mercredi 27 mai 2009

fées (1)

Voici une version très fantaisiste, à ma façon, d'un conte de Perrault intitulé "Les fées". Par cet exercice, j'aimerais vous donner envie de redécouvrir l'histoire originale.

Il était une fois une ancienne institutrice, Emilienne Chafouin, aujourd'hui retraitée, fort aigrie et d'humeur toujours acariâtre. Dans le quartier des Brotteaux où elle habitait, on l'appelait la Chafouine vu sa propension aux médisances et aux sournoiseries. Il faut avouer, à sa décharge, que la vie ne l'avait pas épargnée! Encore récemment, son mari, si bel homme au temps de leur jeunesse, avait été défiguré dans un incendie en exerçant son métier de pompier. Privé de ce qui avait été une vocation, l'esprit du pauvre homme s'était par la suite embrouillé d'ennui, et ce n'est pas son horrible femme qui aurait pu l'aider: irritée par l'inactivité de son compagnon, elle le rabrouait sans cesse et il avait sombré dans l'alcool. Un matin glacial de l'hiver dernier, on l'avait repêché dans le Rhône où, bien éméché, il s'était jeté et perdu pour de bon... La Chafouine jugeait la vie ingrate et en incriminait le monde entier. Elle ne travaillait plus et personne ne s'en plaignait, ni ses collègues ni les parents, car elle avait toujours exercé sa profession avec une abominable indifférence!

Emilienne vivait avec ses deux filles adolescentes dont l'aînée, Thérèse, lui ressemblait en tout point, aussi revêche, autoritaire et maniaque. C'est dire si elles s'entendaient à merveille. La priorité, pour Thérèse, était de sortir et de s'amuser; ses amis étaient des fêtards plutôt violents, à son image. Sa mère la pourvoyait grassement en argent de poche et excusait tous ses écarts scolaires. Clémence, la cadette, cet "accident de parcours" comme le répétait la Chafouine, était devenue ravissante en grandissant et sa soeur en éprouvait une terrible jalousie, faisant tout pour l'humilier aux yeux des jeunes du voisinage et auprès de toutes leurs connaissances. Et puis Clémence travaillait avec tant de facilités, récoltait de si bonnes notes et des appréciations si élogieuses! Vraiment, c'était trop injuste! Emilienne non plus ne passait rien à Clémence qui, très courageuse et d'humeur toujours égale, assumait toutes les remontrances et acceptait les multiples corvées: courses, lessives, cuisine, ménage, papiers administratifs... Pendant ce temps Thérèse menait la belle vie, le jour au Parc, le soir en boîte, et leur mère retraitée papillonnait entre mille activités de loisir!

Lorsqu'elles étaient à la maison et tandis que Clémence s'affairait, Emilienne et sa fille aînée s'adonnaient à la lecture. Elles avaient des goûts littéraires bien précis et repéraient leurs ouvrages sur le catalogue en ligne de la BM de Lyon, ainsi elles savaient précisément dans quelles bibliothèques de quartier étaient disponibles les livres espérés. Bien sûr, plutôt que de demander le rapatriement des documents à La Part-Dieu, elles préféraient envoyer Clémence les chercher, parfois à l'autre bout de la ville, car elles se débarrassaient d'elle un moment par la même occasion! Un jour donc, la Chafouine intima à la cadette l'ordre d'aller dans le 7e arrondissement emprunter pour l'aînée les six premiers tomes de "La roue du temps". Six tomes! Rien que ça! Six pavés!

Mais cela faisait plaisir à Clémence qui aimait l'ambiance des bibliothèques, de vraies oasis de paix pour elle! Cette fois elle se rendit donc à celle de la Guillotière: elle s'attarda avec bonheur parmi les BD, feuilleta quelques nouveaux romans (elle appréciait beaucoup les histoires d'amour) avant de faire enregistrer les livres de Robert Jordan pour lesquels elle s'était déplacée. Bien lestée de ces emprunts, elle reprit la Grande Rue en direction de Saxe-Gambetta pour rejoindre le métro. Devant elle, sur le trottoir, une vieille dame qui marchait avec difficulté trébucha soudain et se rattrapa in extrémis à la poignée de porte du 46. Parvenue à sa hauteur, Clémence s'inquiéta de son état...

"C'est que je suis bien faible, mademoiselle, je prends chaque jour le même chemin à la même heure, j'ai mes repères, mais je me demande aujourd'hui si je vais pouvoir arriver jusque chez moi!
- Voulez-vous que je vous accompagne?" proposa la jeune fille qui de son bras libre soutint la femme si frêle jusqu'à son immeuble de la rue Saint-Michel.
Elles eurent le temps de converser un peu. La dame parla beaucoup de ses soucis de santé et Clémence la réconforta le mieux possible.

"Merci, vraiment vous êtes très aimable ma petite... Et si gentille que je vais vous donner quelque chose..."
(Car c'était une fée, une fée comme il en existe encore heureusement de nos jours, pour rendre la vie plus facile... Et cette fée avait pris la forme d'une vieille femme pour voir jusqu'où irait la bonté de la jeunette!)

