vendredi 27 novembre 2009

amertume

billet d'humeur... heureusement c'est plutôt rare!

Qui suis-je ?

Je fais tout très bien, je suis jeune (si si, puisqu’on me le dit !), dynamique (!!), j’ai du temps (!!!), je me déplace facilement, je peux aller aux réunions pour les comptes ou les chantiers, je suis là quand passe un technicien d’ascenseur ou un déboucheur de canalisations, je signe les fiches d’intervention, j’ouvre au gars qui relève les compteurs, au ramoneur ; à l’occasion je repositionne un groom, bricole un arrêt de porte... J’écoute, je transmets, j’ai un ordinateur alors je tourne quelques lettres, je corresponds avec le syndic ; il m’arrive de faire des copies de documents et de les diffuser à un copro quand il le demande, même quand il y en a 20 pages ; j’affiche dans le hall de l'immeuble des comptes-rendus et des informations.

Ah ça j’affiche très propre !

« Très bien ce que vous avez écrit, mais vous auriez dû … » aller voir ici, dire plutôt ça…
Ou alors, avec un haussement d’épaules et pffft… « Ah mais qu’est-ce que vous nous mettez encore ? Qui va les lire vos paperasses ? »

Je fais tout très bien, c’est vrai, mais je devrais aussi passer voir chacun pour lui expliquer de vive voix les détails des travaux prévus dans la maison, car on n’est au courant de rien ici c’est incroyable. Je devrais enquêter pour savoir quoi et surtout qui a bouché le vide-ordures, pour le faire payer lui et pas « les autres », y'a pas de raison. Je devrais montrer à la femme de ménage comment nettoyer les plinthes et les sols avec un minimum de matériel et le plus vite possible, pour que ça nous coûte moins cher. Je devrais surveiller le hall et la cage d’escalier pour virer les gens louches et les clochards et m’appliquer à ce qu’on ne dégrade ni ne vole rien, vous vous rendez compte, quelle époque... Mais surtout je devrais cesser de réclamer que certains copropriétaires me parlent gentiment, ils sont âgés, leur humeur est donc respectable. Je devrais arrêter de vouloir tout commander, me dispenser d’influencer des votes, stopper les dépenses inutiles. Mais bon, je suis une femme ! Un homme, ce serait mieux.

Je fais tout très bien, je jetterais bien l’éponge mais qui veut ma place ? Je fais tout si bien, pour rien.

lundi 23 novembre 2009

aventure

Mon p’tit mot fête sa première année… Et ça roule ! "Mognoter" correspond maintenant à un domaine et avec ses 112 messages, le site se porte vraiment bien…

Vous m’avez encouragée alors je l’ai bien nourri mon blog, c’est vrai ! J’ai lu dans un horoscope qu’un petit sagittaire exige un maximum d’attention, je confirme, il faut assurer pour qu’il vive ! J’ai été tentée de l’abandonner plus d’une fois, je l’avoue. Certains jours je ne trouvais aucun mot qui me convienne ou à lui mettre sous la dent. Et je me disais à quoi bon, ces p’tits messages sont trop futiles, trop optimistes, avec ce que vit le monde autour de moi, j’exagère ! Et finalement je m’y suis toujours remise. Aujourd’hui j’éprouve une tendresse particulière à le feuilleter pour y retrouver mes personnages : j’aime relire par exemple l’histoire de ce clochard, le Moboss, avec son inséparable dictionnaire… Et je suis heureuse d’avoir pu partager mes émotions et écrire sur quelques êtres chers, amis ou proches, qui se sont envolés, Marie-Christine, Pierre

Quand je prépare un p’tit mot, je m’y consacre complètement, je ferme les écoutilles, je deviens insupportable tant je suis absente. J’y pense sans cesse, je construis ou je corrige des phrases dans ma tête en faisant la cuisine ou les courses, en cours de gym ou dans le métro…

