mercredi 17 juin 2009

portable

Le ciel bas s'assombrit encore, la chaleur devient étouffante, de grosses gouttes s'affalent par terre ou explosent sans la rafraîchir sur la peau moite de Marylin. Elle était mieux à la maison, oisive, devant sa télé amie et docile, offerte aux pales du ventilo. Quelle idée de vouloir sortir pour s'enivrer des relents de bitume et se faire compresser dans une atmosphère en plomb! Prendre l'air dans ce cas ne veut rien dire, il n'y en a pas le moindre souffle, alors à quoi bon cette escapade?

Ce samedi, Marylin s'est quand même inventé une course à faire, des jambes à délier, le parc à revisiter, histoire de voir du monde hors écran. Elle se traîne... Dans les allées, autour du lac, quelques bouffées agréables font frissonner son chemisier... Que c'est bon! La colère du temps ne fait peur à personne dirait-on... Là des jeunes shootent et dribblent et doivent sacrément transpirer, ici des enfants se poursuivent et se battent et piaillent, infatigables. Plus loin des papas s'évertuent à sautiller près de leurs mômes en rollers. Quant aux mamans, elles se propulsent en trottinette et partagent en rythme les dernières aventures de leurs marmots respectifs. Il y a aussi des bandes de vieilles dames qui refont le monde et... Tiens! Celle-ci, d'un âge respectable, trace son chemin d'un pas alerte en tirant un drôle de caddy... En la croisant, Marylin s'aperçoit que le panier en question est en effet un peu spécial et taillé sur mesure : il s'agit d'un cabas de courses en paille auquel un bricoleur ingénieux a su intégrer à la base une paire de roulettes et greffer une longue poignée, transformant ainsi l'objet en un chariot utilitaire pour... Yorkshire. Seule dépasse la tête fringante du pacha. "Un étui pour chien portable!", telle est la pensée saugrenue de Marylin qui n'affectionne pas particulièrement ce genre de compagnon. "Pratique de pouvoir trimbaler son toutou partout avec soi, en toute occasion, sans trop d'effort! L'humanité ne retient pas sa créativité ces temps-ci!"

Justement, en parlant de portable, Marylin s'aperçoit qu'elle a oublié le sien; ce n'est pas grave car elle n'en est pas trop esclave de son "mobile" ou de ce que Charly, son correspondant canadien, appelle un "cellulaire"... Elle n'est pas née avec, mais pour sa nièce Clélie, par exemple, le téléphone est un prolongement du corps. Marylin se fait régulièrement disputer par Augustin : "Ça sert à quoi que t'aies un portable si on ne peut pas te joindre lorsqu'on a besoin de toi, si tu l'abandonnes à l'autre bout de ton appartement, si tu l'éteins pour te gaver tranquille de tes feuilletons télé ou que tu t'acharnes à le perdre?" Marylin a encore bien fait rire son frère l'autre jour en annonçant qu'elle voulait s'acheter un "portable", mais pas un nouveau téléphone hein, un "netbook" a-t-elle précisé avec sérieux... "Pour circuler entre le canapé, le lit et la table de cuisine, quelle idée !" avait osé rétorquer le goujat...

"Portable"! Que ce mot battu et rebattu l'énerve! Utilisé seul, on ne sait jamais si on parle de téléphone ou d'ordi! Adjectif à l'origine, le voilà nom maintenant, consacré par l'usage et par économie de langage! Et pourquoi ne pas avoir choisi plus justement d'appeler "portatifs" ces objets conçus spécialement pour être facilement gardés avec soi, suivant ainsi les tendances modernes et nomades? Pourquoi avoir adopté si tranquillement la dénomination de "portables" et cédé encore à l'influence et à la pression de l'anglais?

Portable, jetable, consommable... Que de mots à la mode qui titillent les nerfs de Marylin, de quoi la faire critiquer le monde et râler à loisir, toujours insatisfaite; c'est ce qui la rend insupportable... L'orage gronde, la pluie tombe dru maintenant, en verticales déferlantes et continues... C'est une femme solitaire, et ravie de regagner sa tanière, qui vise les renfoncements d'immeubles et traboule le plus intelligemment possible sur la route du retour. Elle arrive malgré tout sur son palier trempée, dégoulinante... Son portable oublié entonne "Rock around the clock" au moment où elle passe la porte: c'est le gars de chez Micrordinatif ! Ah mon portable est arrivé? Il est livrable? Merci, trop aimable!


(Marylin appartient à la galerie de personnages que j'ai adoré créer cette année dans les fantaisies du blog ou en atelier "au fil de l'écriture"... Hormis bien sûr ceux qui se morfondent en prison ou ont connu une fin tragique, mon p'tit monde virtuel envisage sérieusement de prendre un peu de vacances pour se ressourcer... )

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Je suis d'accord pour utiliser "téléphone portatif" plutôt que portable. Les espagnols disent "movil" (mobile) qui est très précis.
Au parc, un yorkshire trônait dans une poussette d'enfant aménagée pour son confort...Assis sur son tapis il regardait le paysage...sa maîtresse marchait d'un bon pas. Etait-il malade? En prenait-elle un soin extrême? Nous en sommes restés comme "deux ronds de flan"
R de la V