"... Un cadeau, un pouvoir, rien que pour vous! Vous aimez les livres n'est-ce pas? Eh bien, à chaque fois que vous en prendrez un dans les mains, et je devine que vous le faites toujours délicatement, l'histoire qu'il recèle pénétrera vos pensées et votre âme; vous la conterez alors avec tant de charme et d'éloquence que toute personne à votre écoute sera captivée..."

Elles étaient arrivées au seuil de l'immeuble où habitait la si bonne dame qui disparut derrière la lourde porte. Clémence s'en retourna chez elle, très troublée...

à suivre : fées (2)

dimanche 24 mai 2009

osselets

Ce jour-là, nous nous retrouvons tous, élèves du cours de dessin, au Musée des Moulages, pour réaliser des croquis par observation directe des reliefs et rondes-bosses en plâtre. Il est facile de copier une photographie qui livre d'office l'œuvre en deux dimensions et révèle déjà la densité des ombres portées! Il est moins aisé de saisir soi-même le jeu des lumières sur l'objet ou la sculpture qui se trouvent juste devant nos yeux... Avant de choisir mon modèle, je déambule de longues minutes parmi les copies plus ou moins abîmées, colonnes, chapiteaux, déesses, vierges, saints, anges, corps nus, bustes imposants... Quel calme! La visite m'impressionne, même si elle est forcément désordonnée, et ma balade est jalonnée de rencontres familières. J'hésite devant "Le tireur d'épine" qui me rappelle mon escapade romaine récente. Je finis par disposer mes outils près de "La fillette aux osselets" reproduction d'un marbre italien conservé à Berlin et de sculpteur inconnu.



Trois fois je change d'angle de vision... Je commets ainsi trois croquis sans âme, au point que je suis prête à abandonner. Mais à force de tourner autour de l'enfant, de l'observer avec attention, de repérer les détails de son expression et de sa silhouette, de reproduire ses courbes et certaines directions, d'évaluer les contrastes, j'ai fait suffisamment connaissance avec elle pour avoir envie de tenter un dernier essai. Comment traduire la souplesse de la pose? Comment faire partager ce que je crois percevoir : cette décontraction enfantine mêlée d'une sorte d'attente?

La fillette m'intrigue et je me renseigne... D'autres œuvres artistiques, dont certaines très anciennes, représentent le jeu d'osselets au cœur d'une mise en scène enfantine (en plus de ma fillette, vous en trouverez des exemples ici), mais à l'origine il n'était pas seulement un jeu d'adresse!

Dans l'Antiquité, chez les Grecs et les Romains, les adolescentes jetaient les osselets pour essayer d'entrevoir leur avenir dans le résultat du lancer. Il leur annoncerait par exemple un mariage prochain... Toute une symbolique et des croyances se rattachaient aux osselets qu'on pouvait même placer dans les tombes de jeunes filles mortes prématurément, puisque c'était leur destin! Les enfants utilisaient quatre petits os provenant des pattes d'un agneau et présentant chacun quatre faces: deux faces larges (l'une convexe et l'autre concave) et deux faces étroites (l'une plate et l'autre bosselée). Les combinaisons obtenues en lançant les osselets étaient jugées plus ou moins heureuses, la meilleure affichant les quatre faces différentes. Chaque coup avait un nom particulier: coup de Vénus ou d'Aphrodite, chevelure de Bérénice...

On pouvait aussi vraiment jouer en comptant les points selon la face supérieure de chaque osselet, comme on calcule un score aux dés. Quand il s'agissait d'adresse, on utilisait, en plus des quatre osselets, une boule d'ivoire ou tout autre cinquième élément qu'on jetait en l'air avant de récupérer les "bibelots" restés sur la table. Au "jeu du cercle", les joueuses devaient lancer les osselets à l'intérieur de cette zone tout en essayant d'en déloger les pièces des adversaires. Le jeu comportant quatre, cinq ou huit osselets a traversé les époques, conduisant à la fabrication de pièces en matériaux divers, du plomb au plastique; on façonnait parfois quelques cailloux ou débris de marbre. De nos jours, les enfants utilisent en général cinq osselets dont l'un est différent et appelé le "père"; ensuite les figures sont multiples...

Ma petite joueuse solitaire, quant à elle, souhaitait sans doute obtenir quelque signe des Dieux qui lui dévoilerait sa destinée... Enfin j'en aime assez l'idée car elle me permet d'interpréter le mélange d'insouciance, de concentration et d'impatience qui émane de la sculpture.



D'autres osselets, et d'autres p'tits mots...

Mais je n'en ai pas tout à fait terminé avec mes p'tits os... Que sont-ils d'autre que les éléments d'un jeu traditionnel? Eh bien ils désignent aussi côté botanique les noyaux de certains fruits, ou encore quatre petits os de l'oreille moyenne humaine (marteau, enclume, étrier, lenticulaire). Au singulier, l'osselet évoque un gonflement douloureux dans la paume d'une personne qui joue beaucoup à la balle ou une tumeur osseuse à la jambe d'un cheval. Et c'était autrefois un petit bâton appartenant à un instrument de torture!