Ça me rappelle… Tellement j’étais absorbée, occupée à griffonner quelques notes forcément essentielles dans un petit carnet que je trimbale toujours dans mon sac, il m’est arrivé une inoubliable fois de louper le terminus à Perrache… La tête du conducteur ! Je le vois encore longer le flanc de son train immobilisé : moi j’étais dans le dernier wagon, en compagnie de deux ados à capuche et sono… Eux s’étaient volontairement laissés embarquer sur la voie de service… Je n’avais pas réalisé, je me demandais pourquoi on s’était arrêtés en plein tunnel.  Je crois avoir songé d’abord, tranquillement, à une panne, et vraiment il est gonflé celui-là qui semble nous questionner et nous enguirlander à travers la vitre. Les p’tits jeunes se sont levés, leurs regards sont passés vite fait sur moi qui m’étais ratatinée, tétanisée, sur ma banquette… Ils se sont tournés vers le gars des TCL et, plantés face à lui toujours derrière le carreau, ils ont écarté les bras, levé les coudes, et ont lancé sur un ton agressif, un peu comme un défi : alors quoi, dis ça te gêne ?
L’autre a forcé la voix et l’on entendait ses mots un peu étouffés :  vous avez pas entendu l’annonce ? Il avait l’air blasé… Il a haussé les épaules et il a recommencé à avancer. Heureusement, je l’ai entendu ouvrir la porte de la cabine. Les gamins se sont rassis sans faire attention à moi : je n’en menais pas large, serrais encore les fesses et me cramponnais à mon carnet de combat… Le métro a redémarré, on est repartis dans l’autre sens…
Ouf ! La cruche que j’étais l’avait échappé belle ! J’ai mis du temps avant d’oser raconter ça,  j’avais eu très peur sur le coup et trop la honte après. J’aurais pu aussi m’en servir comme enclencheur pour un thriller infernal, mais non… Ça viendra peut-être…

Penser à écrire suffit donc à me rendre la vie dangereuse. Ecrire me met en péril car je montre beaucoup ce que je suis. Mais je persiste, volontaire. J’ai souvent l’impression de me créer un monde parallèle et la transition avec la réalité est parfois difficile à gérer. Mais il faut croire que ça me plaît de décoller ainsi. C’est mon plaisir. Je dois à mes p'tits mots de belles rencontres, bien réelles, des correspondances amicales, et tous vos retours et commentaires qui me motivent énormément. J’ai très bien entendu ceux qui m’ont suppliée afin que je publie des messages plus courts, plus digestes, hélas je n’y arrive pas… Mais sachez bien, vous tous, lecteurs fidèles et passants : vous comptez beaucoup pour moi ! Grâce à vous, mes p’tits mots me disent toujours quelque chose et la p’tit’ aventure continue…

vendredi 20 novembre 2009

pic

Rappelez-vous ce que j'avais promis à la fin de chats ! On retrouve donc ici Indigo, dans la loge de Margot Bégonia ( go, rentrée(2) ), mais on aura aussi des nouvelles de Gina (grue, voeux)...

***

-  Ah ! Gaston tu tombes à pic, tu n’as pas vu l’Indigo par hasard ? Je ne le vois nulle part ici, je me demande quand est-ce qu’il a pu s’échapper !

Moi, je suis réveillé forcément, le voisin appuie toujours sur la sonnette comme si Margot était sourde comme un pot ; et je l’entends, elle, qui grommelle maintenant en le faisant entrer ; j’imagine qu’elle en profite pour jeter un coup d’œil dans le hall, à droite, à gauche. Puis la porte couine, claque, et la patronne se met à gronder…

- C’est pas vrai ça !

- Je n’ai pas remarqué ne serait-ce que le bout de la queue de ton matou, et ta Ségo va te sonner les cloches s’il s’est encore fait la belle !

- C’est terrible hein, depuis que cette Gina a emménagé, il est devenu complètement fou, intenable ! Combien de fois est-ce que je l’ai retrouvé sur le palier du 1er, à miauler et à tourner en rond sur le paillasson de la petite?

- Ben tu m’étonnes, il n’est pas idiot tu sais, il s’ennuie, il cherche la compagnie, il sait que la jeune fille n’est pas toute seule et ça le travaille !

Hé hé, pourquoi n’aurais-je pas le droit moi aussi de conter fleurette, comme lui, Gaston, quand il vient voir Margot ? S’il croit que je ne comprends pas son manège ! Et voilà qu’il continue sur un ton mi-miel, mi-coquin...

- Et tu sais comment elle s’appelle sa chatte, toi qui te piques d’être toujours bien renseignée ?

