mardi 21 décembre 2010

dorica castra

   noël aileron ronfler flemmard marmite mitan tantôt tonneau noël

ou

noël ailette letton tonsure surtout toupie pivert verrat ravir virage agile gilet laitue tuba ballot logo gober bécasse castor torrent rancart carrefour fourneau noël

Vous connaissez tous ce jeu, divertissant en société, parfois générateur de comptines surréalistes, qui consiste à reprendre la fin d'un mot ou d'une expression pour en commencer un ou une autre. Mais saviez-vous que ce procédé s'appelle un dorica castra ?

Joyeuses fêtes ! 

dimanche 19 décembre 2010

notes

Régulièrement les journaux font la une de quelques sujets concernant l'Ecole élémentaire ;  on dirait bien que  l'on ressort les serpents de mer pour boucher les trous entre les actualités politiques ou autres scandales financiers et météorologiques. De toute façon  l'audience est garantie lorsqu'on évoque l'enfance, avec tout ce qu'elle comporte d'espoirs et de nostalgies... Je devrais me sentir moins concernée depuis que je suis à la retraite ; mon oreille est plus distraite, certes, et mon regard plus éparpillé, mais je ne peux rester indifférente...

Il y a toujours eu des querelles, par exemple autour de l’apprentissage de la lecture. J’entends périodiquement flatter les vieilles méthodes de b-a ba, c’était mieux avant n’est-ce pas, tellement plus efficace... J'imagine les lendemains douloureux pour les maîtres de CP assaillis par  les parents inquiets ; les voilà sommés de se justifier, et gare s'ils n'agissent pas comme on le préconise à la radio, car ils risquent de causer l'échec intellectuel de toute une génération ! Laissez-moi douter qu’il suffise de revenir à un procédé exclusivement analytique de l'écrit pour que les élèves lisent mieux, plus, et améliorent leurs performances en orthographe… A moins qu'on restaure pour le coup la b-a baguette dont l'application sur le bout des doigts permettait à la même époque de rendre les leçons plus intéressantes ?

Un matin, récemment, j’apprenais que des personnalités avaient signé une pétition en faveur de la suppression des notes à l’école primaire. J’avoue ne pas avoir vraiment compris, persuadée que celles-ci avaient déjà disparues depuis longtemps : au cours de mes dernières années d'enseignement, je n’utilisais plus que des couleurs, et seulement deux  ! Il est vrai que j’ai surtout travaillé au cycle 2, avec les plus jeunes élèves donc ; peut-être dans les grandes classes la notation chiffrée est-elle encore tolérée… Cependant je pense que la majorité des professeurs parlent et proposent maintenant des "évaluations" pour témoigner de l’acquisition, ou non, de compétences ; et celles-ci sont listées, précises, et régulièrement actualisées.

En considérant toute la durée de ma carrière, sur plus de trente ans, j’ai dû connaître tous les systèmes de notation :

- Lorsqu’il n’y avait qu’un court catalogue de matières (par exemple : grammaire, géométrie, histoire…),  l’instituteur inscrivait pour chacune une note chiffrée, entre 0 et 10 (les moyennes étant encore calculées trois chiffres après la virgule, même pour les enfants de six ans… une aberration…). Ensuite vinrent les lettres : au nombre de cinq, A, B, C, D, E, puis quatre, A, B, C, D, puis trois, A, B, C, avec pour chaque système les déclinaisons possibles en + ou -, voir en ++ et -- (dans le domaine du ridicule...) !

- Avec l’évaluation des compétences apparurent trois expressions éloquentes : "acquis", "en cours d’acquisition", "non acquis", que l’on tenta d’abréger pour finalement adopter un trio de couleurs signifiantes : vert, orange, rouge.

C’est alors, il y a cinq ou six ans, que nos inspecteurs transmirent la consigne d’abandonner le rouge…  Là, personnellement, je trouvai cela plutôt dommage car elle me permettait justement de mettre en évidence avec les enfants les points sur lesquels devaient reposer tous leurs efforts. Sans jamais avoir l’impression d’abuser ni d’enfoncer mes élèves dans l’échec.

Certes il faut considérer la forme de l’échelle, mais la façon dont elle est utilisée (par l’enseignant) ou la façon dont elle est reçue (par le parent) sont aussi importantes…

Encore un sujet prisé par les médias : les rythmes scolaires. On invoque le bien de l’enfant, on redécouvre la semaine de quatre jours et demi, on assure que les périodes de travail devraient alterner plus régulièrement avec les vacances (ou comment prêcher des convaincus !)… Mais cela suffirait-il réellement , comme on le serine, à diminuer la fatigue des enfants ? Ne faut-il pas en même temps réfléchir à la journée de nos élèves : six heures de cours, une durée qui n’a pas changé depuis que nous-mêmes fréquentions la communale. Sans compter les soutiens à l’heure du déjeuner, les études du soir, les activités périscolaires que l’on multiplie pour éviter l’ennui des bambins ; et je passe sur les déplacements entre la maison et l’école. Ne faut-il pas évoquer encore le nombre d’enfants par classe ? Non, décidément, agir sur la seule répartition hebdomadaire ou l'aménagement des périodes ne règlera pas tous les problèmes.

Voilà donc des exemples de débats qui font mouche à chaque fois, qui chatouillent et divisent, quel dommage ! Ces points montés en épingle, ces élans parfois contradictoires, ne devraient-ils pas toujours être replacés dans  un ensemble ? Car ils ne sont que quelques éléments d'un tout qui cherche à se reconstruire. Une Ecole à adapter au présent tout en lui assurant un avenir : la besogne est d'envergure...

jeudi 16 décembre 2010

intime

A la fin de l’année je me prends toujours d'une façon ou d'une autre, comme vous, à repasser le film des mois écoulés. Je revois ce qui s’est passé autour de moi, et dans ma propre vie ; il y a bien sûr des temps plus forts, plus marquants, des événements graves... Mais j’ai choisi de vous raconter ici un moment léger, vécu à l’automne, parmi mes expériences récentes les plus agréables : une occasion de rencontre sympathique, un échange privilégié, dont la pensée me donne encore chaud au cœur…

Un groupe de jeunes étudiants nous avait conviés pour une soirée inédite, parce que nous sommes élèves de la même université, et que fréquentant les ateliers d’écriture nous étions susceptibles d’être intéressés. Il s’agissait de participer au lancement d’un projet en réunissant des textes, les leurs, les nôtres, bâtis autour de l’intime ! Tout un programme ! Ces productions constitueraient les premiers feuillets insérés dans un classeur original, une sorte de livre voyageur, évolutif, mis ensuite en circulation sur le campus. L'ouvrage continuerait à se nourrir et à s’enrichir de nouvelles pages, au gré de ses lecteurs successifs et temporaires…

Pour ma part j’avais accepté l’invitation assez rapidement, heureuse d’avoir été contactée ; j’étais flattée, et aussi fort curieuse.

Mais ensuite il m’a bien fallu réfléchir un peu plus sérieusement : quels écrits pourrais-je proposer ? Lesquels allais-je considérer comme relevant du sujet ? Je regardai dans le dictionnaire la définition du mot intime : "ce qui est contenu dans le plus profond d’un être"…  Bon ! Il me fallait trouver des textes où l'on entrait dans les pensées du personnage, où l'on analysait ses émotions : élans d'amour,  troubles intérieurs,  questionnements, désordres privés, chagrins lancinants, deuils insurmontables, sentiments plus ou moins secrets, idées interdites, réprimées, voilées, déguisées…

Certes, j’ai souvent abordé les relations familiales ou amoureuses dans certaines histoires. J’y ai mêlé des vibrations plus que personnelles. Cela conviendrait-il ? Ces récits ne se composent-ils pas de scènes "intimistes" plutôt que d’allusions proprement "intimes"?

Pendant plusieurs jours j’ai cherché comment m’en sortir… Décidément je me faisais bien du souci… Je résolus d’emporter plusieurs nouvelles ou poésies, et de choisir sur place en tenant compte du ton des autres contributions. Je mis dans mon petit bagage ces quelques maux, surtout parce qu’ils traduisaient des préoccupations familières ou graves, mais aussi parce qu’en les relisant plusieurs mois après les avoir écrits ils m’amenaient encore des frissons : amour, bleu, hiver (de dame), que t’arrive-t-il papa, rencontre et solitude

Et la soirée s’est déroulée, naturelle et conviviale… J’en garde une impression merveilleuse de partage, le doux bonheur de me sentir bien parmi de jeunes adultes accueillants et chaleureux, l’agréable illusion que nous avions tous à ce moment le même âge. J’ai compris dans leurs écritures tendres, pudiques et passionnées, la plupart sous la forme de poésies, que l’amour concentrait leurs espérances. Et c’est rencontre que j’ai finalement placé au creux du recueil tout neuf, rencontre que j’ai lu tout haut avec la voix qui tremblait ; ils m’ont fait cadeau de leur attention. Et voilà, j’ai réussi à offrir mon poème, simplement, comme tous ont fait don de leurs mots.

Nous avons tous mis du cœur dans le livre ouvert…
Un livre multiple, précieux, unique et vivant !
Où est-il en ce moment, qui donc le feuillette,
Qui le confie, qui le partage, qui le complète ?
Qui lit aujourd’hui nos visions particulières ?
A ces écrits de l’intime je pense souvent !

mercredi 8 décembre 2010

lumignons


Chaque 8 décembre, c’est une tradition,
Les Lyonnais ornent leurs immeubles et leurs maisons.
Sur le bord des fenêtres et le long des balcons,
La nuit venue, ils disposent des lumignons.

