samedi 14 novembre 2009

point

Le temps est devenu bien rude pour les signes, l’écriture ne les nourrit plus. Ces taiseux, habitués à travailler depuis toujours en silence et à se laisser deviner, ne savent comment, aujourd'hui, se faire entendre ; il faut pourtant qu'ils résistent et qu’ils soient forts face à tous les réseaux et supports modernes qui ont tendance à se passer de leurs services, ils doivent bien continuer à vivre!

Contraint à l'intérim, Monsieur Point vient donc d’accepter un job idéal, à l’ancienne. Une aubaine ! Il s’agit par sa seule présence et son autorité naturelle d’assurer et de maintenir l’ordre. Facile, il sait faire! Peut-être aura-t-il tout juste besoin, quelquefois, de montrer le poing, pour arrêter la bousculade et rétablir le calme. Car il conviendra que le ton s’apaise quand les clients passeront devant lui après s'être éclatés dans la phrase. Ces effrontés, lettres isolées ou mots insouciants, pourront ensuite, à loisir, s’égailler dans une marge souvent déserte aux heures tardives ; et s’ils jugent  l'espace trop vide, trop ennuyeux, trop blanc, eh bien ils n’auront qu’à sauter une ligne, s’imposer au seuil d’une autre discotexte, rentrer dans un nouvel énoncé et se plonger dans une ambiance d'histoire toute neuve. Mais ce ne sera plus l’affaire de Monsieur Point qui aura suffisamment de boulot à son poste. Oui il se sent capable de relever le défi. Cet emploi de vigile arrive à point nommé. Question rémunération, il ne discutera point : il tourne en rond, à vide, depuis trop longtemps.

Ce premier soir, juste avant de se planter en sortie de phrase, au point de passage et de contrôle obligatoires, notre bonhomme s'attarde à faire le point sur l’étendue de sa garde-robe et des accessoires. Car le costume fait le Point n’est-ce pas ? Il se doit d’être toujours convenable, prêt à adapter sa tenue à toute situation : smoking et chapeau droit pour être digne, marquer son intérêt ou exprimer son admiration, veste plus décontractée et feutre rond pour manifester sa surprise et tourner quelque question. Il prépare une virgule, baguette d'appoint, pour l'assister au cas où il aurait à séparer deux groupes indépendants. Il s’assure aussi que sont disponibles, en réserve, ces tirets bien pratiques pour faire parler. Il note la présence d’une paire de crochets et d'un jeu de parenthèses (ça peut toujours servir) qui lui permettront au besoin d'isoler une proposition. Enfin il vérifie le bon fonctionnement des haut-parleurs, guillemets qu’il commandera à distance si quelque annonce doit être lancée.

Allons, au travail, la foule est compacte, quelques têtes dépassent, majuscules à surveiller qui veulent souvent jouer aux plus fortes et ne savent pas toujours bien à quel nom s’accrocher. Les lettres se regroupent, les mots se forment et cherchent à évaluer les espaces qui les séparent; il arrive qu'ils se touchent, fassent la chenille et puis se repoussent; ils tentent de rimer, se trouvent des affinités, accordent leurs terminaisons, échangent des places. Certains veulent déjà prendre l’air mais Monsieur Point veille et les apostrophe : leur départ a-t-il du sens, n’ont-ils rien oublié, leurs chapeaux, leurs accents ? Se sont-ils assurés de n'être pas irremplaçables? Un seul article peut manquer cruellement; et qui comprendrait alors tout ce que cette agitation signifie? Il est important de bien leur mettre les points sur les i, à tous ces drôles, avant qu'ils quittent l'endroit!

Par moments il y aurait certainement du travail pour au moins trois... Non, ils risqueraient de se perdre en bavardages et seraient vite suspendus... Même pour deux, le patron ne se laissera sûrement pas influencer. Impossible de lui exposer un nouveau point de vue, inutile de lui citer des exemples! Il ne sert à rien de lui donner des explications ni d’énumérer des raisons! Allons c'est ainsi, il n’est pas question que le chef embauche plus qu'il n'en faut, il l'a dit et redit: "Un Point, c’est tout !"

Aucun commentaire: