lundi 29 juin 2009

Pierre

Depuis longtemps je souhaite publier tout un message sur lui, alors je me décide... Voilà donc, en écho à l'absence...

Aujourd'hui on fête les Pierre, et Pierre pour moi c'est mon père... Cette année il aurait eu 93 ans. Après sa disparition, il y a déjà sept ans, il a fallu que j'écrive beaucoup, des mots personnels mais aussi de nombreuses lettres pour retrouver quelques traces et des personnes de son passé. Difficile! Mon père était un être solitaire, ténébreux, mystérieux, on aurait dit résigné, si discret sur sa vie! Je sais qu'il avait été un enfant responsable puis un adolescent qui subvenait aux besoins de sa famille grâce à des petits boulots; ce fut un jeune homme lâché à la guerre, un adulte acharné au travail, un époux raisonnable et mal aimé. Il était devenu un vieil ours renfermé sur ses secrets, malade de non-dits. Il m'aimait cependant plus que tout, j'étais la prunelle de ses yeux... Et je me les représente encore ses yeux, très bleus! Ils me manquent...

Quand j'étais adolescente, nos relations n'étaient pas simples. Je refusais ce qui venait de lui, son autorité froide. Lui ne criait jamais, il aurait dû sans doute; son silence était pire que tout. Puis les années ont passé, il a accepté ce que j'ai fait de ma vie, même ce qu'il aurait pu juger ne pas être convenable. Et toujours il s'est inquiété de mon bonheur. Je m'en veux de ne pas avoir été suffisamment présente les derniers temps. Je supportais difficilement de le voir si seul, replié, mais c'était aussi lui qui refusait le monde, les autres, et ce monde, ces autres lui auront fait peur jusqu'au bout. Moi et mes enfants devions y être son ancre. Il y a quelques semaines, en atelier d'écriture, mon voisin me donnait cette phrase à développer: "Que t'arrive-t-il Papa?". J'ai laissé courir le crayon pour cette scène vécue, revécue et dans ma tête ressassée.

Écrire sur mon père et pour lui me soulage mais ne rattrape rien. Je revois des moments, j'essaie de trouver les mots... Quand les images remontent de l'enfance, la mémoire de nos vies fait parfois des vagues douloureuses. Il reste des barrières... Peut-être un jour arriverai-je à mettre les scènes bout à bout. J'ai déjà composé une chanson mais je ne me sens pas encore le courage de la partager.

J'ai peu de photos de ou avec mon père, mais je les regarde souvent. Sur ces deux-là, mes préférées, le voici à 30 ans, en 1946 dans le Parc de Bagatelle... puis à 50 ans (et moi 10), en 1966 à Saint-Brieuc... Souvenirs, souvenirs...

dimanche 28 juin 2009

country

Si la retraite m'a permis de réaliser un vieux rêve, c'est bien celui-là! Je me souviens avoir participé avec énormément de plaisir à des activités de type line dance dans les clubs de vacances et m'être à chaque fois juré de m'inscrire dès la rentrée suivante dans un cours... Et puis rien, les priorités continuaient à être accordées au travail, à la maison... Et ce temps qui passe! La guitare prenait ces dernières années toute la place impartie aux "choses à faire pour soi"... En septembre 2008, enfin dispo, alors que j'étais dans un tourbillon d'inscriptions, un prospectus dans ma boîte à lettres a retenu mon attention et relancé mon envie: un "pourquoi pas" a pris forme... Danse Country... Ecole Ribas... Gratte-Ciel... Pas loin en plus, juste un coup de métro... Sur place, on m'a proposé une séance d'essai mais j'étais trop déterminée: "Oui... bien sûr... c'est que... je veux quand même m'inscrire tout de suite, je suis certaine que ça va me plaire!" Le premier cours, ouvert à tous, fait le plein: une quarantaine de danseuses, et seulement deux hommes... qui ne reviendront pas d'ailleurs! Le prof est jeune, dynamique; leçon top: "Honky Tonk", la danse entière en un coup! Je suis crevée, ravie...

L'année se termine, nous sommes une quinzaine à suivre assidûment les cours du mardi et dix à participer au gala, épaulées par les vétérans. Complètement intégrée dans le groupe, alors que je ne connaissais absolument personne, je les adore toutes, ces ass' mat' venues en bande à la suite d'Alexiane pour goûter les énergies de la line dance! Anthony a du mérite, il est vraiment patient, attentif, et si passionné par son art! Je crois qu'il nous aime bien, ce que nous lui rendons, fières, et nous sommes ses fans, inconditionnelles! L'apprentissage qu'il nous dispense est méthodique, temps comptés, répétitions lentes, musique ralentie puis diaboliquement accélérée. Nous revoyons presque toutes les chorégraphies chaque semaine; depuis mai il faut aussi travailler et retravailler les liaisons et la mise en scène qui mettent en valeur l'enchaînement présenté en spectacle. Chaque heure est si dense qu'il n'est pas difficile de trouver le sommeil la nuit suivante! Je n'ai raté qu'un seul cours dans l'année; c'est qu'il vaut mieux ne pas sécher, quelle galère pour rattraper!

