sur le fait que je ne demandais pas d'apprendre par coeur; il s'agissait de détailler les mises en pages, d'étudier la ponctuation, de comparer des allures de mots, de repérer des signes, de trouver des similitudes, des différences. Bagage commun au groupe classe, ce travail nous servait de base de données quand le mardi nous recherchions des mots contenant un son particulier. Une fois établie notre liste de mots, nous déterminions ensemble les différentes façons d'écrire le phonème étudié. Bien sûr j'avais une progression de sons; j'avais adopté dès les premières années celle qui est proposée dans les recueils "Lire au CP" (Nathan) en la rendant plus vivante et "dynamique" grâce aux gestes de la méthode Borel-Maisonny. Nous arrivions très vite à associer les sons étudiés pour construire des syllabes et les enfants parvenaient ainsi à saisir le fonctionnement de la langue. Le vendredi était consacré aux révisions de sons et de syllabes, à l'écriture des lettres ou combinaisons de lettres qui traduisaient le son ou les syllabes de la semaine.

Vous constatez forcément que je faisais "un peu de tout", mais dans un univers structuré! Il faut bien comprendre que les enfants n'apprennent pas tous de la même façon. Chacun doit y trouver son compte, sans s'ennuyer! La route empruntée offrait des paysages variés où je voulais que le regard ne reste pas indifférent et que l'attention se trouve sans cesse stimulée. Chacun profitait du voyage à sa façon, la destination bien en perspective, avec ma confiance...

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