Dans les verres épais, transparents et colorés,
Les flammes dansent, vacillent, et de tous les côtés
La ville s’embrase, toute entière emportée
Par un appétit de fête et de joies partagées.

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De quand datent les premières illuminations ?
De 1852, quand la population,
Impatiente de célébrer une inauguration,
Décida elle-même de l’animation.

Des réjouissances avaient été pressenties
Autour d’une statue de la Vierge Marie.
Mais de violents orages et d'importantes pluies
Risquaient de compromettre les cérémonies.

Fort heureusement, au tout début de la soirée
Ce fut l'éclaircie, le ciel s'était dégagé,
Et les habitants, dans un élan spontané,
Allumèrent des bougies, dans chaque foyer !

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Depuis que je suis à Lyon, chaque année
Mon nombre de lumignons a augmenté.
Je les prépare et les installe, la nuit tombée,
Puis contemple ma rue en train de s'éclairer.

C’est seulement quand mes chandelles sont en bonne place
Que je sors me promener, faire le tour des places,
Même s'il s'agit de fendre la foule, à la brasse,
Espérant que le ciel ravale ses menaces.

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Mais à tous les débordements d'illusions,
Feux d'artifice et tableaux en trois dimensions,
Je préfère ces p'tits bonheurs simples, les lumignons.
Chaque 8 décembre, c'est une tradition !

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Pour en savoir plus sur La Fête des Lumières à Lyon : historique audio, historique texte, programme 2010, itinéraires 2010
Pour relire les p'tits mots sur la fête parus en 2008 et 2009: lumière, quais(1), quais(2), lumières

jeudi 2 décembre 2010

ciel

(200e !!)

Par un temps comme aujourd’hui, rideaux de flocons serrés, horizon bouché, plafond tout bas tout gris, Timothée, posté derrière la vitre, donne l'impression de s'ennuyer… Certes, ce n'est pas la meilleure météo pour son occupation favorite, mais il est patient...

Connaissez-vous ce court récit d’Arnold Lobel dans lequel un souriceau et sa maman s’attardent, lors d’une promenade, à regarder le ciel, s'amusant ensemble à retrouver toutes sortes d’images dans les nuages ? Eh bien Timothée, lorsqu’il était petit, réclamait chaque soir qu’on lui lise cette histoire. Depuis, à l’instar du jeune animal, l’enfant ne se lasse pas de contempler la voûte céleste et de suivre la course, parfois tranquille, souvent pressée, des formes éphémères qui se tissent et se décomposent. Il invente des rencontres fantastiques ou incongrues, des aventures extraordinaires, des batailles violentes et muettes. Diables cornus à l’assaut de somptueux châteaux, moutons géants et frisés terrassés par des serpents de plumes, vaisseaux uniques à l'escorte galopante et cotonneuse…


Défilé en plein ciel
Formes mouvantes
Magasin de rêves



Quand il a découvert, une nuit, la multitude de scintillements éparpillés sur son domaine enchanté, il a aussitôt entrepris la conquête des étoiles pour en  faire de nouveaux terrains de jeu, territoires merveilleux, mondes jusque là inexplorés, certainement peuplés d’êtres fabuleux et bienveillants !... 

Timothée rêve ainsi, des heures durant, le menton levé, le regard dépassant toujours la lucarne de sa chambre, la fenêtre de la cuisine ou celle de la classe. Ses parents parlent de leur petit bonhomme étrange en l’appelant "Tête en l’air" ; d’ailleurs tous ses proches, les voisins, les copains, le village entier, ne le saluent plus qu’en utilisant ce tendre sobriquet. On lui offre toutes sortes de manuels, qu’il dévore, traitant de la physique des nuages ou d’astronomie. Mais il lit aussi quantité d’épopées romanesques : elles lui suggèrent des scénarios précis qu’il met en réserve pour toutes les fois où le ciel s’habille de son uniforme bleu azur. Il projette alors ses images enregistrées sur l'écran lisse et gigantesque. 

Aux derniers jours délicieusement ensoleillés de l’automne, alors qu’aucun nuage ne songeait à rompre le charme, il avait repéré au fond du jardin un endroit magique. Au bord du cours d'eau  le séparant du parc, en plein après-midi, inutile de lever la tête : le ciel se reflétait dans l’onde claire et calme, au point que la nature et quelques enracinés s'étaient eux aussi laissés envoûter, et tromper.

 



Ciel et eau
tous ces arbres partagés
Où suis-je ?








Timothée trouve donc, d'habitude, largement de quoi nourrir son appétit de songes. Il puise sa force dans le rêve et navigue dans l’enfance en solitaire, au rythme de son imagination et dans une marge sage. Ce matin donc, il patiente, à l'affût du premier bout de ciel qui parviendra à se libérer des cohortes de chevaliers blancs, maîtres du paysage depuis la veille. Laissons-le profiter de ce prochain bonheur...

(Sur le même thème, il existe un précédent message, souvenir d'école celui-là : nuages)

mardi 30 novembre 2010

flocons

(quelques p'tits essais d'actualité, car les flocons perturbent beaucoup, en ce moment, le Grand Lyon...)

                                                                    Danse dense et valse vive
                                                                    les flocons font la fête -
                                                                    Promesse d'hiver

Poudre de ciel
flocons sur la langue -       
Dessert pour tout le monde  


                                                  Le ciel floconne
                                                  le moineau frissonne -
                                                  Est-ce bientôt Noël ?


Tombée par terre        
les quatre fers en l'air -
Ça  glisse                      


                                                                            De là-haut quelqu'un jette
                                                                            les miettes d’une lettre -
                                                                            Flocons du désamour

mardi 23 novembre 2010

bulles




Mon p’tit mot fête son deuxième anniversaire ! Vous partagerez bien quelques bulles… inoffensives ??

 







Voyons, à part la fraîcheur de quelques boissons conviviales, que vous évoque donc le mot bulle(s) ? Les phylactères des bandes dessinées, un document pontifical, une sorte de tente assurant un milieu stérile, ce papier protecteur dont on s'amuse souvent à crever les cloques emplies d'air, ou encore un jeu enfantin à partir d'eau savonneuse ?

Les Bulles sont aussi le titre du dernier recueil de nouvelles de Claire Castillon :  elles y désignent comme des sphères imaginaires, transparentes, à travers lesquelles chaque personnage, un par récit, observerait crûment les êtres qui lui sont proches. Tel est le prétexte pour trente-huit monologues caustiques, parsemés de réflexions assez  pétillantes, et qui livrent des fragments de vie très intimes...

 

Pour illustrer cette même idée de bulle, étrange création de l’esprit, isolante, séparatrice, voici la relation d’une scène particulière ; le texte s'inspire d' un événement vécu dans les années 80.

Les passants qui la croisent doivent juste s’amuser de cette jeune femme pressée. C’est  vrai, elle se dépêche, parce qu’elle n'est pas sûre d'être dans les temps pour reprendre Tom avant qu’on l’installe avec les autres pour le goûter. Elle préfère qu’il passe ce moment avec elle, ce sont des minutes précieuses, intimes, rien qu’à eux. Pourtant, il vaut mieux passer à la banque maintenant, c’est mieux sans le petit. Elle filera ensuite à la crèche, dare-dare. Dommage qu’elle se soit attardée au Casino où elle a croisé une collègue, et bavardé, c’est malin ! Après il a fallu monter à l’appartement poser les sacs de courses, puis redescendre, et ça a pris une éternité, l’ascenseur étant à cette heure-ci un véritable omnibus ! Bon, si elle voit qu’il y a trop d’attente à l’agence, elle reviendra plus tard, mais ce sera avec Tom, tant pis.

Elle traverse la place. Il y a deux hommes assis sur l’unique banc du terre-plein, ou peut-être un homme et une femme, habillés de cuir noir, elle discerne juste leurs profils. Elle comprend que ce sont des motards en apercevant les casques sur leurs genoux, mais elle ne voit pas leur bécane. Ils lui tournent le dos, l’un a passé son bras autour des épaules de l’autre, drôle de couple d’amoureux pense-t-elle … Elle longe la devanture de la BCL, opaque, mais à travers la porte vitrée, elle distingue un seul client au guichet. Super ! Elle appuie sur le bouton d’appel pour obtenir l’ouverture. Le voyant s’allume, accompagné d’un long bip…

Tout se précipite ; ils la bousculent, la projettent violemment à l’intérieur. Un casque apparaît à hauteur de son visage. Une voix étrange, rauque, forcée, lui parvient, lui crie de reculer, plus vite, vers cette chaise, asseyez-vous, tenez-vous tranquille. L'autre, derrière, semble brandir une arme sous une veste sombre posée sur son bras ; il tient en respect le client et aussi l’employée qui debout, le visage décomposé, lève les bras. Le premier  homme déplie un sac de sport. Celui qui est armé hurle, réclame de l’argent, les billets, le tiroir, magne-toi.