Hier soir, c'était notre dernière suée de la saison, cinq minutes seulement à l'intérieur d'un immense gala, des instants qui passent si vite et où nous avons voulu mettre beaucoup de coeur ! Il paraît que lorsqu'on tombe dans le chaudron de la country, on devient accro; je veux bien le croire. J'ai encore du chemin à faire, il n'y a pas de mystère, il faut aller dans les festivals, danser, danser, danser, et à la maison aussi s'exercer avec YouTube... J'ai les bottes qui ne font pas mal, le chapeau qui tient, et encore du souffle... Yaouh!

samedi 27 juin 2009

samedi


Je suis toujours sensible à la couverture d’un livre. Je l'ai déjà dit, j’aime l’objet et je veux toujours penser que l’on a voulu soigner son apparence. La photo en accroche de ce folio invite d’emblée à Londres… Rien d’original! Au premier abord, on dirait une carte postale customisée par le collage d'une illusion rougie au-dessus de Big Ben, improbable ovni dans un ciel tranquille. Après lecture de ce roman, de cette réflexion habillée en thriller, l’illustration me semble particulièrement bien choisie ; elle évoque et condense des détails, éléments décisifs d’un décor…



Vue sur le Palais de Westminster...

Henry Perowne, notre "héros" du jour, habite et travaille en pleine capitale, dans un beau quartier, bourgeois, confortable.


Le paysage s'étire à la frontière de la nuit...

Une longue journée débute pour Henry, tiré du sommeil on ne sait trop pourquoi. Quelques heures avant l’aube, le voilà qui contemple sa ville par la fenêtre. Il se trouve alors étrangement captivé par le passage d'un avion au-dessus de la cité: cela suffit pour nourrir son esprit naturellement vagabond…



Le ciel est pur, d'un bleu plus sombre à l'horizon...

Aujourd’hui samedi, Henry, neurochirurgien brillant, espère savourer un repos mérité. Il ne nourrit que des projets tranquilles, agréables. Il appréhende bien un peu les retrouvailles familiales prévues en soirée mais auparavant il y aura aussi quelques rendez-vous sympathiques, le concert de son fils Théo, un squash avec son meilleur ami Jay... Seulement voilà, qui peut maîtriser le destin ? La journée se déroule, gestes et faits s’enchaînent, et les conséquences d’une action apparemment banale "peuvent s’échapper et engendrer de nouveaux événements et de nouvelles conséquences, jusqu’à vous mettre dans une situation que vous n’auriez imaginée ni choisie"…


Car l’éclair rouge au-dessus de la Tamise correspond à la vision fugace d’une vulgaire couleur de carrosserie... Et l'accrochage qui l'accompagne, menant pourtant tout juste à de la tôle froissée, va contrarier le déroulement d'un jour, d'une vie peut-être…


La Tamise, le fleuve, c’est la vie sans nul doute, où se reflètent les créations humaines; et sur cette onde navigue Henry jusqu’à plonger parfois dans ses profondeurs, et remonter… Il rappelle à l'ordre ses souvenirs et tente de la comprendre, sa vie. Il la commente, essaie d'en appréhender le sens. Il perçoit tout ce qui l’alimente : sa famille, sa maison, son quartier, son hôpital, sa ville, mais aussi les remous du monde, et précisément ce qui se passe en ce jour de février 2003.



" Samedi " raconte comment le hasard dessine et réinvente à loisir le cours d'une existence particulière. Le lecteur suit son personnage, imagine ses gestes, se pose près de lui pour de nombreux arrêts sur image, partage ses moindres sentiments, ses émotions, ses interrogations, ses tourments, brasse avec lui son foyer et la société. Le récit, minutieux, parle à tous puisqu’il analyse un quotidien, jusque dans l’intime… Et si une seule rencontre conduit à la violence, c’est fortuit, vraiment… En l’occurrence, l’inattendu préserve le suspense…

Alors quand cette longue journée se sera écoulée, vous verrez, vous aurez peine à refermer le livre !


Titre : Samedi (Saturday, 2005)
Auteur : Ian McEwan
Traduction (Anglais) : France Camus-Pichon
Couverture : Getty Image - photo © Luis Velga
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio
Numéro : 4661

dimanche 21 juin 2009

guitare


Yamaha noire
Évidence
Sombre guitare
Exigence
Vive mémoire
De l'existence
Blues les histoires
Électrique sens



(Ici le programme de la fête de la musique à Lyon... Et celui du Péristyle, à l'Opéra, pour garder le rythme tout l'été grâce à quelques concerts jazz...)

