mardi 19 mai 2009

rat

Des rats en général et de Firmin en particulier...

Quel petit mot surprenant! Un certain nombre d'expressions populaires exploitent les diverses vertus (!) de notre animal si commun. Employé pour désigner la jeune élève d'une classe de danse à l'Opéra, le terme confère à l'artiste une nuance agile, fragile et presque angélique. Le "rat d'hôtel" attire moins de sympathie: tout aussi furtif, il se révèle habile et efficace en son genre, dans son "art" propre, mais on doit se méfier de son apparente élégance et se protéger de ses méfaits. Appeler autrui "mon petit rat" témoigne d'une certaine affection tandis que la "face de rat" accable l'ennemi d'une bonne dose de mépris! L'esprit "éveillé comme un rat" fait preuve de vivacité, la personne à l'aise se comporte "comme un rat dans la paille", mais le simple "rat" est d'une grande avarice. La "bande de rats", belle armée de profiteurs, devient lâche quand, sentant le danger, tous les participants sont capables de "quitter le navire"... Intelligent donc jusqu'à faire preuve de ruse, gracieux ou sociable souvent par intérêt ou pour son profit, prompt et traître dans la fuite, telles sont les qualités de notre rat. Il n'a pas manqué d'être choisi comme symbole: ambitieux, charmeur, imaginatif et passionné dans l'astrologie chinoise, il représente l'âme et se voit vénéré en Inde. Sa valeur est plus souvent négative en Occident où l'on accuse ses puces de propager les maladies, où l'on ne supporte pas de le voir détruire les récoltes ou se complaire parmi les déchets... Mais là aussi quand la petite bête de caniveau, insaisissable, inspire le dégoût et engendre même des phobies, un autre rat, nouvel animal de compagnie, si doux, fait l'admiration de quelques fans... Compagnon de l'homme depuis longtemps, gravitant autour des maisons, s'y installant parfois, il est haï autant qu'il est aimé, il fait peur comme il attendrit; notre rat est décidément chargé de contradictions! Cette richesse particulière en fait un personnage idéal effectivement présent dans les contes ("Le joueur de flûte de Hamelin"), dans les fables (celles de La Fontaine "Le lion et le rat", "Le rat des villes et le rat des champs"...), et encore aujourd'hui dans les jeux de rôles (le peuple "Skaven" du monde Warhammer) ou au cinéma ("Ratatouille"). Côté littérature, eh bien il faudra compter désormais avec l'influence de "Firmin"!

La vie de Firmin ? Quelle vie de chien, pardon, de rat! Firmin essaie lui-même de nous la rapporter, espérant un peu de compassion alors qu'elle est à ses propres yeux "l'histoire la plus triste" qu'il lui ait été donnée d'entendre! Né dans le sous-sol d'une librairie bostonienne, raton chétif toujours "à la recherche de la treizième mamelle" comme chez nous le dernier des triplés serait en quête du troisième sein, il se résout rapidement à mâchonner et grignoter ce qui lui tombe sous les pattes, en l'occurrence, le papier... "Quand on a faim, on est prêt à avaler n'importe quoi". Mais cette "manie", devenue "addiction", évolue jusqu'à la "passion": Firmin lit, comprend tout, ingurgite, fantasme: un véritable cas de "biblioboulimie". Hélas, "effet secondaire indésirable: ma tête est devenue si lourde que j'avais du mal à la garder haute". Quel drame! Le voilà si... "différent"! "Gringalet", "avorton", créature grotesque à la démarche bovine, trop original, Firmin, rejeté par les siens, ne supporte pas lui-même son aspect. Il se réfugie de plus en plus dans la littérature; les livres le portent à rêver une existence idéale. Il pense alors pouvoir se rapprocher des humains, n'est-ce pas la "race dominante"? Il a confiance... Mais Norman, le libraire, quel ingrat, essaie de l'éliminer à force de mort-aux-rats! Seul Jerry, vieil écrivain alcoolique et solitaire, fidèle visiteur de Pembroke Books, lui témoigne ce qui ressemble à de l'amitié : Jerry et Firmin se comprennent, leurs solitudes se tiennent compagnie. Mais "rien ne dure jamais", le quartier est en voie de démolition, la boutique en pleine décrépitude, rats et hommes fuient, la roue tourne, "les rêves changent"... Notre animal, ce presque petit "homme à fourrure", qui se sent si riche de savoirs et de liberté, a trop espéré. Ses déceptions l'accablent, ses illusions s'effondrent...

L'autobiographie de Firmin est un conte triste certes, une quête improbable dont le propos peut paraître féroce et la leçon glaciale, mais quelle jouissance à chaque pas, à chaque mot! Sam Savage nous offre un récit d'apprentissage, implore la tolérance et prône la communication, invite à profiter des "petits bonheurs". Il nous convie à un tendre et émouvant voyage dans les coulisses d'une vraie caverne d'Ali Baba où il compose un éloge de toutes les littératures. Il partage avec nous sa passion de la lecture, ce refuge qu'elle représente, ces plaisirs qu'elle procure à notre imaginaire. Il satisfait cette curiosité, cette envie de fouiner qui nous attire souvent chez les bouquinistes; le lecteur descend dans les profondeurs de Pembroke Books, sans peur, à la suite de son héros quasi humain, à la lueur d'une "queue de rat" particulière qui dévoile les moindres recoins. Quel bonheur de grignoter à notre tour ce bel ouvrage tout en longueur, format cher à Actes Sud, en goûtant au passage la traduction de Céline Leroy qui a saisi l'humour et la sensibilité de l'auteur, en reposant notre appétit quelquefois sur les illustrations d'ambiance de Fernando Krahn. Impossible de résister à l'appétissante invitation de Firmin, invitation à lire, à apprendre, à rêver...

1 commentaire:

agnes a dit…

Alors Martine, je t'aime beaucoup mais quand tu parles des rats, c'est trop pour moi! Je te fais quand même un petit coucou d'Auvergne!
Bises

Agnès