dimanche 1 novembre 2009

bagnoles


bagnoles mognotées...

Les bagnoles appartiennent sans conteste à notre langage familier. Désignant aujourd’hui, d'occasion ou non, toutes sortes de voitures, sages ou nerveuses, vulgaires ou racées, modèles de série ou prototypes, vieux tacots ou super caisses, elles visaient autrefois plutôt des autos déglinguées ou encore des véhicules construits avec les moyens du bord. Les bagnoles se seraient en effet formées à partir des "bannes", nom donné à des espèces de tombereaux utilitaires, "bennes" sommaires constituées de paniers tressés et montés sur roues. On affubla ensuite les bannes d'un suffixe diminutif, sur le modèle des carrioles. Furent aussi nommés bagnoles certains wagons de chemin de fer servant au transport des chevaux.

Alors que se dessinent dans mes souvenirs les images de tant de vanniers qui fabriquaient entre autres, certainement, ces dites bannes, alors que tant de chevaux peuplaient et parcourent encore les paysages de sa région, la ville de Bagnoles de l’Orne, tendre décor de mon enfance, ne tire son nom ni des uns ni des autres. Il est ici question de "bain", ce mot étant également à l’origine d’autres appellations de lieux comme Bagnolet, Bagneux, Banyuls, Bagnères-de-Bigorre… Et si les "bagnes" vous font penser à ces prisons terribles où l’on détenait esclaves ou forçats, c’est que les premiers furent en fait construits, en Afrique, en Italie, à l’emplacement d’anciens établissements de bain, ou dans des ports et sur des îles. Quant à la station thermale de Bagnoles de l’Orne, elle est plus heureusement un site de soins dont l’eau de source inspira aussi de belles légendes. Son accès facile tenta les Parisiens au début du XXème siècle; encore renommée aujourd’hui pour ses cures, elle affiche toujours une certaine élégance, le cadre idéal par exemple pour un défilé de voitures de collection.

Nous voilà donc revenus aux fameuses bagnoles automobiles, et je vous propose une petite improvisation, une réflexion légère sur le triste sort de nos voitures ordinaires.


bagnoles improvisées…

Clio avait eu une enfance heureuse, préservée, rurale; choisie après mûre réflexion, attendue avec impatience, elle avait été réceptionnée et accueillie en toute confiance, puis couvée, entretenue, choyée, dorlotée, régulièrement sortie et aérée. Consciente de ne manquer ni d’amour ni de soins, elle se montrait obéissante, réactive, et toujours reconnaissante; elle tenait vraiment la route. Aucune panne de régime! Elle démarrait au quart de tour, ronronnante et souple. Jamais aucun dérapage, aucun soupçon d’aventure, elle se dévouait au seul service de son maître, un vieux solitaire dont elle était l’unique trésor.

Hélas, un jour, c’est son moteur à lui qui lâcha, et Clio fut vendue, bradée, cédée au premier venu, un jeune fou qui la propulsa à la ville.

Là, quotidiennement malmenée, prêtée, ballottée d’un chauffeur à un autre, chavirée, tamponnée, cabossée, régulièrement taxée, elle devint simplement utilitaire, pro du porte à porte, sans cesse en compétition, sur des lignes ronflantes et soumises au vertige de feux indécis, ou dans des files interminables et impatientes. La nuit elle dormait dehors, parfois sur le trottoir, livrée à elle-même. Elle fut violée, volée, maquillée, puis abandonnée, récupérée, ses blessures grossièrement colmatées. Au fond de l’impasse glauque où elle constituait une proie facile pour les maraudeurs, un monospace tuné prit l’habitude de se garer à son flanc. Picasso, dit-il s'appeler, rien que cela! Mais le nouveau voisin d'abord arrogant se révéla amical. Dans cette nouvelle et triste vie où tout déroutait la pauvre Clio, où elle se sentait déboussolée à force de parcourir la cité en tous sens, il devint son confident. Il la faisait rêver par ses récits de concours et de grandeur passée.

Mais un jour quelqu'un ordonna de les "enlever": ils gênaient, tout simplement... On les remorqua ensemble, par un sombre matin; on les parqua et on les oublia. Il n'y avait plus que deux épaves épuisées, démontées, dépecées: pourquoi donc s’étaient-elles décarcassées toute une vie? On brûla les restes de l’un après l’avoir décomposé en pièces détachées; l’autre fut seulement et salement compressée… Qui s'en souvient encore aujourd'hui?

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