samedi 20 juin 2009

respect

"Respectons la transidentité, refusons la transphobie!", tel est le mot d'ordre cette année de la Gay Pride à laquelle il m'est impossible d'échapper, même si je suis une hétéro confirmée et même si je fuis d'habitude les grands rassemblements. En effet, la marche lyonnaise des Fiertés transite par chez moi, enfin je veux dire dans ma rue... J'entends bien arriver le cortège; les basses le précèdent, s'infiltrent dans le cours étroit, résonnent entre nos immeubles qui s'en renvoient les échos. S'y mêle peu à peu un brouhaha de foule. Alors je me poste au balcon, curieuse évidemment. Voilà les "chars", poids lourds qui portent d'imposantes sonos! Partout des couleurs, des ballons, des tenues provocantes! Des groupes talonnent les amplis, des piétons fourmillent, rejoignent ou traversent le flot, des satellites travestis drainent quelques passants encore hésitants. Trépidations, trémoussements, extravagances, de quoi étourdir les riverains pendant un bonne heure... Je suis impressionnée par des grappes de jeunes qui s'agglutinent aux bouches des canons à mousse, et cette mousse justement ensevelit en quelques minutes toute notre portion de rue, chaussée, trottoirs, voitures... De quoi me régaler de quelques photos insolites. De celle-ci par exemple émerge le drapeau arc-en-ciel, symbole gay utilisé avec six teintes depuis 1979: rouge pour la vie, orange pour la réconciliation ou la guérison, jaune pour le soleil, vert pour la nature, bleu roi pour l'harmonie et violet pour l'esprit de communauté.




Au-delà de ce combat, il me semble que respect et tolérance constituent des valeurs essentielles; à chacun ses choix, à chacun sa liberté...

mercredi 17 juin 2009

portable

Le ciel bas s'assombrit encore, la chaleur devient étouffante, de grosses gouttes s'affalent par terre ou explosent sans la rafraîchir sur la peau moite de Marylin. Elle était mieux à la maison, oisive, devant sa télé amie et docile, offerte aux pales du ventilo. Quelle idée de vouloir sortir pour s'enivrer des relents de bitume et se faire compresser dans une atmosphère en plomb! Prendre l'air dans ce cas ne veut rien dire, il n'y en a pas le moindre souffle, alors à quoi bon cette escapade?

Ce samedi, Marylin s'est quand même inventé une course à faire, des jambes à délier, le parc à revisiter, histoire de voir du monde hors écran. Elle se traîne... Dans les allées, autour du lac, quelques bouffées agréables font frissonner son chemisier... Que c'est bon! La colère du temps ne fait peur à personne dirait-on... Là des jeunes shootent et dribblent et doivent sacrément transpirer, ici des enfants se poursuivent et se battent et piaillent, infatigables. Plus loin des papas s'évertuent à sautiller près de leurs mômes en rollers. Quant aux mamans, elles se propulsent en trottinette et partagent en rythme les dernières aventures de leurs marmots respectifs. Il y a aussi des bandes de vieilles dames qui refont le monde et... Tiens! Celle-ci, d'un âge respectable, trace son chemin d'un pas alerte en tirant un drôle de caddy... En la croisant, Marylin s'aperçoit que le panier en question est en effet un peu spécial et taillé sur mesure : il s'agit d'un cabas de courses en paille auquel un bricoleur ingénieux a su intégrer à la base une paire de roulettes et greffer une longue poignée, transformant ainsi l'objet en un chariot utilitaire pour... Yorkshire. Seule dépasse la tête fringante du pacha. "Un étui pour chien portable!", telle est la pensée saugrenue de Marylin qui n'affectionne pas particulièrement ce genre de compagnon. "Pratique de pouvoir trimbaler son toutou partout avec soi, en toute occasion, sans trop d'effort! L'humanité ne retient pas sa créativité ces temps-ci!"

Justement, en parlant de portable, Marylin s'aperçoit qu'elle a oublié le sien; ce n'est pas grave car elle n'en est pas trop esclave de son "mobile" ou de ce que Charly, son correspondant canadien, appelle un "cellulaire"... Elle n'est pas née avec, mais pour sa nièce Clélie, par exemple, le téléphone est un prolongement du corps. Marylin se fait régulièrement disputer par Augustin : "Ça sert à quoi que t'aies un portable si on ne peut pas te joindre lorsqu'on a besoin de toi, si tu l'abandonnes à l'autre bout de ton appartement, si tu l'éteins pour te gaver tranquille de tes feuilletons télé ou que tu t'acharnes à le perdre?" Marylin a encore bien fait rire son frère l'autre jour en annonçant qu'elle voulait s'acheter un "portable", mais pas un nouveau téléphone hein, un "netbook" a-t-elle précisé avec sérieux... "Pour circuler entre le canapé, le lit et la table de cuisine, quelle idée !" avait osé rétorquer le goujat...

"Portable"! Que ce mot battu et rebattu l'énerve! Utilisé seul, on ne sait jamais si on parle de téléphone ou d'ordi! Adjectif à l'origine, le voilà nom maintenant, consacré par l'usage et par économie de langage! Et pourquoi ne pas avoir choisi plus justement d'appeler "portatifs" ces objets conçus spécialement pour être facilement gardés avec soi, suivant ainsi les tendances modernes et nomades? Pourquoi avoir adopté si tranquillement la dénomination de "portables" et cédé encore à l'influence et à la pression de l'anglais?

