mercredi 27 mai 2009

fées (1)

Voici une version très fantaisiste, à ma façon, d'un conte de Perrault intitulé "Les fées". Par cet exercice, j'aimerais vous donner envie de redécouvrir l'histoire originale.

Il était une fois une ancienne institutrice, Emilienne Chafouin, aujourd'hui retraitée, fort aigrie et d'humeur toujours acariâtre. Dans le quartier des Brotteaux où elle habitait, on l'appelait la Chafouine vu sa propension aux médisances et aux sournoiseries. Il faut avouer, à sa décharge, que la vie ne l'avait pas épargnée! Encore récemment, son mari, si bel homme au temps de leur jeunesse, avait été défiguré dans un incendie en exerçant son métier de pompier. Privé de ce qui avait été une vocation, l'esprit du pauvre homme s'était par la suite embrouillé d'ennui, et ce n'est pas son horrible femme qui aurait pu l'aider: irritée par l'inactivité de son compagnon, elle le rabrouait sans cesse et il avait sombré dans l'alcool. Un matin glacial de l'hiver dernier, on l'avait repêché dans le Rhône où, bien éméché, il s'était jeté et perdu pour de bon... La Chafouine jugeait la vie ingrate et en incriminait le monde entier. Elle ne travaillait plus et personne ne s'en plaignait, ni ses collègues ni les parents, car elle avait toujours exercé sa profession avec une abominable indifférence!

Emilienne vivait avec ses deux filles adolescentes dont l'aînée, Thérèse, lui ressemblait en tout point, aussi revêche, autoritaire et maniaque. C'est dire si elles s'entendaient à merveille. La priorité, pour Thérèse, était de sortir et de s'amuser; ses amis étaient des fêtards plutôt violents, à son image. Sa mère la pourvoyait grassement en argent de poche et excusait tous ses écarts scolaires. Clémence, la cadette, cet "accident de parcours" comme le répétait la Chafouine, était devenue ravissante en grandissant et sa soeur en éprouvait une terrible jalousie, faisant tout pour l'humilier aux yeux des jeunes du voisinage et auprès de toutes leurs connaissances. Et puis Clémence travaillait avec tant de facilités, récoltait de si bonnes notes et des appréciations si élogieuses! Vraiment, c'était trop injuste! Emilienne non plus ne passait rien à Clémence qui, très courageuse et d'humeur toujours égale, assumait toutes les remontrances et acceptait les multiples corvées: courses, lessives, cuisine, ménage, papiers administratifs... Pendant ce temps Thérèse menait la belle vie, le jour au Parc, le soir en boîte, et leur mère retraitée papillonnait entre mille activités de loisir!

Lorsqu'elles étaient à la maison et tandis que Clémence s'affairait, Emilienne et sa fille aînée s'adonnaient à la lecture. Elles avaient des goûts littéraires bien précis et repéraient leurs ouvrages sur le catalogue en ligne de la BM de Lyon, ainsi elles savaient précisément dans quelles bibliothèques de quartier étaient disponibles les livres espérés. Bien sûr, plutôt que de demander le rapatriement des documents à La Part-Dieu, elles préféraient envoyer Clémence les chercher, parfois à l'autre bout de la ville, car elles se débarrassaient d'elle un moment par la même occasion! Un jour donc, la Chafouine intima à la cadette l'ordre d'aller dans le 7e arrondissement emprunter pour l'aînée les six premiers tomes de "La roue du temps". Six tomes! Rien que ça! Six pavés!

Mais cela faisait plaisir à Clémence qui aimait l'ambiance des bibliothèques, de vraies oasis de paix pour elle! Cette fois elle se rendit donc à celle de la Guillotière: elle s'attarda avec bonheur parmi les BD, feuilleta quelques nouveaux romans (elle appréciait beaucoup les histoires d'amour) avant de faire enregistrer les livres de Robert Jordan pour lesquels elle s'était déplacée. Bien lestée de ces emprunts, elle reprit la Grande Rue en direction de Saxe-Gambetta pour rejoindre le métro. Devant elle, sur le trottoir, une vieille dame qui marchait avec difficulté trébucha soudain et se rattrapa in extrémis à la poignée de porte du 46. Parvenue à sa hauteur, Clémence s'inquiéta de son état...

"C'est que je suis bien faible, mademoiselle, je prends chaque jour le même chemin à la même heure, j'ai mes repères, mais je me demande aujourd'hui si je vais pouvoir arriver jusque chez moi!
- Voulez-vous que je vous accompagne?" proposa la jeune fille qui de son bras libre soutint la femme si frêle jusqu'à son immeuble de la rue Saint-Michel.
Elles eurent le temps de converser un peu. La dame parla beaucoup de ses soucis de santé et Clémence la réconforta le mieux possible.

"Merci, vraiment vous êtes très aimable ma petite... Et si gentille que je vais vous donner quelque chose..."
(Car c'était une fée, une fée comme il en existe encore heureusement de nos jours, pour rendre la vie plus facile... Et cette fée avait pris la forme d'une vieille femme pour voir jusqu'où irait la bonté de la jeunette!)

"... Un cadeau, un pouvoir, rien que pour vous! Vous aimez les livres n'est-ce pas? Eh bien, à chaque fois que vous en prendrez un dans les mains, et je devine que vous le faites toujours délicatement, l'histoire qu'il recèle pénétrera vos pensées et votre âme; vous la conterez alors avec tant de charme et d'éloquence que toute personne à votre écoute sera captivée..."

Elles étaient arrivées au seuil de l'immeuble où habitait la si bonne dame qui disparut derrière la lourde porte. Clémence s'en retourna chez elle, très troublée...

à suivre : fées (2)

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