- Je ne m’en souviens plus…  Silhouette, girouette, pirouette, un truc comme ça ! Mais on s’en fiche ! Je suis sur ma machine depuis au moins deux heures à couper, à coudre, à piquer ; Indigo était pourtant bien là quand j’ai commencé ! Même que j’ai dû le houspiller, il était prêt à sauter dans le panier de pique-nique, non mais tu te rends compte, il nous aurait bien piqué le pâté, ce chameau, je le connais !

Ça c’est sûr, ça sentait drôlement bon ! Tant pis pour moi ! Mais elle aurait pu faire attention : quand elle a planqué le morceau, j’ai reçu le couvercle de la boîte sur le nez, alors forcément j’ai décampé sans demander mon reste et je me suis planqué !

- Je monte voir si tu veux !

- Merci, Gaston ! Attention si tu rencontres le vieux Malinois ! Il m’a téléphoné tôt ce matin, je ne sais quelle mouche l’avait encore piqué ! Je lui ai dit que j’étais de congé et il a menacé d’appeler le syndic : trop de tapage dans la maison comme d’habitude, et aujourd’hui trop de bruit dehors ! Ben je lui ai dit oui mais qu’est-ce que j’y peux s’ils attaquent le trottoir au marteau piqueur, il faut bien qu’ils creusent pour les travaux du gaz…  Tu sais ça sentait fort hier, même que lui aussi s’était plaint ! Enfin bref, si tu le vois ce grincheux, ne t’y frotte pas, surtout dis que tu n’as pas le temps !

- T’inquiète ! A moi il ne dit jamais rien, tu verrais sa trombine quand il me croise ! Il croit comme je bosse au bar que je me pique le nez à longueur de journée, alors il joue toujours au dégoûté, au Môssieur … Ah ! Je suis du bas étage, de la gnognotte, tu penses si ça me fait marrer ! Alors pour rire je gonfle les pecs, je le regarde bien droit, style gros dur, et ça lui fait peur !

- Ah j’imagine ; vas-y alors, je voudrais récupérer ce maudit chat avant qu’on parte. Moi je vais mettre un peu d'ordre dans la loge !

Encore la porte, qui grince derrière Gaston, et j’ai de nouveau Margot dans mon champ de vision... Je la vois hé hé mais elle ne s’en doute pas !! Elle est de retour près de sa table toute encombrée, elle éteint sa vieille Singer Starlet que je déteste, tasse ses tissus, range en vrac ses ciseaux, bobines et canettes dans le fourre-tout à couture et peste en se piquant sur une aiguille qui traîne. Oh la ! Elle approche, elle va vouloir tout rentrer dans l’armoire ! Ça y est, elle s’est aperçue qu’elle en a laissé l’un des montants entrebaîllé, elle se doute déjà de ce qu’elle va découvrir à l’intérieur. Gaaarde à moi ! Un courant d’air me souffle les poils, une rafale de lumière me vrille les yeux que j'étire en amande pour avoir l’air de rien, j’ai juste les oreilles qui pointent malgré moi... Hélas, je n'ai pas le temps de lui faire le moindre ronron de bienvenue…

- Ouste ! Et puis quoi encore !

Dommage, j’aurais bien repiqué un roupillon sur les serviettes moelleuses, mais bon elle m’éjecte manu militari et j’essaie d’accompagner le mouvement, j’ai chaud aux fesses.

- Au piquet mon ami !

Je me réfugie sous le radiateur… Elle case son bazar sur une étagère, repousse les deux battants de l’armoire et tourne la clé… Voilà le père Goyave qui rapplique, il re-sonne (aïe mes tympans !), ouvre la porte, écarte les bras, l'air vraiment désolé...

- Chou blanc, ma reine !

- C’est bon je l’ai trouvé ! Il était là ! Attends, Gaston, je rajoute ma piquette dans le panier, ne fais pas cette tête-là, je ne vais quand même pas nous prendre un grand cru ! On part dès que Ségolène arrive ! Dis donc tu ne t’es pas coiffé ce matin, je n’avais pas remarqué ça tout à l’heure, et te voilà encore fichu comme l’as de pique, heureusement que je ne suis pas regardante hein !

Je trouve aussi que Gaston se laisse aller dès qu’il ne va pas au boulot ; il a une tenue plutôt classe quand il part au « Pic’Assiett’ », le snack où il bosse: chemise rayée dans le bon sens, cravate mince, gilet smart et pantalon droit. Mais quand il est de repos, c’est béret de travers, jean troué et bretelles moulantes… Oh oh, voilà du monde, branle-bas de porte et de combat !