Portable, jetable, consommable... Que de mots à la mode qui titillent les nerfs de Marylin, de quoi la faire critiquer le monde et râler à loisir, toujours insatisfaite; c'est ce qui la rend insupportable... L'orage gronde, la pluie tombe dru maintenant, en verticales déferlantes et continues... C'est une femme solitaire, et ravie de regagner sa tanière, qui vise les renfoncements d'immeubles et traboule le plus intelligemment possible sur la route du retour. Elle arrive malgré tout sur son palier trempée, dégoulinante... Son portable oublié entonne "Rock around the clock" au moment où elle passe la porte: c'est le gars de chez Micrordinatif ! Ah mon portable est arrivé? Il est livrable? Merci, trop aimable!


(Marylin appartient à la galerie de personnages que j'ai adoré créer cette année dans les fantaisies du blog ou en atelier "au fil de l'écriture"... Hormis bien sûr ceux qui se morfondent en prison ou ont connu une fin tragique, mon p'tit monde virtuel envisage sérieusement de prendre un peu de vacances pour se ressourcer... )

samedi 13 juin 2009

voix

petit moment à partager...

Préparant une animation rencontre pour la Bib' à Dom', je cherchais une sorte d'introduction, une idée de courte lecture qui permettrait de créer d'entrée de jeu une ambiance conviviale et capterait l'attention de nos quelques auditeurs d'un jour.

Au cours d'une conversation, alors que j'essayais d'expliquer cette quête, quelqu'un a évoqué le poème de Joachim du Bellay : "Heureux qui comme Ulysse". J'ai aussitôt retenu la proposition; elle me semblait vraiment intéressante car notre public, composé essentiellement de personnes âgées, apprécie ce genre de texte. Les poésies apprises autrefois constituent des repères et stimulent la mémoire. Celle-ci en particulier présente un caractère universel et s'adapte à tous les parcours; qui ne peut y relier un élément de sa propre vie, une nostalgie intime ? Il suffit de changer quelques noms de lieux… J'ai réécouté avec plaisir l'adaptation musicale du jeune Ridan qui habille avec talent le sonnet d'origine; puis j'ai cherché d’autres interprétations, pour m'imprégner des paroles… Cela m'a conduit à emprunter, au rayon musique de la BM de la Part-Dieu, la version également chantée de Serge Kerval au timbre grave, profond, séduisant. D’origine bretonne, attaché aux traditions, ce troubadour a souvent mis des poèmes en musique. Aujourd’hui disparu, il mérite un hommage et que notre oreille fasse le détour par ses albums… "L’Europe des poètes", qui contient les vers de Joachim Du Bellay, est hélas épuisé! Par bonheur il reste possible de se procurer le CD en médiathèque... Sur le net, de nombreux liens me dirigent vers Georges Brassens, mais son "Heureux qui comme Ulysse" ne correspond pas à celui que je piste, comme l'analyse bien cet article sympathique "à l'encre violette".

J'ai atterri enfin sur une page web où Gérard Philippe "dit" la complainte extraite des Regrets : un régal ! Je ne m'en lasse pas... Voilà un exemple de petit moment précieux, heureux, où la magie d'une voix et de quelques mots transporte dans un autre univers...

mercredi 10 juin 2009

home

Ce p'tit mot "home" emprunté à l’anglais ne désigne-t-il pas pour chacun son "chez-soi", le domicile, le foyer, la maison…. Ne suggère-t-il pas l’accueil et le repos, la paix ? Je ne ressens guère cette paix pourtant dans les deux "Home" découverts au cinéma à quelques semaines d’intervalle… mais plutôt une atmosphère de lutte forcenée, dont la vie constitue l'enjeu ! L’échelle n’est pas la même, certes, mais les propos sont aussi douloureux…

Le "Home" de Yann Arthus-Bertrand est un hymne raisonné à la gloire de notre planète. Sur Terre, chaque espèce a son rôle, toutes les vies sont liées, mais… sous condition d’équilibre. Le documentaire met en évidence le mal dont l’homme "qui pense" est responsable ! Car l'homo sapiens s'est évertué à dompter l’environnement, à canaliser l’énergie jaillie des profondeurs, espérant simplement plus de confort; sa soif a engendré d’autres soifs, de contrôle et de pouvoir, et ses ambitions l’ont dépassé. Quel gâchis ! Voilà que nous épuisons les cadeaux de la nature, cassons des cycles de vie, rompons les équilibres. "La Terre ne peut plus suivre ce rythme effréné" : il s’agit donc de prendre conscience de l’essentiel en train de disparaître, de se ressaisir et d’agir pour inverser la tendance. Puisqu’il est encore temps ! Et même si l’horreur transparaît, comme dans le survol de Madagascar que l’érosion semble faire saigner, les images restent magnifiques, et tous les espoirs demeurent permis. Commentaire, voix, musique, percussions, expliquent, accompagnent, soutiennent le film : l’ensemble encourage l'espérance… si nous unissons nos forces…

