lundi 14 septembre 2009

rendez-vous (2)


Pour lire la première partie : rendez-vous (1)

Sujet: Re: Re: Rendez-vous
Date: 04/09/09 14:10:03

Excuse-moi, Marylin! Tout à l'heure, je n'avais pas vu le temps passer. Je devais aller chercher Sammy à l'école, alors je me suis affolée et j'ai vite cliqué pour envoyer le mail, sans penser que tu t'inquièterais...

Effectivement tout va bien! Mais quelle aventure! J'en étais au moment où mon individu, au musée, ayant ramassé le polar de Simenon, s'était mis à balbutier. Forcément, il essayait de comprendre, et moi, très ennuyée, percevant son embarras, j'ai voulu essayer de répondre, pour le rassurer, pour me rassurer: "En fait, oui, j'ai trouvé... dans le livre... un mot... qui m'a intriguée! Je suis désolée..."

Mais lui m'écoutait à peine et semblait perdu dans ses réflexions. Enfin, il s'est exclamé, très fort, trop fort: "Bien sûr, vous m'auriez parlé, vous ne pouviez pas être Simone!"
J'avais déjà quelques minutes auparavant attiré l'attention de l'employée du musée mais là, elle nous a fusillés du regard. C'est alors que le son d'une voix féminine, haute et décidée, nous a fait tourner les têtes vers le fond de la salle où, près de la toile d'Orsel, une fringante vieille dame était apparue: "Simone, c'est moi!"

Il y a eu un grand silence... Puis l'homme a soupiré, il avait l'air soulagé. "Simone" a esquissé un sourire. Et moi, j'aurais voulu disparaître sous terre. La surveillante s'approchait, sans doute pour nous sermonner, alors j'ai doucement suggéré de sortir dans le jardin du Musée pour parler plus à l'aise. Et le couple m'a suivie: lui, il avait glissé délicatement son bras sous celui de la dame et elle se laissait guider. Dehors où il faisait très bon nous nous sommes assis sous le Démocrite de Delhomme. J'ai raconté comment j'étais tombée par hasard sur le ticket perdu. Puis l'auteur du fameux message a enchaîné tout naturellement...

Simone était sa belle-soeur, la femme de son frère perdu de vue depuis quarante-huit années exactement. Une douloureuse querelle avait divisé autrefois les deux héritiers de la fortune familiale; les garçons s'étaient fâchés, et lui-même, le cadet, Edmond De Brume, avait abandonné sa part. Par dépit, ou par défi, il s'était enfui. Jeune peintre prometteur, passionné de sculpture, il avait dû mettre de côté ses ambitions artistiques pour exercer toutes sortes de petits métiers et ainsi survivre. Enfin fixé au Japon, il y avait enseigné le français pendant de nombreuses années. Veuf depuis peu, sans enfant, tourmenté par les souvenirs, il était revenu à Lyon et espérait une réconciliation.

Lundi dernier, il avait appelé chez son frère et c'est Simone qui lui avait répondu: son mari étant bien malade et très faible, également miné par les regrets, elle craignait que le choc s'avère pour lui insupportable. Mais elle voulait bien qu'ils s'entretiennent pour préparer les retrouvailles. Elle pouvait se libérer vendredi, qu'il choisisse le lieu et l'heure! Edmond, qui avait visité le matin même le Musée des Beaux-Arts, proposa de s'y retrouver, le 4 septembre donc, à 10h15. Il précisa l'Odalisque car cette sculpture, dont il adorait les formes et la sérénité, l'avait profondément impressionné. Il aurait Le Progrès sous le bras pour que Simone soit assurée de le reconnaître. Machinalement il avait griffonné les données du rendez-vous sur un ticket récupéré au fond de sa poche...

Depuis lundi, il avait tué le temps, parcouru les quartiers de son enfance; il s'était réfugié dans les bibliothèques pour se laisser aller dans quelques histoires, d'autres histoires. Il s'était plongé notamment dans plusieurs polars, "L'assassin" entre autres dont il avait marqué une page avec un papier qu'il avait sous la main... Continuant sa lecture il n'y avait plus songé et ce n'est que le soir, rentré à l'hôtel, qu'il s'était rendu compte de ce petit oubli...

Un petit oubli qui m'a valu une jolie rencontre, tu ne trouves pas, Marylou? J'ai remercié Monsieur De Brume de m'avoir si gentiment confié ces explications si personnelles; je me suis excusée, le plus sincèrement possible, d'avoir troublé le déroulement de leurs vies à tous les deux. Je recommençais à être confuse, et c'est elle qui m'a rassurée cette fois. Ils allaient sûrement pleurer beaucoup sur le passé, raviver des plaies anciennes; elle voulait considérer l'épisode de ce matin comme un rebondissement amusant offert par le hasard et qu'ils évoqueraient plus tard avec le sourire. Sa voix était si douce, j'avais presque envie de pleurer...

Résultat des courses: je suis invitée à prendre le thé chez les De Brume, rue de l'Abbaye d'Ainay, dimanche après-midi! Le projet de Simone et Edmond paraît bien délicat mais j'ai confiance, je suis sûre que les deux frères parviendront à faire la paix, enfin j'ai hâte d'avoir des infos...

Voilà, maintenant, tu sais tout! Et moi, je suis face à un cruel dilemme: à ton avis, pour ce thé dans les beaux quartiers, est-ce que je peux mettre un tailleur pantalon ou faut-il que je sorte mon unique petite robe noire ?
Bises,
Ginette

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