dimanche 24 mai 2009

osselets

Ce jour-là, nous nous retrouvons tous, élèves du cours de dessin, au Musée des Moulages, pour réaliser des croquis par observation directe des reliefs et rondes-bosses en plâtre. Il est facile de copier une photographie qui livre d'office l'œuvre en deux dimensions et révèle déjà la densité des ombres portées! Il est moins aisé de saisir soi-même le jeu des lumières sur l'objet ou la sculpture qui se trouvent juste devant nos yeux... Avant de choisir mon modèle, je déambule de longues minutes parmi les copies plus ou moins abîmées, colonnes, chapiteaux, déesses, vierges, saints, anges, corps nus, bustes imposants... Quel calme! La visite m'impressionne, même si elle est forcément désordonnée, et ma balade est jalonnée de rencontres familières. J'hésite devant "Le tireur d'épine" qui me rappelle mon escapade romaine récente. Je finis par disposer mes outils près de "La fillette aux osselets" reproduction d'un marbre italien conservé à Berlin et de sculpteur inconnu.



Trois fois je change d'angle de vision... Je commets ainsi trois croquis sans âme, au point que je suis prête à abandonner. Mais à force de tourner autour de l'enfant, de l'observer avec attention, de repérer les détails de son expression et de sa silhouette, de reproduire ses courbes et certaines directions, d'évaluer les contrastes, j'ai fait suffisamment connaissance avec elle pour avoir envie de tenter un dernier essai. Comment traduire la souplesse de la pose? Comment faire partager ce que je crois percevoir : cette décontraction enfantine mêlée d'une sorte d'attente?

La fillette m'intrigue et je me renseigne... D'autres œuvres artistiques, dont certaines très anciennes, représentent le jeu d'osselets au cœur d'une mise en scène enfantine (en plus de ma fillette, vous en trouverez des exemples ici), mais à l'origine il n'était pas seulement un jeu d'adresse!

Dans l'Antiquité, chez les Grecs et les Romains, les adolescentes jetaient les osselets pour essayer d'entrevoir leur avenir dans le résultat du lancer. Il leur annoncerait par exemple un mariage prochain... Toute une symbolique et des croyances se rattachaient aux osselets qu'on pouvait même placer dans les tombes de jeunes filles mortes prématurément, puisque c'était leur destin! Les enfants utilisaient quatre petits os provenant des pattes d'un agneau et présentant chacun quatre faces: deux faces larges (l'une convexe et l'autre concave) et deux faces étroites (l'une plate et l'autre bosselée). Les combinaisons obtenues en lançant les osselets étaient jugées plus ou moins heureuses, la meilleure affichant les quatre faces différentes. Chaque coup avait un nom particulier: coup de Vénus ou d'Aphrodite, chevelure de Bérénice...

On pouvait aussi vraiment jouer en comptant les points selon la face supérieure de chaque osselet, comme on calcule un score aux dés. Quand il s'agissait d'adresse, on utilisait, en plus des quatre osselets, une boule d'ivoire ou tout autre cinquième élément qu'on jetait en l'air avant de récupérer les "bibelots" restés sur la table. Au "jeu du cercle", les joueuses devaient lancer les osselets à l'intérieur de cette zone tout en essayant d'en déloger les pièces des adversaires. Le jeu comportant quatre, cinq ou huit osselets a traversé les époques, conduisant à la fabrication de pièces en matériaux divers, du plomb au plastique; on façonnait parfois quelques cailloux ou débris de marbre. De nos jours, les enfants utilisent en général cinq osselets dont l'un est différent et appelé le "père"; ensuite les figures sont multiples...

Ma petite joueuse solitaire, quant à elle, souhaitait sans doute obtenir quelque signe des Dieux qui lui dévoilerait sa destinée... Enfin j'en aime assez l'idée car elle me permet d'interpréter le mélange d'insouciance, de concentration et d'impatience qui émane de la sculpture.



D'autres osselets, et d'autres p'tits mots...

Mais je n'en ai pas tout à fait terminé avec mes p'tits os... Que sont-ils d'autre que les éléments d'un jeu traditionnel? Eh bien ils désignent aussi côté botanique les noyaux de certains fruits, ou encore quatre petits os de l'oreille moyenne humaine (marteau, enclume, étrier, lenticulaire). Au singulier, l'osselet évoque un gonflement douloureux dans la paume d'une personne qui joue beaucoup à la balle ou une tumeur osseuse à la jambe d'un cheval. Et c'était autrefois un petit bâton appartenant à un instrument de torture!

On retrouve le même suffixe diminutif dans les noms: agnelet, batelet, bracelet, carrelet, châtelet, ciselet, coquelet, corselet, gantelet, mantelet, muselet, orgelet, oiselet, roitelet, tiercelet, tonnelet... ou dans les adjectifs: aigrelet, grandelet, maigrelet, rondelet, roselet, rousselet, verdelet... Et voici quelques jolis mots désuets découverts dans le TLFi: dieutelet, hommelet, nuagelet, poncelet (en tant que petit pont), serpentelet, ventelet, verselet.



De fillette en osselets...


D'une sympathique rencontre avec une antique fillette aux osselets, me voilà plus riche de quelques informations nouvelles... Elles sont de peu d'importance sans doute, mais quel plaisir de les rechercher! Rien de tel pour m'encourager et espérer encore de pareilles occasions que le hasard, j'en suis sûre, ne manquera pas de me réserver...

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