On retrouve le même suffixe diminutif dans les noms: agnelet, batelet, bracelet, carrelet, châtelet, ciselet, coquelet, corselet, gantelet, mantelet, muselet, orgelet, oiselet, roitelet, tiercelet, tonnelet... ou dans les adjectifs: aigrelet, grandelet, maigrelet, rondelet, roselet, rousselet, verdelet... Et voici quelques jolis mots désuets découverts dans le TLFi: dieutelet, hommelet, nuagelet, poncelet (en tant que petit pont), serpentelet, ventelet, verselet.



De fillette en osselets...


D'une sympathique rencontre avec une antique fillette aux osselets, me voilà plus riche de quelques informations nouvelles... Elles sont de peu d'importance sans doute, mais quel plaisir de les rechercher! Rien de tel pour m'encourager et espérer encore de pareilles occasions que le hasard, j'en suis sûre, ne manquera pas de me réserver...

vendredi 22 mai 2009

cinéma

Pas très émue par les agitations cannoises, je ne saurais cependant me passer d'escapades régulières dans les salles obscures...

Tu viens au cinéma?
Je proposais tout bas
Viens te prendre au jeu
Viens te mettre au noir
Pour une heure ou deux
Choisis notre histoire

Scènes d'amour ou de passion
Cris d'amitié, larmes, émotion
Thriller sanglant ou science-fiction
Semblants de vie, nouvelles versions

Tu viens au cinéma?
Je voudrais vraiment ça
Partager des yeux
Ensemble pour un soir
Juste une heure ou deux
Vivre une belle histoire

Épreuve de cœur grande dimension
Soupirs, plaisir, désillusions
Lente dérive ou plein d'action
Actu, polar, adaptation

Tu viens au cinéma?
Je serais près de toi
Un moment heureux
Un regain d'espoir
De nouveau à deux
Croire en notre histoire

Horreur, extrêmes sensations
Psychose en superproduction
Musique, humour, animation
Peu importe la projection

Tu viens au cinéma?

mardi 19 mai 2009

rat

Des rats en général et de Firmin en particulier...

Quel petit mot surprenant! Un certain nombre d'expressions populaires exploitent les diverses vertus (!) de notre animal si commun. Employé pour désigner la jeune élève d'une classe de danse à l'Opéra, le terme confère à l'artiste une nuance agile, fragile et presque angélique. Le "rat d'hôtel" attire moins de sympathie: tout aussi furtif, il se révèle habile et efficace en son genre, dans son "art" propre, mais on doit se méfier de son apparente élégance et se protéger de ses méfaits. Appeler autrui "mon petit rat" témoigne d'une certaine affection tandis que la "face de rat" accable l'ennemi d'une bonne dose de mépris! L'esprit "éveillé comme un rat" fait preuve de vivacité, la personne à l'aise se comporte "comme un rat dans la paille", mais le simple "rat" est d'une grande avarice. La "bande de rats", belle armée de profiteurs, devient lâche quand, sentant le danger, tous les participants sont capables de "quitter le navire"... Intelligent donc jusqu'à faire preuve de ruse, gracieux ou sociable souvent par intérêt ou pour son profit, prompt et traître dans la fuite, telles sont les qualités de notre rat. Il n'a pas manqué d'être choisi comme symbole: ambitieux, charmeur, imaginatif et passionné dans l'astrologie chinoise, il représente l'âme et se voit vénéré en Inde. Sa valeur est plus souvent négative en Occident où l'on accuse ses puces de propager les maladies, où l'on ne supporte pas de le voir détruire les récoltes ou se complaire parmi les déchets... Mais là aussi quand la petite bête de caniveau, insaisissable, inspire le dégoût et engendre même des phobies, un autre rat, nouvel animal de compagnie, si doux, fait l'admiration de quelques fans... Compagnon de l'homme depuis longtemps, gravitant autour des maisons, s'y installant parfois, il est haï autant qu'il est aimé, il fait peur comme il attendrit; notre rat est décidément chargé de contradictions! Cette richesse particulière en fait un personnage idéal effectivement présent dans les contes ("Le joueur de flûte de Hamelin"), dans les fables (celles de La Fontaine "Le lion et le rat", "Le rat des villes et le rat des champs"...), et encore aujourd'hui dans les jeux de rôles (le peuple "Skaven" du monde Warhammer) ou au cinéma ("Ratatouille"). Côté littérature, eh bien il faudra compter désormais avec l'influence de "Firmin"!