A partir de ce moment, elle n’entend plus rien, ne se rend plus compte de rien. Elle dira plus tard qu’elle se sent comme isolée dans une bulle ; elle s’abrite, se réfugie à l’intérieur d’elle-même. Elle se répète : je dois aller chercher Tom, il m’attend, je vais bientôt retrouver Tom, il m’attend… Il y a des mouvements ouatés, des glissements, tout autour, des ombres… Et puis plus rien, un trou de silence avant que l’alarme se déclenche enfin, stridente ;  des faisceaux de lumière violente balayent le sol, le mur et ses jambes. Elle arrive à redresser la tête, si lourde. Parvenant à plaquer les mains sur ses oreilles, elle reprend conscience de son corps, et récupère presque une vision normale.

Les motards sont partis, la caissière pleure, en spasmes incontrôlables, hachant péniblement quelques paroles : encore une fois, encore une fois, gémit-elle, la prochaine je ne tiendrai pas. La porte s’ouvre maintenant à la volée, trois flics, des brassards. La maman de Tom se précipite, je dois aller chercher mon  petit, il m’attend ; bien sûr madame bien sûr. Il y en a un, le plus jeune, qui lui prend les coudes et lui demande de se calmer puis si elle a une carte d’identité, quelque chose ; oui mais, s’il vous plaît, je veux partir. Elle lui tend son portefeuille ouvert et s’écoute encore dire : Tom c’est mon bébé, à la crèche, il faut que j’y aille, il m’attend. Elle se présentera au commissariat, oui oui, demain matin sans faute. Les policiers se regardent, le plus vieux  soupire et hoche la tête, c’est bon.

Alors elle s’en va, traverse la place et se dirige vers la crèche, encore dans un état second, agitée et soulagée à la fois. Elle se chuchote des paroles apaisantes : quelle chance, non mais, même pas peur, tout va bien, Tom et moi on va se faire un goûter monstrueux !... Elle accélère son allure. Les passants qui la croisent doivent juste s’amuser de cette jeune femme pressée.

samedi 13 novembre 2010

perverbe


Petite récréation… 

En voilà un mot étrange, qui roule difficilement hors de la bouche, de façon  plutôt abrupte, et presque indécente, vous ne trouvez pas ? On douterait même de son existence... Absent des dictionnaires usuels, le perverbe, contrainte oulipienne, recouvre, de fait, une sorte d'imposture puisqu'il se définit comme un détournement, une invitation à pervertir des formules existantes…

La perspective est alléchante, non ? Si ça vous tente...

Pour composer - ou faut-il dire commettre ? - un perverbe, il suffit de choisir deux proverbes, puis d’associer le début du premier et la fin du second. Les combinaisons obtenues, citations simples ou couplées, suggèrent de nouvelles images, incongrues, absurdes, parfois coquines ou simplement amusantes…

Ainsi, par exemple :

La plus belle fille du monde n’en vaut pas la chandelle… ( La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a / Le jeu n’en vaut pas la chandelle )

ou : La plus belle fille du monde n’arrête pas le pèlerin… ( La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a / Pluie du matin n’arrête pas le pèlerin )

Qui vole un œuf dîne... ( Qui vole un œuf vole un bœuf /  Qui dort dîne )

Après la pluie, on mettrait Paris en bouteille… (Après la pluie, le beau temps / Avec des « si », on mettrait Paris en bouteille )

A vieille mule, rien d’impossible… (A vieille mule, frein doré / A cœur vaillant, rien d’impossible )

Bien mal acquis ne fait pas le bonheur
L’argent ne profite jamais

Qui veut aller loin se mouche
Qui se sent morveux ménage sa monture

L’oisiveté porte conseil
La nuit est mère de tous les vices

L’appétit justifie les moyens
La fin vient en mangeant

Essayez, en piochant parmi quelques proverbes gardés en mémoire ou dans cette sélection ! Il y a de nombreux croisements possibles…

Les résultats s’avérant souvent surréalistes, je soumettrais bien une expression plus croustillante qui désignerait autrement  ces perverbes en les débarrassant de leur relent de perfidie : que diriez-vous de cuisiner plutôt quelques proverbes exquis ?

L’exercice me fait penser à ces jeux d’assemblage tant prisés par les jeunes enfants quand, en manipulant leurs images, ils placent la tête d’un animal sur le corps d’un autre. Jusqu’à obtenir des zèbrafes, des pélic-épics, des canours, de drôles de créatures, innombrables, épatantes, formidables supports d'un imaginaire qui ne demande qu'à se laisser faire ! Une activité dans mon souvenir inépuisable, ou épuisante, selon, autour d'animaux exquis !

mercredi 10 novembre 2010

jeter

Il se peut que je sois complètement à côté de la plaque et que je n’ai pas choisi la meilleure façon d’apprendre à écrire…

Une femme de lettres avertie, Danièle Sallenave, donne en effet, dans de récents entretiens, ce conseil aux "jeunes" écrivains : "Jetez ! Jetez tout ce qui ne vous paraît pas parfait !… Car jeter, c’est écrire !" . J’écoute cela, en éternelle débutante n’ayant jamais pu trouver de recette, toujours à grappiller des impulsions et des idées, et je me désole car je fais tout le contraire de ce que préconise l’experte : je conserve et je compile, trop "vieille" apprentie sans doute pour me résoudre à perdre quoi que ce soit…

Il est donc si peu recommandable de garder tous ses projets ? Je croyais qu’il était  plus important de finaliser, de s'accrocher, de tenir le coup, de traquer ce qui peut enrichir un récit, de composer avec patience.  Je n’ai jamais détruit les fichiers qui ne me paraissaient pas aboutis ; j’ai toujours eu confiance, persuadée qu’ils étaient encore utilisables et qu’il suffisait d’attendre un déclic, de profiter de circonstances différentes. Et puis, grâce à la grande capacité de nos ordinateurs, on peut si facilement « réserver » sans s’encombrer…

En écriture, comme en dessin d'ailleurs, j’ai repris souvent et avec plaisir des travaux laissés quelque temps au repos. Plusieurs fois j’ai mis de côté des mots ou des textes, comme des croquis ; j’en ai même oublié pendant des mois. Récupérer ces folies passagères provoque en moi de réelles émotions : quel bonheur de les retrouver, de les reconnaître. Je renoue avec elles. Je suis capable d’envisager une autre approche, une version plus adaptée, d’entrevoir une suite ou une chute… Et je devrais me priver de ces moments magiques ?  Impensable…

Au lieu de me trouver persévérante, ce que l'on peut considérer comme une qualité, devrai-je désormais avouer un excès de témérité, avec ce que cela implique d'imprudence... C'est que j’ai dû prêter l'oreille jadis à d’autres voix, celles-là m'encourageaient à oser, elles m'enseignaient la prise de risques. Et puis, sincèrement, si j’attendais pour mettre en ligne d’être totalement satisfaite de ce que j'écris, alors mon p'tit mot serait bien mince, et inutile.

Arrive-ton jamais à un texte "parfait" ? Et selon quels critères objectifs l'estimer ainsi, de manière définitive ? C'est trop d'ambition pour moi qui publie lorsque je crois être arrivée à exprimer ce que je voulais dire au départ, et c’est déjà pas mal. Je reviens sans cesse sur mon brouillon : je le corrige, je le modifie, tout en n’étant jamais persuadée que ces transformations l’améliorent vraiment. Cela dure des heures… Pour pouvoir passer à autre chose, je décide, après tout ce temps, d'en finir et, quand il semble acceptable, de me débarrasser de l’ouvrage, mais je refuse de le "bazarder" : non, je préfère le partager. Ce sont quelques lecteurs qui m’aident ensuite à estimer ce que j’ai écrit : bon ou mauvais, banal ou plaisant, intéressant ou rasoir, convenable ou juste passable. Telle scène résonne en eux d’un manière inattendue. Telle interprétation correspond ou non à mon attente. Je suis sensible et attentive à ces réactions, elles orientent les exercices suivants et j'ai l'impression qu'elles me sont capitales pour progresser.

Finalement je jette moi aussi, mais en pâture ; je "me" jette toujours à l’eau : la meilleure façon d’écrire pour moi ! Et si je confonds avec la meilleure façon de me noyer, tant pis…

mercredi 3 novembre 2010

novembre

Vous me reconnaissez bien sûr, je suis Novembre, et à l'aube de mon édition 2010, je ne vois rien de  vraiment neuf à vous dire ! J'ai seulement envie de vous parler un peu de moi...

Vous me retrouvez ces jours-ci, comme chaque année à la même époque, dans le même état, la mine triste et les yeux humides, souffreteux et déprimé. Certains me jugent malsain, je le sais bien, sous prétexte que j’apparais à la Toussaint ; est-ce ma faute si l’humidité ambiante me porte à graillonner ? J'essaie seulement de me délivrer d'humeurs irritantes... Pourtant, dans l’idée de plaire, j’avais prévu dans mes bagages quelques légers habits de fête, assortis aux mille teintes d’automne. J’oublie toujours que je dois assurer, à peine arrivé, les traditionnelles visites à vos chers disparus ! Bien obligé, par respect, de ressortir le costume sombre et la cravate à dominante grise qui me donnent une apparence plus sérieuse, mais qui accentuent ma pâleur ordinaire ! Le problème c'est qu'une fois ces cérémonies passées, alors que je pourrais exposer mes effets multicolores, voilà que se profilent et parlent les gelées !