- Bonjour Grand-mère ! claironne Ségolène. Je viens de voir Gina dans le couloir, tu te rends compte, elle s’en va voir son ami Oscar à Londres, quelle chance elle a, Notting Hill, Piccadilly, Big Ben, j’ai tout ça dans mon livre d’anglais… Elle demande si on peut garder son chat la semaine prochaine, dis c’est possible ?  Moi je veux bien m’en occuper …

Ah, voilà qui est  intéressant, je me redresse et ose le bout du museau entre plinthe et ourlet de rideau… J’ai le droit de suggérer que je suis d’accord, non?

- Le garder ? ronchonne Margot, ben on peut monter lui donner à manger si elle veut à sa bête mais c’est une chatte, alors la prendre ici, avec ton Indigo qui est un peu chaud, ça craint ! Il vaut mieux pas.

Zut alors, n’importe quoi ! Comme si je ne savais pas me tenir ! Gina apparaît à son tour derrière Ségolène. Gina est très grande et très jolie, et j’ai déjà vu son fameux Oscar par la fenêtre. Il est venu pendant les petites vacances, il la serre tout le temps très fort, c'est un géant à la peau toute noire qui me fait toujours un signe, sympa, je l’aime bien, alors je lui réponds en me frottant contre la vitre…

- Ça sera très bien Madame Bégonia si vous allez la voir et la nourrir ! Ce sera comme ça vous arrange. Je passerai vous donner les clés demain et toutes les provisions pour Picouette. Vraiment je vous remercie beaucoup.

Picouette… Je rêve ! ! ! Je transpire tout d’un coup, je suis sous les tropiques ! Quel prénom délicieux et prometteur ! La pauvrette, la doucette, elle va se sentir si seule ! Je trouverai bien un moyen de… Quels merveilleux jours en perspective !

- Allez c’est pas tout ça, en route Gaston ! Quand faut y aller..! A l’assaut de… c’est quoi le nom déjà ? Les rochers du Pic Froid ? Non, Py Froid ! A plus tard Gina ! Et toi ma chérie, à ce soir ! Fais-toi une salade ce midi, avec du thon si tu veux, y'en a dans le placard, du Saupiquet, le meilleur. Et je t’ai pris un DVD, ça devrait te plaire, le Pic de Dante !

mercredi 18 novembre 2009

modernes

Les cours de dessin ont repris ; pour cette première sortie sur le terrain nous avons rendez-vous au Musée des Beaux-Arts où « Les Modernes s’exposent »…

Ces Modernes sont donc regroupés, en accrochage temporaire, le temps que les galeries dédiées aux collections permanentes s’offrent quelques travaux nécessaires. Les Lyonnais connaissent déjà la plupart des œuvres présentées mais ce nouveau parcours en permet une re-découverte intéressante. L’occasion aussi de mettre en valeur des artistes méconnus du XXe siècle : leurs réalisations côtoient ici celles de grands maîtres aux noms illustres, tels Picasso, Matisse, Dubuffet, Bacon… La promenade se révèle magnifique et chacun d’entre nous choisit de croquer quelques scènes ou des détails qui l’attirent particulièrement. Je suis moi-même fascinée par quelques visages, et surtout par une Douleur puissante de Henry de Waroquier…


A partir de ces crayonnages, nous travaillons ensuite chez nous, puis en cours, conseillés par notre professeur, et de nouveau à la maison. Je regroupe ainsi quelques-uns de mes portraits, grossièrement copiés, en une sorte de vitrine que je trouve après coup très «européenne»…


 En les encadrant d’une figure à la pose méditative peinte par le Suisse Cuno Amiet et d’une autre plus neutre, quasi photographique, réalisée par l’Italien Gino Severini, je voulais sans doute atténuer la souffrance traduite par le français Henry de Waroquier, et apaiser la dureté des traits gravés sur ses personnages par l’allemande Käthe Kollwitz.

Je dois à ces quelques Modernes une belle ballade et d’agréables moments de travail. Je vais maintenant pouvoir retourner au Musée et me laisser transporter par d’autres impressions, il y a tant à voir, tant à prendre, tant à admirer.

