mercredi 5 août 2009

aquaplanage


(J'hésite et me résous à choisir aquaplanage pour titre de message, suivant ainsi la recommandation de mon dictionnaire. Pas très joli ce mot, trop de "a", mais le déséquilibre convient au sens... L’hydroplanage se rencontre aussi sur quelques pages web. En fait, on comprendrait mieux et plus vite le mot aquaplaning n'est-ce-pas? Qu'on l'affuble d'un n ou de deux, ce danger est connu autant que redouté, et nous avons parfaitement et communément adopté cette dénomination empruntée à l'anglais... Quoiqu’il en soit, si le phénomène est à anticiper, je n’en recommanderais pas l’expérience! Même avec un conducteur hors pair, car faut-il encore que la chance soit du voyage…)


C’est un paysage tranquille qui défile depuis le matin. Marylin réfléchit, prend le temps en patience, reléguée derrière Augustin qui blague pour l'instant à côté de sa fille. Il est toujours à l'aise au volant celui-là. Marylin trouve qu'elle-même a bien dompté sa peur en voiture ces derniers mois! Plus besoin de petite pilule anti-stress avant le départ, pas d’estomac brouillé… A l’arrière de l’auto aujourd’hui elle profite et se sent bien, douce torpeur…

Mais le ciel commence à s’obscurcir; à l’approche de Paris les cumulus se regroupent comme se préparant à l’offensive. L’attaque est fulgurante. Les premières gouttes apparaissent et les suivantes s’agglomèrent, de plus en plus vite et de plus en plus fort. L’averse évolue crescendo, les balles de pluie martèlent les vitres, explosent en rideau sur le pare-brise. Marylin imagine bizarrement un ralenti, elle voit ces taches d’encre de l’enfance, le liquide qui atteint la surface d’une page ou d’un buvard, s’écrase et se diffuse… Une accalmie soudaine, c’est le péage, abri temporaire, silence étrange. Augustin repart, accélère, comment fait-il pour se diriger là-dedans? Comment peut-il gagner tant de vitesse? Un semblant d’angoisse, un serrement inattendu, forcent et crispent le cœur de Marylin. Alors qu’elle se trouvait sereine quelques instants auparavant, si détendue… Les essuie-glaces choquent les vagues sur le pare-brise, ils peinent, ils luttent contre cette énergie qui déferle et s’impose sans vouloir accorder de répit…

Et d’un coup, Marylin a l’impression qu’ils décollent. Elle perçoit nettement le cri de surprise qui accompagne le mouvement de sa nièce Clélie quand elle jette ses deux bras vers l’avant… Et le vaisseau tangue… Curieusement, Marylin ne panique pas. Sa ceinture est bouclée, un bon point, c’est sûr ça la protègera un peu. Car il va y avoir un choc, elle le prévoit, elle sent qu’ils ne pourront y échapper. On n’y voit rien et les autres véhicules ne pourront les éviter, c’est impossible! Tout à l’heure elle a bien vu toutes ces voitures et ces camions qui reprenaient de l’allure. Marylin enroule la tête dans ses bras, comme pour éviter d’avoir trop mal. Car elle sent juste là que quelque chose de grave se passe, ça devait sans doute arriver. Elle est ébahie que ce soit maintenant; une onde de peur la traverse pour son frère et Clélie...

Blackboulée c’est le mot qui lui vient, la voiture joue à la boule que des parois obscures se renvoient sans parvenir à canaliser. Marylin se représente bêtement les couloirs d’un flipper, et puis voilà qu’elle pense à ses clés, à quel étranger ouvrira son appartement puisqu’elle n’a laissé de double à personne, et a-t-elle au moins marqué quelque part qui l’on devait prévenir ?
Il y a des bruits étouffés de tôle. Marylin, toujours enroulée, les yeux ouverts sur son propre corps, veut presque le tonneau, le plus vite possible… Elle se demande de quel côté de l’autoroute ils sont maintenant, dans quel sens, et sa télé, sa télé, comme elle lui manque là, et ses petites affaires, son portable, ils sont dans le sac qui est bien fermé, rien ne s’échappera…

Marylin relève le front car le rythme s’est apaisé, le bruit aussi. Elle fixe l’arrière de la tête d’Augustin. Il pleut toujours mais les gouttes résonnent comme autant d'indices pacifiques à présent. Marylin se concentre sur ce fond de musique irréel, elle regarde un film peut-être... Non, elle a bien conscience qu’Augustin se gare. Pas un mot. Il coupe le contact. Ils sont sur la bande d’arrêt d’urgence. Il ouvre sa portière. Un souffle humide remplit la voiture. Augustin sort, il doit sans doute contourner la voiture, Marylin et Clélie ne bougent pas. Comme il met du temps! Ils ne pourront pas repartir, se dit Marylin, on va venir les chercher. Elle n’ose rien demander, mais aurait-elle la force? Elle a la tête immobile, avec encore les mains sur le crâne; sa paume droite glisse devant sa bouche qu’il lui semble avoir gardée ouverte, béante…

Augustin réapparaît, se réinstalle au volant: "Elle n’aura même pas besoin d’aller au garage" affirme-t-il, soulagé, heureux malgré tout. Et il redémarre, vite fait, comme pour s’assurer que c’est vraiment possible, comme s’ils étaient pressés. Pour se convaincre et réaliser qu’ils peuvent quitter ce coin d’autoroute, tout seuls, comme si rien ne s’était passé. L’air se détend. Dehors, il ne pleut presque plus... "Tu pourras regarder ta télé ce soir Marylin!"

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