Les plus désagréables parmi vous prétendent souvent que je porte la poisse et que j’annonce une froidure dont on se passerait volontiers ! Ils me snobent ; pour échapper à ma compagnie, ils invoquent les obligations du foyer, en l’occurrence ils prétendent qu’il leur faut se mettre en quête urgente de bois de chauffage. Quels ingrats ! C'est bien moi qui leur rappelle ! Ils partent en jurant, ils me maudissent, ils m’insultent exprès pour me mettre en colère. Que je pleure : ça m’apprendra ! Que je peste et que je tonne : tant mieux, ainsi l’herbe sera plus tendre au printemps prochain et ils s’y rouleront à souhait, en trinquant à ma santé ! Ils me harcèlent tant que mes protestations en tempête finissent par emporter mes dernières parures de feuilles…

Pauvre de moi ! Malheureux mois ! Dans quelques semaines je ne pourrai plus lutter ! La nature reste maîtresse du monde n’est-ce pas ? Je n’aurai plus qu’à me faire tout petit devant elle et raccourcirai encore mes jours ; je ferai traîner les nuits. Je voilerai définitivement la terre d’une enveloppe brumeuse, voire de brouillasse. J’essaierai de temps à autre, profitant d'une meilleure forme, quelques sourires timides ; ils seront mes hommages à de rares amies esseulées.

Une météorologie variable vous marque rapidement. De plus, avec l’âge, apparaîtront les premiers flocons qui, hélas, neutraliseront mes efforts. La chevelure devenant bien trop blanche et fragile, je sais que je devrai me retirer ; sur le cortège de l’année je laisserai la place. La bataille est perdue d'avance, c’est écrit. Vous tous les humains, petits et grands, applaudirez comme toujours l'arrivée de mon talentueux collègue : ce décembre séducteur brandissant fièrement son impressionnant catalogue de fêtes. Un imposteur oui, un profiteur, un mois excessif, à l'ego démesuré !

Non, goûtez-moi un peu mieux cette année, je vous en prie ! Je promets d'y mettre sincèrement du mien.  De toutes les manières, les rigueurs du prochain hiver s'imposeront et me chasseront sans discussion . Les saisons auront toujours raison des mois.

(Le texte s'inspire beaucoup de dictons, proverbes ou citations du mois de novembre.)

samedi 30 octobre 2010

automne

                                                            Mots d'automne
                                                            tourbillonnent et se posent -
                                                            poèmes sur terre
 


                                                            Être épuisé de vie
                                                            profiter d'une onde calme -
                                                            se laisser dorer



                                                            Concert en haut lieu
                                                            impatience et pagaille -
                                                            attention au départ


mardi 26 octobre 2010

label

Bien sûr la nouvelle concerne Lyon mais je trouve qu'elle mérite d'être largement diffusée :  nous venons en effet d’obtenir le label ville-amie des aînés, titre décerné par l’OMS. Cette validation couronne les efforts poursuivis ces dernières années par les responsables municipaux et divers partenaires afin de "réfléchir autrement la ville", l’objectif étant de construire un projet qui améliore le quotidien des aînés tout en bénéficiant à l’ensemble des habitants. Suite à un audit permettant d’identifier les attentes des seniors, un plan d’actions a pu être défini autour de différents axes : les déplacements, le logement, la participation sociale, la culture, les loisirs, la communication et évidemment la santé… Lyon intègre, grâce à cette démarche, un réseau mondial. L’information me semble capitale, car elle signifie l’engagement de la municipalité dans un projet qu’il lui faut maintenant réaliser, en s'appuyant  évidemment sur les pratiques des villes déjà pourvues du label ; elle souligne l'intérêt et le respect portés, dans notre communauté urbaine, aux plus âgés, et  constitue une motivation supplémentaire pour toutes les associations intervenant auprès de ces personnes.

Certes, les jours derniers, les Lyonnais avaient d’autres préoccupations : les événements en centre ville, saccages et violences en marge des manifestations de lycéens, ont largement perturbé les transports et remué les esprits… Dans des circonstances moins pénibles, dans un contexte moins mouvementé que celui des débats autour des retraites, cette information touchant aux aînés aurait peut-être suscité une plus grande curiosité du public... d’autant qu’elle était rendue officielle justement au cours de la Semaine Bleue…

"Ah ! Mais la Semaine Bleue…. Qu’est-ce donc ?"

Allons, souvenez-vous, à l’automne 2009 je vous en ai déjà parlé (ici)! La Semaine Nationale des Retraités et Personnes Âgées est appelée Semaine Bleue depuis 1977 ; c'est un événement annuel dont l'édition 2010 vient juste de se dérouler, du 18 au 24 octobre, mais il reste peu connu et, hélas, insuffisamment relayé par les médias.

Pendant ces quelques jours, de nombreuses animations permettent de faire connaître les structures associatives locales dont les activités tentent de répondre aux envies et besoins des aînés. La Ville de Lyon proposait cette année encore un programme varié, de nombreux rendez-vous, dans tous les arrondissements, aux seniors ainsi qu’aux associations. La Bib’ à Dom’, par exemple, a participé le 22 octobre aux rencontres Proche et solidaire, le bénévole en action. Nous avons pu partager nos expériences avec d’autres structures qui œuvrent auprès des personnes âgées à domicile, en résidences ou à l'hôpital : porteurs de repas, visiteurs à l’écoute, accompagnateurs de voyages, blouses roses, moniteurs sportifs… Nous avons apprécié de nombreux témoignages et échangé nos coordonnées : celles-ci pourront ainsi circuler le plus largement possible et parvenir ensuite même aux personnes isolées.

À tout âge : acteurs, proches et solidaires !, thème 2010 de la Semaine Bleue, qui implique des relations intergénérationnelles, le partage, l’entraide et la civilité, traduit l’esprit de toutes les activités organisées avec les seniors, toute l’année, bien au-delà de ces quelques jours où elles sont mises en évidence. Quelle belle ligne de conduite aussi pour guider dans sa tâche la Ville de Lyon : car la voilà tenue maintenant de prouver son dynamisme et sa capacité d’adaptation aux besoins de l’ensemble de ses habitants, jusqu’aux plus dépendants : c’est qu’il va falloir tenir la route pour conserver le label !

jeudi 21 octobre 2010

grève

Sans doute parce que j'ai habité de nombreuses années au bord de l’océan, le mot grève suggère encore en moi l’image d'une longue étendue de sable ou de galets, une plage que l’on parcourt à marée basse, en goûtant le vent, en faisant crisser les éclats de coquillages et les cailloux sous les bottes…

A Paris, autrefois, sur le site de l’actuel Hôtel de Ville, s’étirait une "grève", un long quai en pente douce vers la Seine, tout en graviers, aménagé pour faciliter le déchargement des bateaux. Le Port de la Grève générait une activité importante et des marchés, ce qui  favorisa le développement du quartier : on décida d’y bâtir la Maison de Ville. Devant celle-ci, sur l'esplanade baptisée Place de Grève, de nombreux ouvriers sans travail prirent l’habitude de se réunir. Ces "grévistes", chômeurs, venaient là à la rencontre des patrons ; car ceux-ci arpentaient également la Place, assurés d’y recruter une main d’œuvre plus ou moins qualifiée mais disponible. Ils embauchaient aussi des hommes mécontents de leur employeur du moment et qui "s'étaient mis en Grève" en quête d’un  travail plus intéressant.

Ceux qui de nos jours, à Paris et ailleurs, "font grève", ne sont plus des chercheurs d'emploi ; ils ont, eux, de l'ouvrage mais craignent de le perdre ou qu'il ne leur permette plus de vivre décemment. Ils ont  décidé, après concertation, de ne plus assurer leur service pendant un certain laps de temps. Parmi leurs objectifs : sauvegarder leurs postes, obtenir des améliorations, des avantages, une meilleure qualité de vie pour tous... On assiste ainsi à des grèves sauvages, surprises, sur le tas, perlées ou tournantes, des grèves du zèle, générales, reconductibles, avec leurs piquets et leurs briseurs, et même des grèves de la faim…

Le mot grève n’a aucun rapport étymologique avec le verbe grever dont la famille comporte des éléments  aux connotations pesantes. On aurait pu les croire apparentés pourtant… D’une certaine façon, le gréviste n’en est-il pas réduit, de peur que la situation pour lui et ses compères ne s’aggrave, à  exprimer son mécontentement et ses griefs, à protester contre l’accumulation de charges quotidiennes de plus en plus lourdes, contre les servitudes nouvelles au bureau, contre les augmentations qui l’accablent et grèvent son budget déjà à peine équilibré…

Au lieu d’une pente douce, la grève évoque désormais plus souvent, dans nos esprits, une action de masse, notion impalpable, ultime recours des lassitudes. Estompés les grands espaces et la contemplation de l’horizon ! C'est pour manifester que nos grévistes sillonnent les rues ; ils jouent  maintenant avec un temps au sens de durée, s'efforcent de  tenir, cherchant à sauvegarder une vision supportable de l'avenir….

dimanche 17 octobre 2010

phobie

Cher lecteur, ta visite me laisse penser que tu ne crains pas les p’tits mots... Sache cependant que certains se déclinent ici en longs messages !

En temps normal, je t'assure, tu ne risques pas grand chose à te compromettre sur ce blog : quel danger y aurait-il donc à mognoter ? En revanche, aujourd'hui, ton aventure peut se révéler périlleuse ! Car je viens de dénicher, sur une page répertoriant diverses phobies, la mention d'une peur très particulière et étonnante... Il me faut  donc  t'avertir : tu pourrais bien, si justement tu en souffres, être pris aujourd'hui de désagréables sueurs froides, à cause de moi. Ça m’embêterait !