Dans le "Home" d’Ursula Meier et Thierry Spicher, la planète se réduit à la famille, une famille somme toute banale où les parents s’aiment (Isabelle Huppert, Olivier Gourmet), où les relations paraissent naturellement tendres. L’aînée des enfants se rebelle, quoi de plus normal? L’ambiance semble joyeuse, mais teintée d’étrange, et quelques situations surréalistes donnent des soupçons de non-dits en suspens. Leur souci, leur malchance, c'est d'habiter au bord d’un tronçon d’autoroute qu’ils espéraient définitivement désaffecté. Or les camions débarquent un beau jour et avec eux le "monde" entier, décidé, bruyant, imperturbable, menaçant, oppressant… Que faire, où aller ailleurs qu’ici où l'on est " chez-soi ", est-il possible d’affronter raisonnablement l’enfer ? La vie devient intenable. Mais la circulation revenue ne peut être la seule cause du malaise, n'agit-elle pas plutôt comme un catalyseur? L’isolement déjà suggéré s’aggrave, les craintes enfouies remontent à la surface, les tensions désormais exprimées s’avèrent ingérables, les tendances à l’absurde évoluent jusqu’à ressembler à de la démence.

Deux drames, deux messages douloureux, deux analyses de dysfonctionnements, deux situations qui, toutes proportions gardées, tournent à l’insupportable, à l'intolérable. Nous portons en nous la menace et le danger, nous alimentons notre folie. Dans la famille qui s’enferre à huis-clos, Pierre Murat (Télérama) voit le microcosme d’une "société tentée davantage par l’asphyxie que par la survie"… A regarder le documentaire, le malaise ressenti est presque moins violent, le message plus confiant : même si dans ce cas nous sommes réellement coupables, même si nous sommes responsables, ne nous laissons pas volontairement étouffer, gardons l'espoir, envisageons ensemble et positivement notre survie…


(Bon, à côté de tout cela, je peux continuer à écrire des choses légères, ça aide...)

dimanche 7 juin 2009

voeux


le jour du vote...

Gina attend ses parents... Et c'est Sophia qui s'impatiente: pourtant elle les accompagnera seulement "pour voir" puisqu'elle n'a que neuf ans! Comme d'habitude, leur père tourne et vire à la recherche de quelque chose... Il ouvre les tiroirs, éparpille les paperasses sur sa table de travail... Ah! Ça y est! Il l'a trouvée, sa carte électorale! Gina et sa mère échangent une œillade de connivence...

Ils partent, Sophia en éclaireur; c'est qu'elle les a drôlement bassinés avec les élections européennes. Comme elle a fait un voyage de classe à Strasbourg en avril, elle est la plus motivée pour se rendre aujourd'hui au bureau de vote. Enfin ce n'est pas tout à fait vrai parce que jamais les parents n'ont émis le moindre doute; pour eux c'est un devoir de voter! Et la mère de Gina n'arrête pas de répéter à ses filles qu'il faut respecter toutes celles et tous ceux qui se sont battus, il n'y a pas si longtemps, pour que les femmes aient chez nous le droit de s'exprimer. Alors Gina, qui vient juste de fêter ses dix-huit ans, s'est informée le mieux possible; ça n'a pas été facile! Quand elle s'est branchée jeudi dernier sur un débat télévisé réunissant les têtes d'affiche de plusieurs partis, elle a ressenti un profond dégoût: les soi-disant leaders échangeaient de telles insultes qu'ils paraissaient œuvrer pour la démobilisation de leurs propres troupes! Quant aux courriers de la mairie, ils sont arrivés seulement avant-hier vendredi, cela ne laissait pas trop de temps pour réfléchir. Gina a étalé les professions de foi par terre: quelle prise de tête!... Elle hésite encore, il faudra bien qu'elle glisse un bulletin dans son enveloppe, et comme elle se connaît, elle n'osera pas ne rien mettre: elle veut ensuite avoir le droit de râler si les décisions ne lui conviennent pas...

On arrive à l'école de Sophia qui regroupe les bureaux de vote pour leur quartier; Gina vérifie son numéro, et quand sa petite sœur la pousse et commence à lui expliquer comment procéder, la jeune fille l'envoie gentiment balader. Les bulletins, l'enveloppe, l'isoloir... Aïe, Gina se pose encore des questions et prend son temps... C'est fait, mais zut, où mettre les papiers qui restent?... Les cartes, d'identité et d'électeur, son nom qui résonne, elle qui se redresse, l'urne, "a voté", le tampon, sa signature, c'est déjà fini... Ses parents papotent avec des voisins. Quelle chaleur tout d'un coup! Elle veut sortir et se cogne dans un grand garçon qui franchit le seuil d'un pas décidé... Oscar! Oscar? Gina se sent devenir écarlate... Oscar...


la première rencontre...