La vie de Firmin ? Quelle vie de chien, pardon, de rat! Firmin essaie lui-même de nous la rapporter, espérant un peu de compassion alors qu'elle est à ses propres yeux "l'histoire la plus triste" qu'il lui ait été donnée d'entendre! Né dans le sous-sol d'une librairie bostonienne, raton chétif toujours "à la recherche de la treizième mamelle" comme chez nous le dernier des triplés serait en quête du troisième sein, il se résout rapidement à mâchonner et grignoter ce qui lui tombe sous les pattes, en l'occurrence, le papier... "Quand on a faim, on est prêt à avaler n'importe quoi". Mais cette "manie", devenue "addiction", évolue jusqu'à la "passion": Firmin lit, comprend tout, ingurgite, fantasme: un véritable cas de "biblioboulimie". Hélas, "effet secondaire indésirable: ma tête est devenue si lourde que j'avais du mal à la garder haute". Quel drame! Le voilà si... "différent"! "Gringalet", "avorton", créature grotesque à la démarche bovine, trop original, Firmin, rejeté par les siens, ne supporte pas lui-même son aspect. Il se réfugie de plus en plus dans la littérature; les livres le portent à rêver une existence idéale. Il pense alors pouvoir se rapprocher des humains, n'est-ce pas la "race dominante"? Il a confiance... Mais Norman, le libraire, quel ingrat, essaie de l'éliminer à force de mort-aux-rats! Seul Jerry, vieil écrivain alcoolique et solitaire, fidèle visiteur de Pembroke Books, lui témoigne ce qui ressemble à de l'amitié : Jerry et Firmin se comprennent, leurs solitudes se tiennent compagnie. Mais "rien ne dure jamais", le quartier est en voie de démolition, la boutique en pleine décrépitude, rats et hommes fuient, la roue tourne, "les rêves changent"... Notre animal, ce presque petit "homme à fourrure", qui se sent si riche de savoirs et de liberté, a trop espéré. Ses déceptions l'accablent, ses illusions s'effondrent...

L'autobiographie de Firmin est un conte triste certes, une quête improbable dont le propos peut paraître féroce et la leçon glaciale, mais quelle jouissance à chaque pas, à chaque mot! Sam Savage nous offre un récit d'apprentissage, implore la tolérance et prône la communication, invite à profiter des "petits bonheurs". Il nous convie à un tendre et émouvant voyage dans les coulisses d'une vraie caverne d'Ali Baba où il compose un éloge de toutes les littératures. Il partage avec nous sa passion de la lecture, ce refuge qu'elle représente, ces plaisirs qu'elle procure à notre imaginaire. Il satisfait cette curiosité, cette envie de fouiner qui nous attire souvent chez les bouquinistes; le lecteur descend dans les profondeurs de Pembroke Books, sans peur, à la suite de son héros quasi humain, à la lueur d'une "queue de rat" particulière qui dévoile les moindres recoins. Quel bonheur de grignoter à notre tour ce bel ouvrage tout en longueur, format cher à Actes Sud, en goûtant au passage la traduction de Céline Leroy qui a saisi l'humour et la sensibilité de l'auteur, en reposant notre appétit quelquefois sur les illustrations d'ambiance de Fernando Krahn. Impossible de résister à l'appétissante invitation de Firmin, invitation à lire, à apprendre, à rêver...

vendredi 15 mai 2009

manchot

C'est le retour de Sammy, rappelez-vous parc (1) et parc (2)... Le voici aujourd'hui à Villars-les-Dombes...

- Tu vas pouvoir en raconter des choses à Maminette ! dit maman à son Sammy en l’installant dans le siège auto.
Le petit garçon a l’air bien crevé, mais il ouvre une main dans laquelle il serrait un petit objet.
- Je vais l’appeler Mambo !
- Mambo ? C’est joli ! C’est un manchot tout beau ?
- Oui ! Je vais le montrer à Anna, mais il est à moi !
Anna est restée chez Mamie Ginette aujourd’hui, c’est plutôt bien, comme ça Sammy avait son papa et sa maman pour lui tout seul. Anna ne peut pas sortir, elle est pleine de boutons et elle se gratte… C’est la varicelle, Sammy lui a passée, cadeau ! ! ! Mais il est content d’aller la retrouver ce soir, il va lui faire admirer Mambo, et aussi à Maminette, et à Winnie qui risque d’être un peu jaloux ; le p’tit manchot est un souvenir que papa a bien voulu acheter pour lui rappeler son nouvel ami ici. Maman va sûrement mettre toutes ses photos sur l’ordinateur et ils pourront tout expliquer!


Les yeux de Sammy se ferment et s’ouvrent, ils sont épuisés, mais l’enfant résiste. Papa a démarré, ils quittent le parking… C’était trop bien le Parc des Oiseaux ! Au début Sammy trouvait le temps un peu long, il avait très faim et voulait manger le gros sandwich que Maman lui avait préparé… En plus, Papa avait promis une glace ! Mais avant de pique-niquer, il était prévu de visiter la nurserie et la première volière. Sammy sait donc maintenant que certains oisillons naissent avec du duvet et quittent vite vite le nid tandis que d’autres sortent des œufs tout nus et restent plus longtemps avec leurs parents. Ceux-là ne sont pas très beaux, beurk, on dirait des petits dinosaures. Sammy a regardé longtemps les poussins spatules, tout fragiles, qui s'agitaient beaucoup. Puis, en parcourant la volière, il s’est amusé à repérer les perroquets dans les arbres, trahis par leurs couleurs, mais il n’aime pas leurs becs. Une dame nourrissait des flamants bien roses et des ibis très très rouges ou habillés de rouge et de noir! Quant aux canards, il y en avait de toutes sortes, avec des costumes rayés ou se confondant avec les plantes et les pierres.