Alors je te le demande, franchement, par précaution : appréhenderais-tu de façon maladive les trop longs mots ? 

Évidemment la notion est un peu vague :  à partir de combien de lettres commencent à apparaître les premiers symptômes d'une allergie ? Quelle taille ne peut dépasser un mot pour rester supportable ? Je n'ai pas les réponses, et je les imagine variables selon les individus et les humeurs...

Quoi qu'il en soit, si tu penses être atteint de ce trouble, disons si ton cœur déjà s'emballe à la pensée de l'adverbe aux 25 lettres construit autour de "constitution" et réputé, dans les dictionnaires usuels, comme étant le plus long mot de la langue française, alors je t’en supplie, ne te transporte surtout pas ici !  Ce lien conduit en effet à la croustillante présentation d’une liste d’angoisses possibles, plus ou moins sérieuses certes, mais la lecture de cette compilation te conduirait à découvrir le nom désignant ta maladie. Or cette dénomination  est paradoxalement composée de 36 lettres ! Un comble !... En fait, je t’engage même à quitter le présent billet immédiatement car moi ça me démange d’écrire et de partager avec le reste de mon public impatient le terme diabolique en question.

Tu es toujours là ? Je vois que tu es curieux, ou téméraire, ou incrédule !  Alors au boulot ! Car il s’agit maintenant de déchiffrer le nom du mal puis, pour bien faire, de le mémoriser, afin de le resservir opportunément au détour d’une prochaine conversation... Le voilà :

Bon d'accord, les plaisanteries les plus courtes sont souvent les meilleures, mais amuse-toi bien quand même !

mercredi 13 octobre 2010

fulgurance

A Philippe... 

En pensant à toi nous avons ressorti aujourd’hui de vieux albums photos… Je les ai feuilletés jusqu’à trouver la seule image que je possède de nos enfants réunis. Il y a déjà si longtemps, et ils ont tant grandi ! Tu t'amuses sûrement, comme nous, à reconnaître tout le monde... Je sens presque ton regard au-dessus de mon épaule. J’ai le sentiment que tu es vraiment là, avec moi, avec nous, pour les contempler, nos gamins,  en train de jouer ensemble sur ce sable doux d'une plage bretonne. C'était une belle après-midi d’été, en 1991… Deux couples heureux, pareillement fiers de leurs petits, profitant des vacances et de bonheurs simples.

Les années ont passé, si vite. Je ne sais plus si nous nous sommes revus après cette saison-là en Finistère. Chacune de nos deux familles s’est inscrite ensuite dans un tourbillon de quotidien, de travail, une tourmente ordinaire. Sans se perdre complètement... mais sans occasions particulières de rencontres. Nous demandions de vos nouvelles, et vous faisiez sûrement de même ; je crois que nous avons eu envers nos gars et nos filles les mêmes exigences et nous voulions nous tenir au courant de leurs parcours.

Jusqu’à ce que cette annonce nous frappe… Tu as échappé à la vie, Philippe, si soudainement, si jeune ! En l’apprenant, comment décrire ce que nous avons ressenti ? Quelque chose d’étrange et de violent qui serre le cœur ; et c’est le mot « fulgurance » qui me vient. "Du temps nous est donné… On meurt un jour bien entendu, mais la plupart semblent mourir soit trop tôt, soit trop tard, jamais au bon moment." Maintenant il y a la douleur des tiens, l’émotion des amis, toute notre immense peine ! Ce n’est pas ce que tu voulais, et je veux te dire que nous essaierons d’être forts. J’ai de toi le souvenir d’un homme attentif et discret, d’un ami souriant, et je compte encore sur ta présence, et sur ton regard là par-dessus nos épaules, pas seulement pour retrouver le passé mais surtout pour nous accompagner le long de nos chemins à venir…

(La citation appartient au joli roman que je suis en train de lire en ce moment : Rosa candida, de l’islandaise Audur Ava Ólafsdóttir, aux éditions Zulma ).

mardi 12 octobre 2010

insomnie

Seul mon corps se repose

La tête, elle, s'affaire
Peines et pensées profitent
Et s'étirent, à l'aise

Le sommeil hésite
Il s'emballe, il fuit encore
La nuit sera longue

Après minuit rien ne va plus

Le silence m’agace
 Et la moindre idée m’obsède
Tout se démesure

Je jette des mots
Dans le noir, sur une feuille
Pour les retenir

Ils me viennent en rafales

Ce sont des désordres
Que révèle le matin
Folles écritures

Des brouillons étranges
Que je passe la journée
A remettre en forme

Il faut tout récupérer

Ce serait dommage
De trop lutter contre celle
Qui me donne tant

Donc je la cultive
Car je perdrais en dormant
Toute inspiration

- Vive l'insomnie -

(Pardonnez-moi de classer cette insomnie parmi les rimes, même si elle n'en compte pas. Disons qu'il y a comme un air de famille, la musique et la forme...)

mercredi 6 octobre 2010

fait divers (2)

(Vous pouvez retrouver ici la première partie de ce fait divers ! Pour information, ce délire est né sous la contrainte puisque devaient être insérés dans l’histoire tous les éléments écrits en italique : la portion d’une phrase de Max Genève pour ambiance de départ, et dix mots imposés.)

… Mes livres étaient reconnus, certes, cependant les revenus qu’ils me procuraient ne suffisaient pas totalement à mes besoins ; car j’aimais le luxe !

Depuis quelques mois je m’affichais de plus en plus avec Jeanne Des Émois, noble conquête, plus que mûre, je veux dire d’un âge certain. Nos chemins s’étaient croisés en quelques salons littéraires où l’on échange facilement des mots et plus si affinités… Seulement voilà, je la trompais déraisonnablement. En fait, vous le pensez bien, j’étais tombé essentiellement amoureux de sa fortune !

Quand même, j’éprouvais parfois une certaine gêne de la voir tant éprise de son côté. Tant et si bien qu’un jour je commis l’erreur de lui avouer la vérité, toutes mes infidélités… J’étais arrivé dans sa somptueuse demeure à la lisière du Parc, un bouquet de jonquilles à la main, pour l’amadouer, et je m’étais jeté à ses pieds, l’air honteux et terrassé par les remords. Je lui promis qu’elle n’aurait plus jamais rien à me reprocher ! Elle fut sensible à ces démonstrations. Quand j’y pense maintenant, je me dis qu’elle ne pouvait pas faire la difficile, car j’étais un spécimen intéressant à afficher, n’est-ce pas, jeune et plutôt beau gosse de surcroît… Croyant sans doute qu’elle me tiendrait plus solidement en laisse à l’avenir, elle décréta que nous allions convoler. D’abord étourdi par ce qui était décision plus que demande, je résolus de me laisser faire, espérant bien profiter de la situation aussi vite que possible après la noce ; j'élaborai déjà un plan qui me débarrasserait de l'encombrante dame tout en me favorisant financièrement.

La noce donc, quelques semaines plus tard, fut somptueuse ; elle se déroula dans le jardin de ma belle, d’où l’on apercevait la Pelouse de la Coupole… Au cours du dîner pris en plein air, alors que nous digérions le  saumon pour faire place au magret, un vieil homme se présenta derrière la clôture : loqueteux, le visage ravagé, une barbichette hirsute. Il tenait dans ses bras un chat noir et proposa de lire l’avenir dans nos mains. Quand mon regard rencontra le sien, je sus qu’il n’était pas dupe des sentiments que j’éprouvais pour ma toute récente épouse. J’eus peur qu’il révèle mes projets indélicats et poussai la chansonnette pour détourner l’attention des convives ; il resta donc accroché aux grilles. Mais je décidai de me servir de cette apparition. Je ferais plus tard planer les soupçons sur sa personne... A la nuit tombée, je proposai à Jeanne une promenade dans le Parc, la basculai derrière un bosquet, l’embrassai fougueusement avant de lui planter dans le dos un couteau à huîtres habilement dérobé en cuisine pour l’occasion. Elle parut assez surprise et j’insistai en pratiquant plusieurs entailles, bien profondes, pour plus de sûreté.

Hélas pour moi ce sont les policiers locaux qui furent dépêchés sur les lieux. Un jogger avait découvert le corps tandis que nous nous inquiétions de la disparition de ma femme… Ils relevèrent nos identités et me firent maintes courbettes et félicitations pour mes ouvrages, en plus des condoléances de circonstance. Puis tous les invités se souvinrent de cet homme dépenaillé, vaguement entrevu entre deux plats et accompagné d’un minou de mauvais augure. Il fut vite débusqué d’un abri voisin et l’individu, à mon grand dam, soumit aux enquêteurs une énigme qu’ils jugèrent d’abord incongrue. Ils y prêtèrent malgré tout attention car elle leur faisait penser à une définition familière : 

"Le coupable", affirmait le vieux pompeusement, "est celui qui aime nous contempler accrochés aux grilles, quelles qu'elles soient ; et nous y séchons plus ou moins longtemps, alors que lui, il en possède les clés, donc les moyens de nous en délivrer".

Hélas pour moi donc, ces simples flics, habitués à ce genre d'expressions mystérieuses, devinèrent aussitôt le sous-entendu. Mis sur la piste, ils comparèrent promptement les empreintes,  puis croisèrent indices et témoignages divers, pour enfin venir m’exposer leurs conclusions, avec les preuves de ma culpabilité…

Ah ils étaient fiers, mais je leur fendais le cœur à ces cruciverbistes car ils devaient cette nuit-là arrêter leur idole vénérée… Ils n’oseraient plus s’adonner à leur loisir favori, ils n’oseraient plus se référer à cette bible dont l’auteur était un criminel ! Les délits avaient intérêt à se multiplier…

dimanche 3 octobre 2010

sieste

(en guise de douceur, entre faits divers...)