Gina et Oscar se sont rencontrés lundi dernier, un jour vraiment impossible! Gina était sortie très énervée du lycée, étourdie de moiteur et de boulot. On crève de chaud dans son bahut! Quelle galère pour bosser! En plus, ses copines n'arrêtaient pas d'échanger leurs projets de vacances d'été, et ça n'était pas pour lui remonter le moral. Depuis qu'elle avait plaqué Rémi (ici), toutes ses histoires sentimentales allaient à vau-l'eau, son coeur s'ennuyait et certains jours son Gruppetto lui manquait cruellement. Il aurait pu l'emmener dans le sud en juillet, à Marseille, chez son copain Gary (), mais tant pis! Fini fini! Le problème, c'était qu'elle n'avait plus de raison pour refuser d'accompagner ses parents et Sophia à Arcachon... Rien que d'envisager le séjour copié collé sur les années précédentes, elle balisait à mort! A moins qu'elle fasse des rencontres intéressantes aux Abatilles, mais ce n'était pas gagné d'avance!

Donc Gina, ce lundi soir, avait quitté vite fait les fumeuses qui tiraient des plans plus ou moins sur la comète; à partir de là, les événements s'étaient enchaînés, tous aussi bizarres et improbables les uns que les autres. En pointant le nez en l'air pour interroger le ciel, espérant y déceler un petit nuage prometteur d'ondée, elle avait découvert une paire de tennis qui pendouillait d'un câble au-dessus du trottoir! Un pari, un coup de la bande à Vic qu'elle avait vue traîner à midi autour du lycée, à tuer le temps, à draguer aussi. D'ailleurs si elle voulait, elle pourrait embobiner Victor, depuis le temps qu'il lui courait après! Mais non, quel gamin!

Comme la bandoulière du sac trop chargé sciait l'épaule de Gina, elle s'était arrêtée un moment et alors elle avait cru à une hallucination: un type l'avait frôlée, en scooter, avec un énorme tigre coincé en travers sur ses genoux et maintenu par les bras du gus qui tenaient ferme le guidon! Le temps qu'elle se frotte les yeux pour chasser ce qu'elle croyait illusion, le gars et sa peluche étaient déjà loin; une dame à coté d'elle avait explosé de rire... Puis dans le métro, pas moyen de s'asseoir, elle avait dû se tenir à la barre poisseuse dans une voiture bondée où il régnait une vapeur d'aisselles à couper au couteau. Gina avait pris son mal en patience, son regard errait sur les pubs et sur les voyageurs chacun dans son trip. Près d'une fenêtre était assise une vieille femme, voûtée, qui lisait un manga! Avant de se lever, elle avait rangé sa BD dans un banal filet à provisions... Quel accoutrement! Blouson en daim, jupe plissée en jersey, bas de contention et chaussures de mec, anglaises à petits trous et bouts pointus... La femme étrange avait joué des coudes pour sortir et bousculé un grand échalas qui en montant à bord s'était retenu à la manche de Gina... dont le décolleté s'était subitement aggravé... Le beau gosse avait alors planté ses immenses yeux marrons dans... le regard bleu de Gina: "Excuse!" Elle l'avait aussitôt pardonné avec un sourire d'enfer. A Charpennes où ils étaient descendus tous les deux, il lui avait lancé:

"Je m'appelle Oscar, et toi?
- Gina!
- Alors salut Gina! A bientôt peut-être!"

Et il avait disparu en grimpant quatre à quatre l'escalier de sortie...


le jour du vote, la suite...

"J'ai mes potes dehors, on va au parc, ça te dit?
- Oui, pourquoi pas, mais je vais prévenir!
- Le temps que j'en finisse ici et j'arrive!"
Gina ne voit pas ses parents mais appelle Sophia: " Tu peux dire à Maman que je vais me balader?"

Le vote était déjà comme un souhait, qui même secret concernait beaucoup de monde, mais là, maintenant, les yeux fermés, elle fait un vœu pour elle... Gina... Oscar... Pourquoi pas? Aujourd'hui la vie est belle!


jeudi 4 juin 2009

tennis

J’ai joué un peu au tennis quand j’étais jeune, pendant les années de collège et de lycée. Ça me plaisait bien ; je n’éprouvais pas pour ce sport une attirance particulière, je n’étais pas spécialement douée, simplement les courts étaient proches de ma maison et d’accès facile, quasi libre. J’ai pratiqué un peu donc, avec des copines ; ensuite ce fut occasionnellement en vacances, et enfin plus du tout. Cependant je regarderai la finale hommes du tournoi de Roland Garros dimanche prochain, je ne la raterai pour rien au monde, mais pourquoi ? En fait plus par tradition que par amour du tennis, pour l’ambiance de fête qui s’y rattache et pour cultiver des émotions familiales liées par hasard à l’événement ; j’ai l’impression d’accepter un rendez-vous implicite, invitée à célébrer les beaux jours, quand il flotte comme un air de vacances…

Aujourd’hui dans le cadre de mon sport cérébral personnel, en guise d'entraînement bien moins fatigant qu'un bon match, je me pose bêtement une question étymologique sur ce "tennis" qui nous enflamme tant. Bonne idée car je cueille à la volée quelques informations surprenantes !


un peu d’histoire...