Sammy n’arrêtait pas de réclamer son repas, alors ils se sont posés sur une table de pique-nique près d’une aire de jeux. Trop bon ! Croquer, jouer, grignoter, grimper… Hélas il n’y avait plus la glace préférée de Sammy, un fizz-bizz… Tant mieux, a dit papa, car sur les gradins, pendant le spectacle des oiseaux en vol, il aurait pu se faire voler son dessert par les pickpockets… Mais les pickpockets Sammy a bien compris qu’il s’agissait des bernaches, des vautours, des perruches et des perroquets. Ils volaient au dessus des têtes, à ras, ça faisait pas peur du tout, sauf à maman, et même certains ont fait des crottes ! Il n’aurait pas voulu qu'elles tombent sur lui !

Ils ont encore marché beaucoup, il y avait plein de chemins et des passerelles et des îles… Partout ça piaillait ! Parfois ça trompetait ! Souvent on entendait Léon Léon… Sammy a vu des nids très haut perchés, à plusieurs endroits dans le parc, des nids de cigognes, et l'une d'elles a posé pour une photo. Il s’est aussi moqué d’un pélican qui jouait à la pelote basque avec un caillou, et plus loin il a tiré la langue aux ibis chauves…


- Moi, mes oiseaux préférés ce sont les kangourous ! dit Papa en se retournant vers Sammy pour lui faire un clin d’œil.
- Papa ! Tu dis toujours des bêtises !
Et Sammy pense que ces animaux-là avaient l’air trop flemmards, pas comme dans l'histoire racontée par la maîtresse où ils faisaient un concours de sauts pour choisir un roi au pays des kangourous roux…
- Moi dit maman, en premier je mets les toucans.
Ça c’est sûr, elle est même venue exprès pour eux. Sammy avait beaucoup colorié de toucans en classe mais maintenant il en a vu pour de vrai. Papa a réussi à faire une photo sans qu’on voit le grillage parce que ces oiseaux-là sont enfermés dans une volière où il fait bien chaud.


- On pourra revenir voir les copains de Mambo ? J’aime bien quand ils pataugent dans les flaques, plaf plaf! C'est trop drôle les manchots ! Et quand ils sautent avec leurs petites pattes au-dessus des trous… et quand ils vont chercher à manger dans la piscine à vagues, et quand ils réclament du poisson à la dame…


- Bien sur, on reviendra ! Ne t’inquiète pas !
- Ils ressemblent à Minable !
- Mais le Minable dont te parle la maîtresse est un pingouin, sa famille ne vit pas au même endroit que celle de Mambo...
- Ça ne fait rien, je les aime tous les deux alors, Minable et Mambo…
Sammy a parlé tout doucement… Bercé par la voiture, il ne peut plus lutter… Il s’est endormi, rassuré… Il a des amis partout !

mercredi 13 mai 2009

plante

(pure détente: bâtir une fantaisie autour d'un mot, en l'occurrence se laisser aller à mognoter une plante et rester libre de s'en éloigner...)

Augustin prend son temps ce matin. Quand il tourne la tête vers la fenêtre, la grise mine du ciel ne l’encourage pas à se précipiter. Il a bien chaud là… Son bras gauche émerge de la couette, sa main tâtonne jusqu’au radio-réveil, c’est déjà un premier élan vers la journée… Ah ben tiens ça tombe bien, "Stairway to Heaven", mots et sons de Page et Plant, bon présage, combien de fois il l’a jouée celle-là ! Augustin se redresse un peu, attrape l’oreiller qui avait glissé à terre, le cale dans son dos, il va lire quelques pages et… "Après, promis Tintin, je me lève !" se persuade-t-il. Il entend des pas, légers, quelqu’un qui s’affaire dans la cuisine, bol et verre qui s’entrechoquent, c’est Clélie, sérieuse…. Elle se débrouille toute seule, rarement besoin de lui rappeler l’heure… Voyons, "Bonzaï facile" : non ! Le jeu de logique du jour : ça va attendre que ses neurones soient en meilleur état ! Plutôt quelques pages de Ken Follett, ce sera très bien ! "Un jour sans fin" un peu décevant, un peu facile, mais Augustin apprécie de retrouver les personnages chaque jour en ce moment, ils le rassurent presque, il s’est habitué à eux…. Clélie annonce légèrement qu’elle s’en va, son père fait toujours exprès de laisser la porte entrouverte, pour qu’elle puisse lui dire au revoir. "Salut la chipie ! A ce soir !"