"C'est un début d’après-midi. La belle saison se termine mais il fait encore si chaud ! Nos familles, amies, sont rassemblées. Nos frères et sœurs, les petits, se reposent. Nos pères échangent leurs théories de foot. Nos mères se chuchotent recettes et autres confidences. Alors tous deux nous nous échappons et, par le chemin côtier, gagnons notre refuge favori, un coin d’herbe en surplomb de la crique ; nous nous asseyons à l’ombre apaisante de l'unique pin paresseux courbé vers le large. Une rumeur monte de la mer, légère ; on entend, on respire, chaque vague qui se brise sur le sable. Quelques voix de promeneurs nous parviennent de la plage, mais quelle importance. Je n’ai d’attention que pour toi en ce moment. Je suis si amoureux, et toi tu es si fière que je te désire. Comme je suis fou, et toi si docile. Tu te laisses faire. Je t'attire très près de moi, ton dos se niche contre ma poitrine, j’enserre tes jambes à l’intérieur des miennes, je te garde, je te protège. Nos regards se dirigent d’abord vers la mer, vers les îles, puis nous fermons les yeux, concentrés sur nos émotions et notre envie timide. Tes mains me frôlent, les miennes s’attardent sur ta peau découverte, là sur ton ventre, puis glissent sous ta chemise légère…

- Et après, Lulu ? Mais continue ! Tu t’arrêtes toujours au même endroit ! Quatre-vingts ans ont passé, comment veux-tu que je me rappelle toute seule de tout ?"

Hélas les paupières du bon vieux Lucien sont si lourdes ! Bercé par ses propres mots et ses souvenirs tendres, il essaie encore un peu de résister au sommeil. Mais qu’elle lui fiche donc la paix, l'Angèle ! L’heure de la sieste maintenant, c’est sacré ! Il se laisse aller, enfin, et s’assoupit…

jeudi 30 septembre 2010

fait divers (1)

On peut dire que j’ai bien aidé les employés du commissariat de Nyol à occuper leurs journées cette année ! J'ai appris un peu tard, après la noce fatale que je vous conterai bientôt, qu’ils avaient acheté mon dernier livre dès sa parution. On se fait des idées, jamais je n’aurais imaginé avoir des lecteurs dans la police…

Sur la jaquette imposée par mon éditeur, il était clairement stipulé que tout cruciverbiste se devait de posséder un tel recueil de définitions, outil indispensable pour s’exercer à la résolution des problèmes les plus complexes. Or, pour tout vous expliquer, les agents en question s’ennuyaient terriblement à l’époque, dans notre quartier sans histoire. C’était bien avant qu’adviennent, coup sur coup, l’affaire du vieillard dans le congélateur, puis ce crime sordide à l'aide d'un extincteur, et enfin ma prestation personnelle. Nos flics désœuvrés avaient alors largement le temps chaque matin de nettoyer à fond leurs bureaux trop calmes et leurs cellules vides et d’en faire disparaître la moindre crasse. Ils passaient les heures restantes à remplir des grilles de mots croisés, chacun dans son coin ou en équipe ; ils étaient vraiment devenus accros, s’appuyant largement sur l’ouvrage de référence en la matière, MON ouvrage.

L’un d’eux proposa un jour à ses collègues de participer à quelques concours organisés par les quotidiens locaux, afin de mesurer leurs compétences. Et ils se mirent à jouer, puis à gagner, assez souvent d’ailleurs, devenus imbattables grâce à mes conseils. Ils allaient fêter leurs succès dans les bars de l’arrondissement, et on les rencontrait parfois le soir, après leur tournée, pris d’une légère ivresse et sollicitant une étrange charité : "Oh pas grand chose m’sieur, m’dame, un p’tit meurtre bien crapuleux, même amateur, mais faites que demain nous ayons enfin de quoi agiter nos menottes, garnir nos rapports et justifier notre solde, par pitié !"

Et voilà ! Sans le vouloir vraiment j'avais participé à exaucer leur prière, les remerciant curieusement d'avoir consulté mon guide avec constance et assiduité...

à suivre... fait divers (2)

jeudi 23 septembre 2010

flaque

Je devais me convaincre que le type était mort. J'allais attendre un peu avant de me relever, malgré ma position très inconfortable. Il me fallait tout observer, et faire attention aux moindres détails ! Le sang avait trempé sa chemise et commençait à s’épandre sur le carrelage : "Bientôt la flaque !" me répétais-je en boucle. C'est alors que le mot flaque s'est mis à rebondir dans ma tête, à m’obséder...

Flaque flaque flic… Bien sûr, les flics ! Ils allaient se pointer ! Les voisins avaient dû les alerter, inquiets d’avoir perçu des hurlements, des échos de notre lutte. Il était temps de réagir, et de réfléchir : comment les persuader, ces flics, que j’avais agi en légitime défense alors que j’avais manifestement flanqué l’individu par terre, et que je le maintenais encore plaqué au sol ?…Toujours à cheval sur les reins de cette ordure,  et notant de la main droite quelques pensées sur mon calepin, je décollai la gauche du manche corné de mon coupe-papier, une arme banale saisie évidemment dans le feu de l’action. Ça se voyait que je n’avais rien prémédité, non ? Quand même, quel talent ! J’avais impeccablement planté la lame où il convenait de le faire, visant  le bourrelet qui soulevait le tissu entre les omoplates de ma victime. Je glissai les doigts au ralenti le long du bras gauche de mon bonhomme, puis sous le coude que je soulevai… et relâchai soudain.

Je commençai à ricaner : "Tu es tout mou, tout flasque !"… Flasque frasque… "Tu n’es plus rien, finies tes frasques Frank… Ah ! Voulais-tu me soutirer du fric, par exemple, en me faisant gober quelque fable, et t’embarquer ensuite pour Flic en Flac ?"… Flaque… Ce n’était plus dans une flaque, mais dans une mare de sang que baignaient à présent les flancs de Frankie, et mes genoux ! … Pire, une marée rouge vermillon, un désastre... "Ah ! C'est sûr, y a de quoi se marrer hein ?", explosai-je en riant franchement cette fois et en tressautant nerveusement…

"Bon ça suffit là, tu m’écrases et puis t’as un peu forcé sur la poche de gouache non ?", gémit mon cobaye en s’efforçant de tourner son visage vers moi. "Je veux bien que tu nous mettes en situation pour ta prose, mais là, je craque !"... Craque... claque... flaque !

lundi 20 septembre 2010

patrimoine

utopie et tata

Peut-être avez-vous profité des Journées du Patrimoine, le week-end passé, pour accéder gratuitement à l’un de nos prestigieux musées ? Ou bien avez-vous visité des bâtiments, des jardins ordinairement fermés au public ? Les tentations, les idées, les listes ne manquaient pas ! Pour ma part j’ai parcouru quelques sélections, cherchant des propositions originales qui m'assureraient, en plus, un peu de calme et une foule raisonnable ; j’ai fini par choisir deux destinations, à proximité de Lyon... des endroits où l’on peut, en fait, se rendre à tout moment de l’année !

Utopie…

Samedi, j’ai donc pris l’autoroute du Sud pour, après une vingtaine de kilomètres, m’arrêter à Givors. Il s’agissait de constater sur place à quoi ressemblait, en plein centre, la fameuse Cité des Étoiles bâtie par Jean Renaudie entre 1974 et 1981. Pour la réhabilitation de la vieille ville, l’architecte avait alors repris des formes déjà utilisées pour de précédentes constructions à Ivry-sur-Seine : des compositions en triangles, des appartements imbriqués, tous différents, offrant de nombreuses ouvertures et terrasses en jardins.

Le curieux ensemble givordin constitue une des cinq Utopies Réalisées qui, situées en région lyonnaise, témoignent de programmes architecturaux très particuliers conduits au cours du XXe siècle : ces projets modernes, audacieux, ambitieux, voulaient transformer l’habitat urbain en réel lieu de vie, en favorisant le logement social et les échanges, en incluant les services, les commerces, en y associant aussi parfois la nature.

Ainsi furent conçus :
- le quartier des Etats-Unis, à Lyon, entre 1917 et 1934, par Tony Garnier,
- les Gratte-Ciel, à Villeurbanne, entre 1924 et 1934, par Môrice Leroux,
- le Couvent de La Tourette, entre 1953 et 1960, et le site de Firminy, entre 1954 et 1965, par Le Corbusier.

Parcourant aujourd’hui, à Givors, par ses escaliers et ses coursives, la Cité des Étoiles, observant sous tous leurs angles ces habitations pointues qui épousent le flanc nord de la colline Saint-Gerald, je ressens pourtant des impressions mêlées. L’assemblage est évidemment surprenant mais le béton s’abîme, éclate, noircit, la végétation d’origine a disparu, certains logements paraissent même abandonnés. Le matériau reste froid malgré ses formes géométriques originales, et l’ambiance générale s’avère plutôt triste… Aurais-je constaté plus de vie et d'animation en semaine ?










Tata...