Ce sont les Anglais, convertis au jeu de paume au 15e siècle, qui attribuent peu à peu à cette activité le nom de "tennis" : ce terme est leur interprétation du "tenez" français proféré par le lanceur de balle au départ d’un échange. Car le jeu de paume leur parvient de France, où il existe depuis le Moyen Âge : courte paume en "tripot" (salle où l’on parie assidûment), longue paume à l’extérieur. Pratiquée avec engouement par tous, grands et petits, femmes et enfants, nobles et vilains, la paume se joue alors à main nue ou gantée, mais aussi à l’aide d’un battoir en bois puis d’une raquette qui apparaît, elle, au 16e siècle. Les Anglais, ayant parfaitement adopté ce sport, l’enrichissent et se passionnent pour de nouvelles versions : ils expérimentent notamment, à la fin du 19e, le "sphairistike", "art de la balle", au moment où l’on découvre les propriétés du caoutchouc. Les balles peuvent alors rebondir sur l’herbe et les sportifs s’adonnent au "lawn tennis", tennis sur pelouse, en plus du "real tennis", jeu de paume traditionnel. Ces activités reviennent en France à l'approche du 20e siècle et le tennis, en élargissant progressivement son public, propose rapidement des affiches internationales.



des détails intéressants...

- Le tennis compte ses points à la façon singulière de son ancêtre, le populaire jeu de paume ; mais le score fait-il référence aux chiffres de l’horloge ? à l’argent parié dans les tripots quand un denier d’or valait 15 sous ?

- On doit à la paume quelques expressions courantes qui ont largement dépassé le cadre sportif : "prendre la balle au bond", "qui va à la chasse perd sa place", "tomber à pic", "rester sur le carreau", "jeu de main jeu de vilain", "avoir l'avantage", "bisque bisque rage", et même "peloter" ou "épater la galerie" !


vivement dimanche...

Les finalistes épateront comme toujours la "galerie" du Court Philippe Chatrier, ex Central. Et moi je serai pareillement "é-pattée" par leur fol talent et leur force, d’autant que je ne prendrai aucun risque et les admirerai de mon canapé, installée bien confortablement… J’ai bien mon chouchou mais peu importe… Je suis impatiente…

lundi 1 juin 2009

fées (2)

Pour lire la première partie : fées (1)

Clémence s'en retourna chez elle très troublée... Quand elle déposa les livres devant sa mère, Emilienne lui reprocha sévèrement son retard.
"Ta soeur a la migraine, alors porte-lui ses bouquins mais ne l'ennuie pas!"
Clémence se rendit doucement dans la vaste chambre de Thérèse, navigua parmi tous les papiers et vêtements abandonnés par terre et s'assit près d'elle.
"Laisse-moi tranquille!
- Je pose tes livres là...
- Franchement, c'est pas le moment, j'ai trop mal à la tête, je ne me sens pas capable d'en ouvrir un maintenant... mais... toi vas-y... lis pour moi..."
Clémence, docile, prit le premier ouvrage, le serra d'abord contre elle comme pour s'accorder avec lui... Puis elle en tourna les premières pages et commença... Petit à petit, Thérèse se redressait, subjuguée... Leur mère, près de la porte entrouverte, écoutait elle aussi... On aurait dit que la voix de Clémence les ensorcelait...

Provenant du boulevard, le bruit strident d'un klaxon les firent sortir de leur cocon de fantasy! Emilienne secoua la tête comme pour se remettre les idées en place...
"Mais dis-moi donc, je n'avais pas remarqué que tu avais ce genre de disposition! Tu nous caches quelque chose, ma fille?"
C'était bien la première fois qu'elle appelait Clémence sa fille!
La cadette rapporta ce qui s'était passé au retour de la bibliothèque.
"Vraiment!", tempêta la Chafouine qui se tourna vers l'aînée. "Thérèse, il faut que tu te débrouilles pour trouver la vieille dont te parle Clémence! Ça ne te plairait pas d'avoir le même don? Allons, demain tu iras sur la Grande Rue et tu tâcheras de mettre la main sur cette fameuse bonne femme! Il suffit que tu te montres attentionnée...
- N'importe quoi! Alors là, il faudrait que je me déplace pour ça! J'ai autre chose à faire! Et d'abord je suis malade!
- Tatata, je suis ta mère et tu vas m'obéir, sinon pas de fric pour ta sortie de samedi soir!"