Voyons quel est le programme aujourd’hui ? Boulot d’abord, et cet après-midi quelques courses : penser à la terre, acheter une ou deux nouvelles plantes, et hop au balcon. Ah, et le dentiste… Il s’en serait bien passé de ces rendez-vous réguliers pour des implants au coût exorbitant. Mais bon, la décision est prise…
Courage ! Augustin s’assied au bord du lit, il est tout nu. Le caleçon d’abord, le t-shirt... Pas de chaussettes, pas de chaussons, il aime le contact du sol sous la plante des pieds ; ça y est, il est levé ! Avant de gagner la cuisine, un détour par le bureau. Lancer l’ordi, indispensable ! Pour ça, il a fait le bon choix : ce télétravail pour la Banque de Développement International était la solution idéale ! La nouvelle implantation du site BDI à Bangkok avait d’abord semblé une tragédie car il ne pouvait laisser Clélie seule à Paris tant que ses études n’étaient pas terminées ! Quand même, il est parfois difficile de se booster le matin ! Allez, il sera plus efficace après un bon café. Un coup d’œil par la fenêtre ! Oh zut ! Qu’est-ce qu’il vient faire là celui-là ? Maudit chat qui va encore pisser sur ses fleurs ! Maudit voisin qui laisse échapper son matou! Augustin, contrarié, claque la porte du placard, pose bruyamment son bol sur la table et s’apprête à y verser son café.

Sonnerie enrouée, quelques tocs… Bon sang, à cette heure, qui donc ? Clélie a ses clés, et puis elle n’oublie jamais rien. Augustin est en caleçon, tant pis ! Il regarde par l’œilleton… Ciel ! Tout d’un coup ça presse, il entrebâille la porte très très nerveusement et il dit très très vite, avant même que la grande blonde esquisse la moindre idée de mot : "Un instant, juste un instant !" Et il file, mais où il est ce peignoir ? ? Ah ça y est…
"Me voilà, excusez-moi, je n’étais guère présentable !"
Devant lui une sacrée belle plante… superbe… formes diaboliques, poitrine généreuse, et des yeux, des yeux… des papillons bleus ! ! !
"Bonjour, je suis désolée, Monsieur… Kaplan… c’est que… je suis votre voisine… Je ne suis pas là depuis très longtemps, je n’ai pas eu le temps encore de… enfin je veux dire… je viens pour… ma chatte !
- Votre chatte ?
- C’est qu’elle a trop envie de sortir, et j’ai oublié de fermer la fenêtre cette nuit; alors, évidemment elle s’est faufilée sur votre balcon…
- Ah oui, bien sûr, mais ce n’est pas grave ; vous voulez la récupérer forcément !
- Je suis vraiment confuse, j’espère que cela ne vous dérange pas…
- Je vous en prie, j’adore les chats... Mais ne restez pas plantée là ! J’étais justement en train de faire du café, ça vous intéresse ?
- Ah mais, pourquoi pas ? Merci !"

Derrière la vitre de la cuisine, lovée dans un bac en attente de plantation, la chatte se laisse aller à de douces rêveries, les yeux étrécis par une douce langueur matinale, caressée par ce soleil qui apparaît enfin entre les nuages, quel bonheur d’avoir encore ce matin accompli sa mission ! Emballez, c’est pesé ! Une nouvelle rencontre, un nouveau plan cœur pour sa maîtresse qui prend le relais, comme d'habitude... La petite entremetteuse a fait son boulot et peut se reposer... Pas pour rien qu’on l’appelle Mitic !

lundi 11 mai 2009

torchère

La méridienne de Juliette Récamier hante toujours les rêves de mon canapé… Sur la toile inachevée de David peinte en 1800 et représentant notre belle dame lyonnaise, sur cette œuvre même qui inspira Magritte, le décor est dépouillé. Avec le lit de repos, un seul autre "accessoire" : une lampe sur pied, élancée, à l’antique, appelée… torchère. Destiné à éclairer, donc utile et source de lumière, l’objet en lui-même est aussi élégant, mais les sonorités de son nom le desservent, le mot sort de la bouche comme une vulgarité, comme craché… Dommage ! Ses origines en "torsade" lui conféraient pourtant un tour sympathique !


Dérivée de "tordre" (tiens ! comme la tarte), la torche consiste à l’origine en une sorte de bouchon de paille, d’osier ou de fil. Mais plus couramment elle désigne un flambeau : celui-ci, après avoir été fait de matière tortillée, évolua en bâton de bois, jusqu’à devenir électrique, et même lampe de poche...
Quant à torcher, s'il permet au départ d’essuyer avec une poignée de paille ou de papier encore tortillés, ou avec un torchon de toile, le mot s’est vite teint d’une certaine familiarité plus ou moins convenable ; je vous en épargne les exemples. Même lorsque torcher signifie construire, utilisant un torchis composé de terre et de paille malaxées, le verbe s’égare et le travail torché finit par être synonyme de gâchis, réalisation bâclée ou torchonnée.