Le peintre Ossip Lubitch, 1932, par Cuno Amiet, 1868-1961
Douleur, vers 1943, par Henri de Waroquier, 1881-1970
Hommage à Karl Liebknecht, 1919, par Käthe Kollwitz,1867-1945
La famille du peintre, 1936, par Gino Severini, 1883-1966

samedi 14 novembre 2009

point

Le temps est devenu bien rude pour les signes, l’écriture ne les nourrit plus. Ces taiseux, habitués à travailler depuis toujours en silence et à se laisser deviner, ne savent comment, aujourd'hui, se faire entendre ; il faut pourtant qu'ils résistent et qu’ils soient forts face à tous les réseaux et supports modernes qui ont tendance à se passer de leurs services, ils doivent bien continuer à vivre!

Contraint à l'intérim, Monsieur Point vient donc d’accepter un job idéal, à l’ancienne. Une aubaine ! Il s’agit par sa seule présence et son autorité naturelle d’assurer et de maintenir l’ordre. Facile, il sait faire! Peut-être aura-t-il tout juste besoin, quelquefois, de montrer le poing, pour arrêter la bousculade et rétablir le calme. Car il conviendra que le ton s’apaise quand les clients passeront devant lui après s'être éclatés dans la phrase. Ces effrontés, lettres isolées ou mots insouciants, pourront ensuite, à loisir, s’égailler dans une marge souvent déserte aux heures tardives ; et s’ils jugent  l'espace trop vide, trop ennuyeux, trop blanc, eh bien ils n’auront qu’à sauter une ligne, s’imposer au seuil d’une autre discotexte, rentrer dans un nouvel énoncé et se plonger dans une ambiance d'histoire toute neuve. Mais ce ne sera plus l’affaire de Monsieur Point qui aura suffisamment de boulot à son poste. Oui il se sent capable de relever le défi. Cet emploi de vigile arrive à point nommé. Question rémunération, il ne discutera point : il tourne en rond, à vide, depuis trop longtemps.

Ce premier soir, juste avant de se planter en sortie de phrase, au point de passage et de contrôle obligatoires, notre bonhomme s'attarde à faire le point sur l’étendue de sa garde-robe et des accessoires. Car le costume fait le Point n’est-ce pas ? Il se doit d’être toujours convenable, prêt à adapter sa tenue à toute situation : smoking et chapeau droit pour être digne, marquer son intérêt ou exprimer son admiration, veste plus décontractée et feutre rond pour manifester sa surprise et tourner quelque question. Il prépare une virgule, baguette d'appoint, pour l'assister au cas où il aurait à séparer deux groupes indépendants. Il s’assure aussi que sont disponibles, en réserve, ces tirets bien pratiques pour faire parler. Il note la présence d’une paire de crochets et d'un jeu de parenthèses (ça peut toujours servir) qui lui permettront au besoin d'isoler une proposition. Enfin il vérifie le bon fonctionnement des haut-parleurs, guillemets qu’il commandera à distance si quelque annonce doit être lancée.

Allons, au travail, la foule est compacte, quelques têtes dépassent, majuscules à surveiller qui veulent souvent jouer aux plus fortes et ne savent pas toujours bien à quel nom s’accrocher. Les lettres se regroupent, les mots se forment et cherchent à évaluer les espaces qui les séparent; il arrive qu'ils se touchent, fassent la chenille et puis se repoussent; ils tentent de rimer, se trouvent des affinités, accordent leurs terminaisons, échangent des places. Certains veulent déjà prendre l’air mais Monsieur Point veille et les apostrophe : leur départ a-t-il du sens, n’ont-ils rien oublié, leurs chapeaux, leurs accents ? Se sont-ils assurés de n'être pas irremplaçables? Un seul article peut manquer cruellement; et qui comprendrait alors tout ce que cette agitation signifie? Il est important de bien leur mettre les points sur les i, à tous ces drôles, avant qu'ils quittent l'endroit!

