dimanche 19 avril 2009

prune

Dans ma rue, les prunes, ce n'est pas ce qui manque, elles se ramassent en toute saison! Elles atterrissent sur les pare-brise jusqu'à s'y chevaucher, plus lourdes que des papillons, moins guillerettes que des contredanses, et bien au goût de contraventions. Irritantes, difficiles à avaler, elles restent en travers de la gorge... Des coups au moral! Un choc, comme lorsqu'on vous balance une prune et que celle-ci désigne un projectile ou une balle au même titre qu'un pruneau! Pour le coup, la prune distribuée avec trop de pêche se révèle encore indigeste... Évitez aussi celui qui menace de vous "secouer les prunes" ou de vous "secouer comme un prunier"", c'est qu'il a des reproches sévères à vous adresser!

Et pourquoi ces brunes, vantant leur caractère et leurs idées, affirment-elles ne plus vouloir "compter pour des prunes"? Pourquoi certains se plaignent-ils de travailler "pour des prunes", avec l'air de dire qu'ils se cassent la tête pour pas grand chose? Là, il est facile d'établir l'origine de l'expression: la légende raconte que des Croisés ramenèrent seulement de nouvelles espèces de prunes d'un périple à Damas, retour de voyage décevant et rapport jugé négligeable... Ces espèces furent acclimatées chez nous avec succès, mais les prunes restaient des fruits communs, on s'en souciait comme d'une guigne, elles présentaient aussi peu de valeur que des nèfles! "Donner une prune pour deux oeufs" qualifiait un marché de dupes.

Pourquoi ces connotations de violence et de banalité? Dans l'Antiquité, le prunier éloignait pourtant les mauvais génies; chez les Indiens d'Amérique il symbolise la fécondité et en Chine il est toujours l'image du renouveau. Ses fleurs précoces annoncent le printemps, évoquent la pureté et la jeunesse, et certains en ont fait l'emblème de la résistance à l'oppression. Elles ont aussi inspiré des poètes et des peintres. Les fruits sont eux-mêmes savoureux, dans leurs grandes variétés, dégustés crus, tout frais sous leur pruine, cuisinés à l'orientale, déclinés en tartes, compotes, confitures dites prunelées, ou encore séchés pour obtenir les fameux pruneaux. Attention tout de même lorsque distillés en eau-de-vie, ils vous font encourir le risque "d'avoir une prune", comprenez qu'il ne faut pas en abuser jusqu'à l'ivresse. Vous seriez tentés de flirter parallèlement avec quelques obscénités, de parler vulgairement des testicules de Monsieur ou de traiter certaines jeunes filles légères de "saute-aux-prunes"... Sous prétexte que le fruit du prunier aurait une signification parfois érotique... Il ne faut pas rougir dans ce cas... ou alors y mêler du bleu pour atteindre un violet tirant sur le bordeaux, teinte plutôt classe, voire ecclésiastique!

Notre prune se chante plus joliment dans les comptines, sur l'air d'"Au clair de la lune", croquée goulûment par trois petits lapins bons vivants, ou désignant un compagnon de Messieurs Pomme et Poire dans "Trois petits bonshommes"... Quant à "La Prune" d'Edouard Manet, ce tableau représente une jeune femme elle aussi dans la lune, rêveuse et mélancolique. C'est sur cette note de tendresse que je referme le présent billet dont le seul objectif, certes bien léger, était de cuisiner quelques mots en contant pour des prunes...

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