En prononçant le mot torchère on perçoit forcément toutes les nuances populaires, voire vulgaires, des éléments de sa famille, alors qu’il désigne un objet artistique de salon, souvent précieux, à l’ancienne ou design… Comme si cela ne suffisait pas, voilà que je dois réutiliser ce même mot dans la description du paysage de Feyzin, qui n’offre pas vraiment une vision de rêve ! Comme j'empruntais l’autoroute vers le sud il y a quelques jours, un sombre panache de fumée s’élevait au-dessus de la flamme d’une torchère, parmi les cuves de la raffinerie ! Par cette mince et haute cheminée s’effectue le torchage qui permet de brûler les excédents de gaz issus de l’exploitation pétrolière…


Même si le rapprochement paraît osé, leur forme élancée et leur destin à porter haut la flamme valent une dénomination commune à l’objet exposé au Musée des Beaux-Arts de Lyon et à la vilaine construction de Feyzin. Dans le deuxième cas, l’utilisation du mot torchère semble moins incongrue, moins choquante… Je préfère ce qu’il représente dans la première perspective, d'autant que cela me donne l'occasion d'évoquer l'exposition actuelle du MBA où l'on découvre une Juliette Récamier muse et mécène que les vrais Lyonnais connaissaient à peine! Je reste en sortant un peu sur ma faim , mais la visite mérite le détour...

vendredi 8 mai 2009

cacochyme

Serai-je plus tard une vieille dame cacochyme ? Quand l’âge aura fragilisé mon corps, quand je serai affaiblie par une santé vacillante et donc de plus en plus souvent mal disposée, eh oui, je mériterai sans doute ces qualificatifs, si péjoratifs et aux consonances assez ridicules, de "cacochyme", "valétudinaire" ou encore "égrotante" !


Que l’on juge cacochyme un vieillard ou une voiture ne présage rien de bon pour l’avenir de l’un ou de l’autre ! Et d’ailleurs ce "caco…", emprunté au "kakos" grec signifiant "mauvais", ne suggère que des désordres :

- Quelle "cacophonie" ! proclame-t-on facilement lors d’une réunion où tout le monde parle en même temps, au cours d’une audition musicale confuse et discordante, ou face au discours embrouillé d’un conférencier. Par ce mot j’entends même piailler les enfants en récréation sous le préau un jour de pluie !

- On se représente aisément le cacographe en scribouillard multipliant les fautes et manquant de style ! Quant à la cacographie, elle désigne une "méthode" pédagogique à l’heure actuelle délaissée ! J’avoue avoir pratiqué avec intérêt en début de carrière les corrections de textes libres : je choisissais l’écrit d’un élève, l’écrivais au tableau tel quel. Il s’agissait pour les enfants de repérer toutes les erreurs de fond et de forme et d’en proposer les rectifications. C’était donc un exercice cacographique… Depuis cette époque, j'ai compris qu’il n’était pas bon de mettre toutes ces fautes sous le regard direct des enfants. Aujourd'hui la pratique est devenue plus raisonnable : on laisse deviner une terminaison manquante, on annonce entre parenthèses l’infinitif d’un verbe à conjuguer... Il n’y a plus de présentations rigoureusement cacographiques, plus de coquilles volontairement semées…

- Quelques dictionnaires citent encore les cacologies, expressions construites avec des mots qui ne sont pas adéquats : " être grièvement malade " au lieu de gravement, " demander la nullité d’un acte " au lieu de l’annulation

- On parle aussi de cacolalie ou de cacophasie, qu’elles soient dues à des anomalies organiques ou à une atteinte cérébrale, quand l’orateur remplace des mots par d’autres et que son discours devient incompréhensible…

- Voici maintenant un bel ensemble de termes encore recensés dans le lexique médical mais disparus de notre vocabulaire courant ! La cacopathie par exemple désigne toute mauvaise affection à l’évolution rapide et pour laquelle il n’y a pas de traitement efficace. Les maladies cacoèthes sont opiniâtres, malignes et peuvent entraîner une cacothymie, " disposition vicieuse de l’esprit en général ". La cacomélie est un type de cacogenèse, une malformation congénitale. La cacophagie consiste à ingurgiter n'importe quoi. La cacogueusie caractérise une perception tenace de goûts désagréables tandis que la cacositie provoque une aversion pour les aliments. La cacostomie diagnostique une mauvaise haleine. Dans certaines psychoses, la cacosmie, elle, conduit le patient à apprécier des odeurs nauséabondes, et la cacodémonomanie porte le sujet à se croire possédé par un ou plusieurs démons ! Enfin la cacothanasie se dit d’une mort dans la douleur et l’angoisse…


Après l’énoncé de cette imposante collection peu réjouissante et si cacophonique, je m’amuserais bien un peu… Si l'on s’imaginait quelques caco…mots ? Une cacomine qualifierait gentiment une sale tête occasionnelle, une caconote excuserait un couac ou un zéro pointé, une cacoblague peinerait à faire sourire un auditoire… En ce qui me concerne, avant de devenir cacochyme, je pourrais commettre bientôt quelques nouvelles cacostrophes…
Allez j’arrête de… caqueter ! Je vous offrirai bien un cacolac, mais il est démodé celui-là aussi ! Un coca alors ?

lundi 4 mai 2009

canapé

fantaisie sur canapé nostalgique, dans une ambiance à la starmania ("Le blues du businessman")...