Par moments il y aurait certainement du travail pour au moins trois... Non, ils risqueraient de se perdre en bavardages et seraient vite suspendus... Même pour deux, le patron ne se laissera sûrement pas influencer. Impossible de lui exposer un nouveau point de vue, inutile de lui citer des exemples! Il ne sert à rien de lui donner des explications ni d’énumérer des raisons! Allons c'est ainsi, il n’est pas question que le chef embauche plus qu'il n'en faut, il l'a dit et redit: "Un Point, c’est tout !"

mardi 10 novembre 2009

chats

Après avoir lu les aventures toutes neuves d'Astuce, cet adorable chaton très curieux imaginé par Marie-Laure (à rencontrer ici) et Laëtitia Bigand, d’autres chats ont surgi de ma mémoire. Toute une histoire se rapporte à chacun de ces amis, un seul nom correspond et évoque chaque fois un être bien particulier, qu’il ait été compagnon de vie ou héros de fiction; s'y rattachent des anecdotes, des images douces et quelques pensées tristes.

Tout comme Astuce se montre espiègle et rusé, follement désireux de connaître le monde «interdit», certainement fascinant, qui se cache «derrière la porte» de sa maison, Milton était aussi un découvreur, un aventurier gourmand, friand d’expériences. Mes apprentis lecteurs l’aimaient beaucoup et nous nous régalions en classe de ses aventures et de ses bonheurs simples. Au CP les enfants appréciaient de même Bigoudi qui fut quelque temps un auxiliaire de méthode. Quant à Bijou, je me souviens des aventures de ce fripon: mes garçons, au cours élémentaire, devaient en lire chaque soir un épisode dans leur « livre de lecture courante » et l'animal s'était comme installé parmi nous. Toute la famille regardait aussi Disney et nous avons visionné ensemble un nombre incalculable de fois les célèbres "Aristochats" pour y retrouver entre autres l’élégante Duchesse et le séduisant O’Malley, baroudeur des gouttières. Ces héros à aimer, d'apparences si familières, continuent à faire rêver nos petits tout en les initiant au monde. Ils leur parlent de dangers et de risques, mais en les persuadant de rester confiants; ils leur font aussi espérer le bonheur et l'amour.

Nos vivants compagnons d’existence apportent encore plus concrètement, à tout âge, une bonne provision d’émotions et de tendresse; ils nous aident à surmonter les épreuves, deviennent vite nos indispensables, nous enseignent la vie, et, hélas, la souffrance et la mort. Moi j’ai le souvenir d’une Bibiche tigrée qui, dans mes plus tendres années, nous rejoignit in extremis au moment d’un déménagement ; elle eut de nombreux chatons dont elle s’évertuait à cacher les naissances mais que l’on retrouvait toujours et qui furent le plus souvent noyés ; elle-même mourut empoisonnée par d’affreux jardiniers qui la jugeaient indésirable. Plus tard il y eut un dénommé Moustille, gris magnifique, trop vite happé par une voiture. Et enfin Ceceau, le tout noir, fut choisi car il était le plus moche de sa portée ; il hérita de ce nom curieux en souvenir des paroles d’une chanson haïtienne : celui-là, qui fut sans doute le compagnon le plus fidèle et le plus précieux pour moi, souffrait des reins et nous l’avons soigné si longtemps…Depuis, je n’ai plus jamais voulu reprendre de chat à la maison.


Cependant j’ai trouvé un moyen de m'en remémorer quelques douceurs essentielles ; tout simplement je me suis inventée un minet complice d’écriture et j’en ai fait le personnage central de quelques-unes de mes histoires ; ainsi est né Indigo. Ses yeux voient et racontent un peu de mon quotidien ; ma plume le couve et le préserve. Il vivra le plus longtemps possible. Bientôt, en plus d’un foyer chaleureux qu'il possède déjà, je lui donnerai une amie, une chatte qu'il brûle de connaître depuis la trop lointaine rentrée de septembre; elle s'appelle… Non, patience, je vous le dirai plus tard…

vendredi 6 novembre 2009

vague

A l'issue d'un atelier d'écriture, en octobre, j'avais gardé en moi, comme en réserve, ce mot "vague" qui avait circulé dans nos textes et qui me plaisait bien. Le voilà enfin mognoté...

