lundi 1 juin 2009

fées (2)

Pour lire la première partie : fées (1)

Clémence s'en retourna chez elle très troublée... Quand elle déposa les livres devant sa mère, Emilienne lui reprocha sévèrement son retard.
"Ta soeur a la migraine, alors porte-lui ses bouquins mais ne l'ennuie pas!"
Clémence se rendit doucement dans la vaste chambre de Thérèse, navigua parmi tous les papiers et vêtements abandonnés par terre et s'assit près d'elle.
"Laisse-moi tranquille!
- Je pose tes livres là...
- Franchement, c'est pas le moment, j'ai trop mal à la tête, je ne me sens pas capable d'en ouvrir un maintenant... mais... toi vas-y... lis pour moi..."
Clémence, docile, prit le premier ouvrage, le serra d'abord contre elle comme pour s'accorder avec lui... Puis elle en tourna les premières pages et commença... Petit à petit, Thérèse se redressait, subjuguée... Leur mère, près de la porte entrouverte, écoutait elle aussi... On aurait dit que la voix de Clémence les ensorcelait...

Provenant du boulevard, le bruit strident d'un klaxon les firent sortir de leur cocon de fantasy! Emilienne secoua la tête comme pour se remettre les idées en place...
"Mais dis-moi donc, je n'avais pas remarqué que tu avais ce genre de disposition! Tu nous caches quelque chose, ma fille?"
C'était bien la première fois qu'elle appelait Clémence sa fille!
La cadette rapporta ce qui s'était passé au retour de la bibliothèque.
"Vraiment!", tempêta la Chafouine qui se tourna vers l'aînée. "Thérèse, il faut que tu te débrouilles pour trouver la vieille dont te parle Clémence! Ça ne te plairait pas d'avoir le même don? Allons, demain tu iras sur la Grande Rue et tu tâcheras de mettre la main sur cette fameuse bonne femme! Il suffit que tu te montres attentionnée...
- N'importe quoi! Alors là, il faudrait que je me déplace pour ça! J'ai autre chose à faire! Et d'abord je suis malade!
- Tatata, je suis ta mère et tu vas m'obéir, sinon pas de fric pour ta sortie de samedi soir!"

Thérèse fulminait, mais le lendemain elle se retrouvait bel et bien entre la Guillotière et Saxe-Gambetta. Devant elle, sur le trottoir, une dame élégante en tailleur chic et talons hauts, un sac à ordinateur dans une main, des feuillets dans l'autre, avançait si lentement que Thérèse dut la bousculer pour continuer sa route. La personne n'en prit pas ombrage mais arrêta néanmoins l'écervelée dans son élan pour la questionner:
"S'il vous plaît Mademoiselle, je suis complètement perdue, êtes-vous du quartier, je cherche la rue Montesqu...
- Ben vous pouvez pas vous débrouiller avec vot' plan? N'importe quoi, et ça fait la m'as-tu-vu avec une tenue à j'sais pas combien d'euros! Vous avez pas les moyens de vous y faire conduire en taxi? Allez bye!
- Oh mais pas si vite! Vous n'êtes vraiment pas très aimable ma petite! Et je vous trouve si désagréable que je vais vous donner quelque chose..."
(Car c'était la même fée que la veille, cette fée de notre temps, mais elle avait pris cette fois l'allure d'une femme d'affaires.)
- Un cadeau, un pouvoir, rien que pour vous! Vous aimez les livres n'est-ce pas? Mais c'est bien tout ce que vous respectez ici-bas! Eh bien désormais, à chaque fois que vous en saisirez un, il vous brûlera tant les mains que vos paumes et vos doigts se couvriront de cloques purulentes; il s'en dégagera une odeur insupportable, une puanteur nauséabonde qui éloigneront de vous toutes les âmes, jusqu'aux plus charitables...
- Je voudrais bien voir ça!"
Et Thérèse s'échappa en éclatant de rire!

Emilienne attendait impatiemment le retour de sa petite préférée:
"Eh bien ma fille? Montre-moi ton pouvoir, prends ce livre dont on m'a dit le plus grand bien, une histoire de rat, vas-y je t'en prie, lis-moi quelques pages de ce Firmin... Attends, je m'installe..."
Mais Thérèse ayant à peine effleuré l'ouvrage hurla de douleur et retira prestement les doigts! Des pustules apparaissaient déjà et se multipliaient sur sa peau... Un effluve pestilentiel émanait maintenant de ses paumes boursouflées et cela donnait envie de vomir. Les yeux écarquillés, Emilienne, une main sur le coeur, se mit à vociférer:
"Mais qu'est-ce que c'est? Quelle horreur! Quelle puanteur! Tout ça bien sûr par la faute de Clémence! Elle nous a raconté des bobards! Attends voir, elle va me le payer!"
Et elle fila jusqu'à la cuisine où elle se lança sur la cadette, lui tirant les cheveux, lui chavirant la tête et lui balançant des claques. La pauvre jeune fille tentait d'échapper à cette rage incontrôlée mais Emilienne la tenait ferme et la menaça bientôt d'un couteau! Enfin Clémence parvint à se dégager et à sortir de la maison. Elle s'enfuit jusqu'au cours Lafayette où elle se perdit dans la foule.

Clémence ne savait pas trop où elle allait, elle se laissait porter... Ayant atteint les berges du fleuve, des souvenirs de son pauvre père la submergèrent d'un coup, se mêlant à la terrible signification des événements présents: elle se retrouvait seule...
Essoufflée, elle s'assit sur un banc, près d'un jeune homme aux lunettes sombres qui semblait profiter du beau temps et de la petite brise montant de l'onde paisible. Tournant la tête vers elle et percevant ses émotions, il lui demanda si tout allait bien et lui proposa de l'eau pour se rafraîchir. Elle le remercia et aperçut sur ses genoux, auprès d'une canne pliée, un livre. Elle s'enquit de son titre...
"Tenez, on vient de me l'offrir, mais je ne peux le lire moi-même..."
Il lui tendit l'ouvrage qu'elle prit délicatement; et déjà l'histoire pénétrait en elle, des larmes, de l'amour... "De pierre et de cendre"... Elle se mit à raconter, et le jeune homme tomba sous le charme de sa voix douce et prenante...
Vous avez deviné qu'ils ne se quittèrent plus: pour lui qui se trouvait malheureusement atteint d'une déficience visuelle irréversible, Clémence était une providence. Elle devint ses yeux et sa lectrice adorée... pour la vie! Ils vécurent heureux, ensemble, de longues années, dans leur appartement haut perché au-dessus de la place Bellecour, car il était d'une famille aisée de la bourgeoisie lyonnaise; ainsi Clémence ne manqua plus jamais de rien, ni de confort, ni surtout d'amour...

Quant à Thérèse, elle fut chassée elle aussi de la maison des Brotteaux. Ne pouvant plus étudier, repoussée par tous, elle dut vivre de divers commerces inavouables pendant des semaines. Mais Clémence, une fois établie et n'éprouvant aucun ressentiment envers sa famille, proposa à sa mère de lui faire parvenir chaque mois une somme conséquente... sous réserve qu'elle reprenne Thérèse sous son toit, ce à quoi Emilienne consentit non sans dégoût!

Moralité: "Les douces paroles ont de la force et un grand prix", comme le disait Perrault... Et si la gentillesse, souvent mise à rude épreuve, recueille toujours récompense, elle est encore plus admirable quand elle porte comme ici jusqu'au pardon...

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