Je suis un vulgaire canapé, deux accoudoirs et un dossier,
J’ai le cuir un peu défraîchi…
Mes housses sont un peu ridées, la mousse par endroit enfoncée,
Parfois encore on me déplie…

Sur moi combien se sont vautrés, au cours de toutes ces années ?
J’en ai capté quelques trésors !
Téléphones, pièces et billets, noyaux, cacahuètes et clés,
Cela me donnait du ressort !

J’ai abrité bien des amours ! A moi beaucoup se sont confiés,
Des secrets j’en ai des tas !
Désormais je suis vieux et las ! Je me suis tant fait aspirer,
Je me prends à rêver dans mes bras…

J’aurais aimé être ottomane, corbeille aux chevets arrondis,
Ou bien marquise à bois doré, dont on ne dirait pas le prix.
J’aurais dû être méridienne, lit de repos pour belle dame,
Empire ou bien contemporaine, collection classique ou design.

J’aurais bien fait canapé d’angle, ou mieux encore panoramique,
Configurable ou modulable, j’aurais joué le magnifique !
J’aurais aidé à accomplir fantasmes et rêves les plus chauds
Pour être enfin considéré, jugé comme étant le plus beau !

J’aurais pu faire du cinéma, ou figurer sur un tableau,
Accueillant des couples célèbres, jamais blasé de leurs ébats,
J’aurais voulu connaître ça, la chaleur de toutes leurs peaux,
Si j’avais eu plus de cachet, la star aurait pu être moi !

vendredi 1 mai 2009

roger-bontemps

(fantaisie pour réhabiliter ce sympathique roger-bontemps découvert dans un dictionnaire de mots perdus !)

Alors là ! Jamais Marylin n’aurait imaginé reconnaître un jour Roger à la télé, surtout filmé dans cet endroit ! Elle zappait depuis un moment, par ennui, et voilà qu'elle reste scotchée devant l’écran de la 3 !

C’est que Marylin n'a pas pas revu Roger depuis leur petite aventure qui date de… Voyons voir… Si sa mémoire est bonne, cela fait sans doute vingt-deux ou peut-être vingt-trois ans ? Ils étaient à l’époque deux jeunes étudiants insouciants parmi d'autres. Pour sortir de leurs livres, quelques-uns s’étaient lancés dans la musique, sans aucune prétention. Marylin en faisait partie. Certains s’étaient tournés vers la comédie… et Roger, lui, avait monté une petite troupe de cirque, où il s'éclatait !

Dès qu’il faisait beau, aux premiers soirs du printemps, les jeunes délaissaient leurs manuels et se retrouvaient tous sur une pelouse du parc. Ils se jouaient leurs mutuelles trouvailles, ils s'essayaient, ils s'amusaient. Marylin était plutôt appliquée… Enfin il faut dire que sa guitare lui demandait beaucoup de travail. Gratter en public, même si celui-ci s’avérait plus que tolérant, lui valait un trac monstrueux, elle avait toujours les mains moites et le corps flageolant avant de commencer. Toujours cette peur de ne pas être à la hauteur ! D'ailleurs cela n'avait pas trop changé depuis! Marylin ressent toujours une angoisse irraisonnée face aux autres. Même sans l’instrument, juste quand il s’agit de parler, la peur s’installe chez elle automatiquement, dès que plusieurs paires d’yeux se posent sur elle.

Donc, à l’époque, quand s’annonçait le tour de Marylin, juste avant de jouer, Roger venait la voir . Il lui sortait une bonne blague, lui décochait une belle grimace à hurler de rire et la jeune fille pouvait démarrer un peu plus légère. Roger, c’était le clown de service, l’amuseur en chef, le pitre… Forcément ils étaient sortis tous les deux seuls quelquefois, balades tendres et joyeuses, un peu de sexe et beaucoup de fous rires, amitié et folie mélangées, extérieurs aux manifs et révolutions étudiantes…. "Mon Bontemps!", se dit Marylin avec nostalgie en se moquant gentiment du patronyme de son ami... Trois ou quatre années de jeunesse nonchalante, quelques saisons de bonheur…

Puis les bandes s’étaient disloquées : le temps, le boulot, les choix de vie… Tous s'étaient quasi perdus de vue. Marylin retrouvait bien quelques visages parfois : celui-ci s’était lancé dans le cinéma, elle lisait son nom avec admiration sur les affiches et ne ratait aucun film ; celle-là naviguait sur de superbes catamarans sponsorisés ; il y avait aussi ce grand reporter et cette critique gastronomique. Un jour elle avait rencontré un petit comédien d'autrefois dans une rue de La Rochelle, artiste itinérant au gré du public et des vacances. Mais la plupart avaient sans doute oublié leurs passions, mecs normaux, nanas ordinaires, comme elle…

Ainsi, de son joyeux ami, Marylin n’avait jamais eu de nouvelle particulière, jusqu’à cet après-midi : elle le remet bien, malgré les années passées, bon pied bon œil évidents, l’embonpoint révélateur de bonne chère, habile tribun politique face à cet hémicirque national attentif à ses mimiques et sensible à son éloquence. Réjoui, gaillard, visiblement comblé par la vie, tel lui apparaît encore aujourd'hui Roger Bontemps !