La consigne est vague ce matin… Il faut écrire les premiers mots qui nous passent par la tête… Facile à dire… Mais moi je n’ai décidément rien d’intéressant à partager aujourd’hui. Je me sens un peu triste, depuis le réveil, sans cause légitime, et le temps affiche un vague chagrin qui colle bien à mon humeur. J’ai un peu peur des pensées que je vais rencontrer, je manque de confiance, je doute de faire bonne impression parmi mes collègues d’atelier et même de leur en produire une seule! Frissons diffus, ondulations du cœur… «Vague à l’âme» : ce sont ces derniers signes que je répands à la va-vite et en titre provocateur au travers de ma feuille…

A l’esprit de vagabonder maintenant grâce à cet enclencheur indéfinissable. Mais je sèche... Je ne peux pas rester dans "le" vague ni dans le creux de "la" vague ! Tout est permis, toutes les divagations, pourquoi me plaindre ! Je ne vais pas en faire tout un cinéma! Faut-il rappeler la nouvelle vague et faire plaisir aux nostalgiques, ou balancer une vague d’expressions d'actualité? Je pourrais parler de la vague de froid qui s’est abattue sur la région ou encore évoquer la vague de touristes qui a envahi nos rues pendant ces courtes vacances ! Et pourquoi ne pas m’étendre en quelques mots sur le sort de ce terrain vague, là derrière, désormais interdit aux voitures, une honte n’est-ce pas ? Le sujet provoquera une vague de récriminations, quelqu’un se pâmera de colère, un autre fera un malaise vagal, j’aurai été à l’origine d’une onde de choc...

Et "vogue" la galère ! La "vogue", mais oui, pourquoi ne pas partir plutôt d'un "vogue à l'âme"; c'est joli non? Ah zut, j'y pense, il se peut que ma "vogue" alarme encore plus l’assemblée! Les coeurs risquent de balancer, les estomacs de chavirer, car ils s'imagineront à la Vogue de la Croix-Rousse, dans le Speed, ce manège diabolique, attraction extrême de notre foire d'automne...

Ah mais je ne veux pas que les gens se disputent ni qu'ils s'en rendent malades! Décidément, je renonce à vogabuller. Adieu, je pars, je sors prendre l'air de la cité, je laisse tomber et m'en vais villevoguer tranquille... A la prochaine!

Pourvu que ce soir devant mon écran je n'éprouve pas de blogalâme...

mardi 3 novembre 2009

foule

D’une escapade automnale dans ma chère capitale, du délicieux itinéraire que je m’étais aménagé, il me reste dans la tête des images resplendissantes, toutes ensoleillées. J’adore Paris, je m’y sens chez moi plus que partout ailleurs, eh oui, et quelques larmes de nostalgie se sont encore perdues dans un tapis de feuilles au Jardin des Tuileries.


Tiens justement, les promeneurs étaient nombreux ce jeudi-là longeant les pelouses et autour des bassins, mais c’est une « foule » plus dense et plus originale qui m’a attiré au détour d’une allée, une sombre scène de bronze que je n’avais encore jamais remarquée. Cette impressionnante représentation, saisissante de vie, oppressante aussi, du sculpteur anglais, et français d’adoption, Raymond Mason, fut réalisée de 1963 à 1967. Curieuse de mieux connaître le personnage, j’en ai découvert à mon retour, grâce à internet, d’autres compositions originales, certaines hardiment colorées, et une « foule illuminée » plus récente, datant de 1985, qui offre une vision encore plus violente et désespérée…



Mais lors de ce jeudi de retraite buissonnière, je me suis aussi retrouvée, un peu plus tard, à Beaubourg : encore d’heureux souvenirs à brasser… Il y avait foule au Centre Pompidou, mais peu importe… Après une escale à l'expo Soulages, que je ne connais pas assez pour apprécier vraiment, une fois redescendue dans les galeries du Musée d’Art Moderne, le temps s’est arrêté, bonheur et paix assurés. J’ai revisité les toiles familières et profité de bonnes surprises sur l’actuel parcours consacré aux artistes femmes. Parmi les œuvres proposées, j’ai particulièrement apprécié ce superbe et mystérieux panneau mural en 3 dimensions, réalisé en 1966, un élan abstrait de l’américaine Lee Bontecou.



Bien sûr il y a eu, en cette journée, une foule d’autres objets, d’autres photos, d’autres scènes qui m’ont donné beaucoup de plaisir, mais j’ai choisi de partager l'émotion ressentie devant ces deux sculptures, de Raymond Mason et de Lee Bontecou: si différentes, construites à la même époque, s'imposant l'une et l'autre et tout autant surprenantes...

dimanche 1 novembre 2009

bagnoles


bagnoles mognotées...