Thérèse fulminait, mais le lendemain elle se retrouvait bel et bien entre la Guillotière et Saxe-Gambetta. Devant elle, sur le trottoir, une dame élégante en tailleur chic et talons hauts, un sac à ordinateur dans une main, des feuillets dans l'autre, avançait si lentement que Thérèse dut la bousculer pour continuer sa route. La personne n'en prit pas ombrage mais arrêta néanmoins l'écervelée dans son élan pour la questionner:
"S'il vous plaît Mademoiselle, je suis complètement perdue, êtes-vous du quartier, je cherche la rue Montesqu...
- Ben vous pouvez pas vous débrouiller avec vot' plan? N'importe quoi, et ça fait la m'as-tu-vu avec une tenue à j'sais pas combien d'euros! Vous avez pas les moyens de vous y faire conduire en taxi? Allez bye!
- Oh mais pas si vite! Vous n'êtes vraiment pas très aimable ma petite! Et je vous trouve si désagréable que je vais vous donner quelque chose..."
(Car c'était la même fée que la veille, cette fée de notre temps, mais elle avait pris cette fois l'allure d'une femme d'affaires.)
- Un cadeau, un pouvoir, rien que pour vous! Vous aimez les livres n'est-ce pas? Mais c'est bien tout ce que vous respectez ici-bas! Eh bien désormais, à chaque fois que vous en saisirez un, il vous brûlera tant les mains que vos paumes et vos doigts se couvriront de cloques purulentes; il s'en dégagera une odeur insupportable, une puanteur nauséabonde qui éloigneront de vous toutes les âmes, jusqu'aux plus charitables...
- Je voudrais bien voir ça!"
Et Thérèse s'échappa en éclatant de rire!

Emilienne attendait impatiemment le retour de sa petite préférée:
"Eh bien ma fille? Montre-moi ton pouvoir, prends ce livre dont on m'a dit le plus grand bien, une histoire de rat, vas-y je t'en prie, lis-moi quelques pages de ce Firmin... Attends, je m'installe..."
Mais Thérèse ayant à peine effleuré l'ouvrage hurla de douleur et retira prestement les doigts! Des pustules apparaissaient déjà et se multipliaient sur sa peau... Un effluve pestilentiel émanait maintenant de ses paumes boursouflées et cela donnait envie de vomir. Les yeux écarquillés, Emilienne, une main sur le coeur, se mit à vociférer:
"Mais qu'est-ce que c'est? Quelle horreur! Quelle puanteur! Tout ça bien sûr par la faute de Clémence! Elle nous a raconté des bobards! Attends voir, elle va me le payer!"
Et elle fila jusqu'à la cuisine où elle se lança sur la cadette, lui tirant les cheveux, lui chavirant la tête et lui balançant des claques. La pauvre jeune fille tentait d'échapper à cette rage incontrôlée mais Emilienne la tenait ferme et la menaça bientôt d'un couteau! Enfin Clémence parvint à se dégager et à sortir de la maison. Elle s'enfuit jusqu'au cours Lafayette où elle se perdit dans la foule.

Clémence ne savait pas trop où elle allait, elle se laissait porter... Ayant atteint les berges du fleuve, des souvenirs de son pauvre père la submergèrent d'un coup, se mêlant à la terrible signification des événements présents: elle se retrouvait seule...
Essoufflée, elle s'assit sur un banc, près d'un jeune homme aux lunettes sombres qui semblait profiter du beau temps et de la petite brise montant de l'onde paisible. Tournant la tête vers elle et percevant ses émotions, il lui demanda si tout allait bien et lui proposa de l'eau pour se rafraîchir. Elle le remercia et aperçut sur ses genoux, auprès d'une canne pliée, un livre. Elle s'enquit de son titre...
"Tenez, on vient de me l'offrir, mais je ne peux le lire moi-même..."
Il lui tendit l'ouvrage qu'elle prit délicatement; et déjà l'histoire pénétrait en elle, des larmes, de l'amour... "De pierre et de cendre"... Elle se mit à raconter, et le jeune homme tomba sous le charme de sa voix douce et prenante...
Vous avez deviné qu'ils ne se quittèrent plus: pour lui qui se trouvait malheureusement atteint d'une déficience visuelle irréversible, Clémence était une providence. Elle devint ses yeux et sa lectrice adorée... pour la vie! Ils vécurent heureux, ensemble, de longues années, dans leur appartement haut perché au-dessus de la place Bellecour, car il était d'une famille aisée de la bourgeoisie lyonnaise; ainsi Clémence ne manqua plus jamais de rien, ni de confort, ni surtout d'amour...

Quant à Thérèse, elle fut chassée elle aussi de la maison des Brotteaux. Ne pouvant plus étudier, repoussée par tous, elle dut vivre de divers commerces inavouables pendant des semaines. Mais Clémence, une fois établie et n'éprouvant aucun ressentiment envers sa famille, proposa à sa mère de lui faire parvenir chaque mois une somme conséquente... sous réserve qu'elle reprenne Thérèse sous son toit, ce à quoi Emilienne consentit non sans dégoût!

Moralité: "Les douces paroles ont de la force et un grand prix", comme le disait Perrault... Et si la gentillesse, souvent mise à rude épreuve, recueille toujours récompense, elle est encore plus admirable quand elle porte comme ici jusqu'au pardon...