De Lyon, ce dimanche, je suis partie cette fois vers le nord, remontant d’abord la Saône pour gagner ensuite dans les Monts d’Or la commune de Chasselay. Il faut encore croiser la bonne départementale pour arriver au tata sénégalais… Dans cette « enceinte de terre sacrée », unique en France, sont inhumés les corps de 196 soldats d’origine africaine. Ces hommes faisaient partie d’un régiment ayant affronté l’armée allemande les 19 et 20 juin 1940, dans un lieu tout proche dit Vide-Sac, jusqu’à finalement rendre les armes. Parmi les prisonniers, tous les Africains furent immédiatement exécutés. Ce lieu de mémoire, résultant de la volonté de Jean Marchiani, alors secrétaire Général de l’Office Départemental des Anciens Combattants, Mutilés et Victimes de guerre, fut inauguré en novembre 1942 et classé nécropole nationale en 1966.

L’endroit est réellement magnifique, propre, entretenu. Il y règne une grande quiétude. Sous le soleil, les couleurs sont éclatantes : le rouge foncé des hauts murs et des tours hérissées de pieux, le rouge plus pâle  des pierres tombales, la verdure alentour… Des masques décorent le portail d’entrée, figures stylisées et bienveillantes…













Voilà, telles furent donc mes deux escales patrimoniales. Puissent effectivement de telles journées nous permettre de connaître et célébrer de grands hommes, et des moins grands, ces illustres créateurs qui ont dessiné des bâtiments de vie inscrits désormais dans nos paysages, mais aussi ces simples et courageux soldats morts sur les mêmes terres. Ce sont des belles phrases bien sûr, mais l’important c’est qu’elles résonnent en nous comme étant sincères. Moi je voudrais bien participer à préserver un peu de mémoire collective, rien qu'en partageant ces petites découvertes...

jeudi 16 septembre 2010

vieux

à propos d'un livre, d'un mot...

Mon vieux et moi, c’est un tout petit roman, si mince qu’il risquerait bien de passer inaperçu. Ce serait dommage pourtant de laisser se perdre un aussi joli texte…

Ces menus chapitres décrivent en effet des "moments précieux", onze mois pendant lesquels deux êtres ont cheminé côte à côte et partagé leurs existences : un retraité tout neuf, assoiffé de "bonheur paisible", et  Léo, presque centenaire, approché par hasard, délaissé par sa propre famille… La situation est assez originale tout de même puisque le premier a curieusement proposé d’adopter le second, carrément ! Peut-être guidé par quelque remords au regard d’attitudes antérieures, en tout cas persuadé de  pouvoir tenter maintenant de "sauver une vie", le plus jeune souhaite vraiment offrir à l'aîné sa présence quotidienne ainsi que l’occasion de se faire enfin "un pote"! Et Léo a accepté…

Pas simple d’accueillir chez soi une personne âgée, très âgée, même "volontaire", avec ses "légers troubles cognitifs"... Pas simple de rester "brave" et attentif à chaque minute de chaque jour, même si l’on s’attache à cet autre si fragile… Au bout d’un moment, les bons sentiments et un espace aménagé ne suffisent plus. Que faire alors ? Se résoudre à rendre l’homme emprunté ?

L’adoptant raconte son immense tristesse, mais aussi sa fierté d’être parvenu, sans presque rien connaître de lui, à aimer Léo, jusqu'à le considérer comme un père, comme "son" vieux. Pierre Gagnon, par l’emploi du "je", se rapproche de l’oreille du lecteur, teinte son récit de touches sensibles, émaille cette "course perdue" de scènes justes, tout en dosant gravité et humour. Il n’y a pas dans ces pages à craindre quelque leçon que ce soit ; certes on ressent intimement l'émotion du narrateur et son désarroi mais on goûte surtout l’infinie tendresse d’une rencontre très particulière.


L'utilisation du mot vieux, dès  le titre, assure d'un ton familier.  N'aurait-on pas tendance par ailleurs, dans notre vie actuelle, à gommer ce nom commun des en-têtes et  à l'éviter dans les conversations ? A ce "vieux" auquel on prête parfois une valeur presque méprisante, on préfère des expressions aux connotations jugées plus positives, moins dépréciatives ; ici on parle désormais uniquement de "personnes âgées", là de "sages"...

Cela me rappelle cette étude, réalisée l’an dernier pour Notre temps et relayée par le site senioractu.com, classant les appellations à la mode en France pour désigner les plus de 50 ans.  Moins chargé d'années que l'"ancien" mais un peu plus que le "senior", on y cite par exemple le "vétéran"... Or, pour anecdote, ce terme s'appliquait jadis à la bête de somme trop usée pour servir à la guerre, et c'est ainsi que dans la famille du mot "vieux", on trouve un inattendu "vétérinaire" !

"Ben ma vieille, on finit toujours par tomber sur de curieux détails…", me direz-vous, accompagnant vos paroles d'une tape amicale sur l'épaule.

"N'est-ce pas ? Mais restons-en là, si vous le voulez bien, car à trop provoquer le sujet, je crains de prendre encore un sacré coup de vieux !"

jeudi 9 septembre 2010

tonnerre

J’avoue encore une escapade... Oui, c'est vrai, on peut dire que le week-end dernier j'étais complètement à l'ouest ! J'avais mis le cap sur le bout du bout du monde, des heures de train pour une fin de terre… Un long voyage aller, un retour interminable, heureusement compensés sur place par un temps magnifique, un soleil radieux, bref une météo du tonnerre : un comble puisque je résidais pendant quelques jours… à Brest !

D' la secousse (du coup, si vous préférez !), voilà ce tonnerre qui me prend la tête ; j’ai donc décidé de m’en débarrasser ici, ainsi que de quelques membres de sa famille !

Je vais peut-être vous étonner mais je lui trouve un comportement plutôt intéressant à ce p’tit mot-là car il se révèle capable du meilleur comme du pire ! La météo "du tonnerre" évoque bien un climat d'excellence pour l'occasion et vous pourriez aussi me raconter, en échange de mes confidences, votre dimanche "du tonnerre", super, génial, avec une personne "du tonnerre", trop cool, vraiment sympa, avec qui vous sentez que ça va rouler "du tonnerre", rien que du bonheur en perspective !… En revanche, quand il désigne plus concrètement le bruit de la foudre, ce même tonnerre surprend, ébranle, assourdit, faisant craindre les intempéries à venir ;  on s'y réfère fréquemment pour décrire un coup du sort, un événement brutal, imprévu, susceptible de bouleverser le cours d’une activité, voire d’une existence. On imagine bien aussi une voix "de tonnerre", forcément percutante, autrement qualifiée de tonitruante… On parlera de détonation dans le cas d'une déflagration violente et soudaine provoquée par l'explosion d'une bombe ; tel mélange gazeux, quant à lui, s'avèrera susceptible à tout moment de détoner… Détoner ? Un seul n ? Mais oui ! Curieusement c'est son homonyme  issu de "tenir" qui en prend deux : ce verbe-là, "détonner" s'applique à la voix ou à la couleur qui tranchent et ne sont pas "dans le ton", ou  bien à cette personne dont la présence paraît incongrue parmi les gens d'un autre milieu…

Mais revenons au tonnerre, et à celui de Brest, tant qu’à faire ! D'où vient que l'on associe un tel fracas et cette ville bretonne ? Eh bien notre port finistérien est bien connu pour ses installations militaires et navales, n'est-ce pas, et le tonnerre de Brest désignait simplement le coup de canon ponctuant autrefois l’activité quotidienne de l’arsenal : c'était le signal de l’ouverture ou de la fermeture de ses portes. Il existe une seconde explication, très controversée, en rapport avec le bagne qui fournissait ce même arsenal en ouvriers : le tonnerre de Brest correspondrait à cet autre coup de canon qui, tiré depuis la forteresse, avertissait parfois la population qu'un prisonnier venait de s'évader...

On retrouve l'expression largement utilisée comme titre ou appellation, choisie comme enseigne pour de nombreux restaurants et autres crêperies... Mais Tonnerre de Brest c'est aussi, par exemple, le nom d'un groupe de musiciens dont j'ai particulièrement apprécié les récentes reprises de Chants de Marins Traditionnels. Goûtez voir cette anthologie ! L'album vous semblera familier et franchement y a rien de mieux pour sentir la brise... Eclatant !

Enfin, pour tout dire, je n’y étais pas vraiment en touriste ces jours derniers en Finistère, ni pour un pèlerinage… Et je finirais juste par un message plus... personnel : à mon dernier oisillon qui vient de quitter le nid pour s’envoler jusque là-bas et s’y poser un temps, je te souhaite bonne chance la belle !  L’air du large a maintenant tendu les bras à toute ma couvée, et moi je reste dans mes terres ; je vais m'habituer…

mardi 31 août 2010

confusion

L’écrivain…

Il se terre ici depuis des jours. Il ne voit personne ; ça ne lui manque pas du tout. Fenêtres, lucarnes, porte d’entrée sont soigneusement fermées, pour surtout ne rien entendre du dehors. Lui-même fait peu de bruit, tolérant juste le tapotis sur son propre clavier quand il recopie un manuscrit. La plupart du temps, il écrit au stylo, c’est discret au moins. Il a une grosse réserve de crayons, de papier vierge aussi, et bien sûr des provisions suffisantes de nourriture, toutes ces boîtes tapissant les murs jusqu’au plafond. Il est tranquille pour un moment, il travaille beaucoup, il mange peu. Il ne supporte plus de sortir ; à l’extérieur, tout le dérange et l’angoisse. Marcher, parler, quel intérêt ? Sa passion, son métier l’ont mis à l’aise. Alors, là, sous les toits, dans son loft coquet, bien rangé, tranquille, rassurant, il invente des histoires, dont il se nourrit, et ça lui suffit. Il se fond dans tous les personnages qu’il crée, il se gave de leurs aventures et de leurs possibles ; toutes leurs vies comblent la sienne. Il se murmure qu’il est éternel, à force de se glisser dans toutes ces peaux, de mourir et de renaître à volonté, donnant libre cours à ses fantasmes, à ses lubies, grâce à la magie d'une inspiration ou au gré d’une pointe bic.