Les bagnoles appartiennent sans conteste à notre langage familier. Désignant aujourd’hui, d'occasion ou non, toutes sortes de voitures, sages ou nerveuses, vulgaires ou racées, modèles de série ou prototypes, vieux tacots ou super caisses, elles visaient autrefois plutôt des autos déglinguées ou encore des véhicules construits avec les moyens du bord. Les bagnoles se seraient en effet formées à partir des "bannes", nom donné à des espèces de tombereaux utilitaires, "bennes" sommaires constituées de paniers tressés et montés sur roues. On affubla ensuite les bannes d'un suffixe diminutif, sur le modèle des carrioles. Furent aussi nommés bagnoles certains wagons de chemin de fer servant au transport des chevaux.

Alors que se dessinent dans mes souvenirs les images de tant de vanniers qui fabriquaient entre autres, certainement, ces dites bannes, alors que tant de chevaux peuplaient et parcourent encore les paysages de sa région, la ville de Bagnoles de l’Orne, tendre décor de mon enfance, ne tire son nom ni des uns ni des autres. Il est ici question de "bain", ce mot étant également à l’origine d’autres appellations de lieux comme Bagnolet, Bagneux, Banyuls, Bagnères-de-Bigorre… Et si les "bagnes" vous font penser à ces prisons terribles où l’on détenait esclaves ou forçats, c’est que les premiers furent en fait construits, en Afrique, en Italie, à l’emplacement d’anciens établissements de bain, ou dans des ports et sur des îles. Quant à la station thermale de Bagnoles de l’Orne, elle est plus heureusement un site de soins dont l’eau de source inspira aussi de belles légendes. Son accès facile tenta les Parisiens au début du XXème siècle; encore renommée aujourd’hui pour ses cures, elle affiche toujours une certaine élégance, le cadre idéal par exemple pour un défilé de voitures de collection.

Nous voilà donc revenus aux fameuses bagnoles automobiles, et je vous propose une petite improvisation, une réflexion légère sur le triste sort de nos voitures ordinaires.


bagnoles improvisées…

Clio avait eu une enfance heureuse, préservée, rurale; choisie après mûre réflexion, attendue avec impatience, elle avait été réceptionnée et accueillie en toute confiance, puis couvée, entretenue, choyée, dorlotée, régulièrement sortie et aérée. Consciente de ne manquer ni d’amour ni de soins, elle se montrait obéissante, réactive, et toujours reconnaissante; elle tenait vraiment la route. Aucune panne de régime! Elle démarrait au quart de tour, ronronnante et souple. Jamais aucun dérapage, aucun soupçon d’aventure, elle se dévouait au seul service de son maître, un vieux solitaire dont elle était l’unique trésor.

Hélas, un jour, c’est son moteur à lui qui lâcha, et Clio fut vendue, bradée, cédée au premier venu, un jeune fou qui la propulsa à la ville.

Là, quotidiennement malmenée, prêtée, ballottée d’un chauffeur à un autre, chavirée, tamponnée, cabossée, régulièrement taxée, elle devint simplement utilitaire, pro du porte à porte, sans cesse en compétition, sur des lignes ronflantes et soumises au vertige de feux indécis, ou dans des files interminables et impatientes. La nuit elle dormait dehors, parfois sur le trottoir, livrée à elle-même. Elle fut violée, volée, maquillée, puis abandonnée, récupérée, ses blessures grossièrement colmatées. Au fond de l’impasse glauque où elle constituait une proie facile pour les maraudeurs, un monospace tuné prit l’habitude de se garer à son flanc. Picasso, dit-il s'appeler, rien que cela! Mais le nouveau voisin d'abord arrogant se révéla amical. Dans cette nouvelle et triste vie où tout déroutait la pauvre Clio, où elle se sentait déboussolée à force de parcourir la cité en tous sens, il devint son confident. Il la faisait rêver par ses récits de concours et de grandeur passée.

Mais un jour quelqu'un ordonna de les "enlever": ils gênaient, tout simplement... On les remorqua ensemble, par un sombre matin; on les parqua et on les oublia. Il n'y avait plus que deux épaves épuisées, démontées, dépecées: pourquoi donc s’étaient-elles décarcassées toute une vie? On brûla les restes de l’un après l’avoir décomposé en pièces détachées; l’autre fut seulement et salement compressée… Qui s'en souvient encore aujourd'hui?