Le héros…

La récente créature imaginée par notre écrivain lui ressemble beaucoup, comme c'est curieux... Heureusement, certains détails importants les opposent ; le futur lecteur ne confondra pas !

Le héros donc, celui du roman actuellement en construction, habite un dernier étage,  comme l'auteur, avec une vue imprenable sur les toits de la ville ; mais dans sa mansarde fictive, une ancienne et étroite chambre de bonne sans doute, on ne constate aucun luxe. Il est écrivain lui aussi, mais c'est un être plutôt dépressif, qui se lamente régulièrement sur son sort et maudit les éditeurs qui s'acharnent à l'ignorer  ; le lisent-ils seulement ? Pour comble de malheur, aujourd'hui, le pauvre vient d'être abandonné par son dernier amour, sa petite princesse comme il la désigne encore...

Le personnage s’assoit lourdement sur une chaise antique et grinçante, il est las ; de ses doigts pendouille un nouveau refus de publication. Ses pensées s’égarent, ses yeux traînent sur les livres entassés contre le mur, se chagrinent du désordre laissé par la jeune maîtresse envolée. Le temps s’est arrêté, son temps à lui et celui du monde tout autour ; rien ne va plus.

Par la lucarne sans rideau, il aperçoit pourtant la flèche d’une grue qui sillonne le ciel ; il distingue le câble, qui glisse, un imposant crochet, qui descend, il en perçoit le ronronnement et s'agace d’autres rumeurs du chantier : ainsi dehors la vie continue ? Il se lève, s’approche de la vitre, tente d’apercevoir l’homme dans la cabine de l'engin ; comme il l’envie !  Il se souvient que, gamin,  ce genre de métier le fascinait. Mais lui a toujours eu le vertige, il a toujours été trouillard ; il est resté un nul.

L’un, ou l’autre…

L’écrivain s’est redressé, comme son héros. Lequel propose de positionner à présent la chaise sous la lucarne ? Lequel soulève brutalement la poignée ? L’un est assailli par une soudaine bouffée d'air et une profusion de bruits, l’autre est grisé. Il escalade le rebord douteux et se retrouve sur une volée d’ardoises glissantes. En équilibre instable, il a peur ; l'un doit cependant comprendre ce que ça fait d’être un héros, même  si l'autre est en perdition. Tiens, le grutier, par-delà la ligne de toits, est sorti de son bocal et lui crie quelque chose. L’écrivain suffoque, depuis quand n’a-t-il pas respiré la ville ? Le héros n’a plus de raison de vivre. Il ouvre les bras, drôle d’épouvantail ! L’un est étourdi, l’autre est résolu, il bascule, il tourbillonne, les yeux effarés ; il s’agite, s’efforçant de saisir une corde improbable, un dernier rappel. C’est un corps confus qui s’écrase dans l’étroite cour, comme un chargement de pâte à modeler. Le choc est dramatiquement visqueux et bref, résonne timidement, puis c’est le silence, et plus la moindre inspiration !

Un écrivain, ça  joue parfois à se raconter des histoires à mourir : existe-t-il métier plus vertigineux ?

samedi 28 août 2010

rencontre

N’y aurait-t-il pas dans ses yeux
Comme une lueur un peu triste
Du gris du vert en aquarelle
Il l’interroge il est curieux
Il voudrait savoir il insiste
Mais de quoi de qui souffre-t-elle

Impossible de le savoir
D'abord elle nie puis elle se tait
Enfin elle détourne la tête
Dissimulant son beau regard
Protégeant ainsi son secret
Est-ce un chagrin, une défaite

S’agit-il donc d’un rêve enfoui
De quelque espoir ou d’une attente
Elle ne dit rien elle ne peut pas
Qu’importe puisqu'elle est jolie
Tant pis si le passé la hante
Il est prêt à l'aimer comme ça

Et même si dans ses grands yeux
Le mystère les douleurs persistent
C’est ainsi qu’il la trouve belle
Il ne sera plus si curieux
Ce qui compte est bien qu’elle existe
Et qu’il puisse demeurer près d’elle

Pas la peine qu’il lui démontre
Ce qu'elle a forcément compris
Du doigt elle effleure sa joue
C'est une vraie chance cette rencontre
Elle va se reposer sur lui
Ils seront deux maintenant pour tout

Le gris aurait-il disparu
Comme absorbé par le vert tendre
Dans une eau douce et sensuelle
Au fond de ses yeux rien de plus
Qu'un futur de bonheur à prendre
Alors il cueille l'aquarelle

mardi 24 août 2010

bateau

Prenons d'abord le mot bateau au sens figuré, comme une idée qui serait tout simplement banale ou qui n’en pourrait plus d’être rebattue…

Je qualifierais par exemple de "bateau" (et parfois galère) ce sujet que nos vénérables maîtres, maîtresses ou professeurs des écoles d'autrefois et d'hier nous ont si régulièrement proposé ("imposé", devrais-je dire !) :  "Racontez ce que vous avez fait pendant les vacances…" Nous trouvions ça, à force, assez barbant, et de moins en moins motivant avec les années ; c'était le menu obligatoire à chaque rentrée de septembre, voire systématiquement après TOUS les congés… Petits, nous étions quittes avec une conversation, un entretien ; nous acceptions aussi de représenter par un dessin une scène particulière vécue au cours des dernières semaines en famille, en colo, à la plage.... Plus grands, il fallait s’atteler à une rédaction, une composition française, un texte (presque) libre, une production ou une expression écrite… Je sais bien que la tradition ne s’est pas perdue.

Or, il y a quelques jours, j'étais sur l'île de Nantes dont la transformation, soit dit en passant, n'est pas sans rappeler l'évolution du paysage en notre Confluence lyonnaise. Et voilà que sous une Nef des anciens chantiers navals, à l'intérieur d'un hangar abritant  un étrange rassemblement de sculptures animées, contemplant d’une part les bouilles réjouies de dizaines d’enfants autour d’une barque prise dans la tempête (un bateau au sens propre celui-là), et d’autre part  les  drôles de mines, à bord, des apprentis marins qui n’en menaient pas si large, je me suis dit que ces petits touristes avaient bien de la chance : ils trouvaient à cet endroit la nourriture idéale pour alimenter leurs futures dissertations. Car ils choisiront forcément de partager CE moment-là de leur été, cette exploration d'un spectaculaire atelier dans lequel il leur était donné , en même temps que des rêves, le plaisir et la permission d'agir.  Le récit de cette expérience sera en outre une belle occasion de rouler des mécaniques...


Mais, en fait, ne nous gargarisons-nous pas, adultes, du même rituel, dès qu'on retourne au boulot ou qu'on  se retrouve entre amis après l'échappée estivale ? Ne me dites pas que vous échappez à ces interrogations subtiles : "Alors c’était bien ?"... "T’étais où ?"... "T’as fait quoi ?"...  "T’as des photos ?"... Et les compères et les commères vous tannent : "Raconte, raconte !"

Le pire, c’est qu’on ne se fait pas trop prier pour satisfaire toute cette curiosité. Et on s'épanche… Et on montre ses images… Et on accepte évidemment, en contrepartie, de se farcir les discours des autres, et leurs albums… La rentrée, c’est éreintant !

En ce qui me concerne, puisque, je le devine, vous brûlez de savoir ce que j'ai préféré au cours de ma petite balade en France, ma réponse est prête, et vous avez sans doute déjà compris ! Je dois l'avouer : comme les gamins dont j'ai parlé plus haut, je me suis beaucoup amusée sur les Machines de l’île. Je me suis é-cla-tée ! Je n’ai pas participé au naufrage du "bateau tempête", je n'ai pas subi l'exceptionnel déluge, mais j’ai piloté un serpent des mers, je l'ai fait tourner de l'œil et cracher de colère, entre autres… Rien que ça ! La preuve ! Moi qui, trouillarde, n'aime guère l'aventure et privilégie toujours le confort, je suis aussi montée sur un éléphant dont je n’ai craint ni la démarche pour le moins chaloupée ni l'effrayant barrissement...




Entre nous soit dit, j’y retournerais bien en 2012, sur l’île de Nantes, lorsque sera dressé le carrousel des Mondes Marins ! Ce projet devrait en effet regrouper certaines machines déjà fonctionnelles dans la Galerie (La Raie Manta, le Calamar à rétropropulsion, le Poisson pirate, la Larve de Crabe, le Crabe royal, le Luminaire des grands fonds) mais aussi une vingtaine d'autres éléments que l’on peut déjà observer en cours de construction dans l’Atelier… Dans le genre attraction tout public, peut-on faire mieux ?

A part ça... Pour vous, ces vacances ? C’était bien ? Vous étiez où ? Vous avez fait quoi ?