samedi 16 janvier 2010

garderie (2)

Pour lire la première partie : garderie (1)

Mariette, dans la file, écoute les conversations, il n’y a que ça à faire, entre toutes ces dames qui s’avouent comme elle bien lasses. Les satisfaites racontent leurs exploits et quelques rancunières ressassent leurs déconvenues. Ça avance assez vite heureusement ; derrière, de nouvelles arrivantes s’agglutinent. Mariette essaie de réfléchir, se repasse le film de la journée pour tenter de se rappeler où elle a pu laisser son fameux ticket… Elle tend l’oreille et scrute le guichet au cas où l’une des femmes précédentes aurait aussi perdu son petit papier, et voir ce qui se passe, mais non. Toutes ces sages et parfaites épouses ont su faire attention. Tiens celle-là est gâtée, elle part avec son « namourrr », un bon gros toutou charmant à qui elle se dépêche de confier « les courses »… Et celle-ci, mmm…, retrouve un beau spécimen d’armoire à muscles, elle ne doit pas s’ennuyer ! En revanche, celui qui se fait emporter maintenant a des bajoues de pitbull et paraît au moins aussi aimable…

C’est enfin le tour de Mariette et l’hôtesse tend la main pour recevoir le bon d’échange.
« C’est que je n’arrive pas à le retrouver, j’ai bien cherché partout, j’ai dû le laisser tomber…
- C’est bien dommage, chère madame !
- Enfin, vous comprenez, ce n’est pas très pratique non plus ce bout de feuille volante !
- Certes mais je n’y peux rien !
- Je vais vous donner des détails ! Comment il est habillé, ses mensurations… De quoi avez-vous besoin ?
- Désolée, si je n’ai pas votre ticket je ne peux pas appeler votre…
- Igor, il s’appelle Igor!
- Sans doute ! Mais il y a peut-être d’autres « Igor » Madame, et je ne peux pas me permettre de faire une erreur ! Patientez de ce côté jusqu’à la fermeture, vous verrez bien ce qui reste. »
Les dames suivantes, qui trépignent, sont bien d’accord, hochent la tête et en rajoutent : « Non mais, elle nous en fait perdre un temps celle-là, c’est pas tout ça, nous on veut rentrer à la maison, allez, qu’elle se pousse ! ».

Mariette s’écarte et longe la vitre qui isole du tumulte les divers salons de la garderie pour hommes. Elle essaie de discerner Igor parmi les quelques mâles restants, installés ici devant les consoles, allongés là-bas sur les fauteuils relaxants, abandonnés à des mains expertes dans l’espace coiffure, ou encore juchés sur les appareils de remise en forme... A tous les coups il est occupé dans les salles annexes à dieu sait quelle activité… Elle se demande quelle sorte de divertissement il a bien pu solliciter et s’en veut d’avoir oublié de spécifier ce matin à la réceptionniste quels loisirs lui étaient interdits. C’est qu’il est fragile Igor !

Pauvre Mariette, elle bouillonne intérieurement de crainte et de jalousie. Et si une sale bonne femme lui avait volé son ticket pendant qu’elle faisait ses achats ? Et si la mécréante était déjà venue réclamer son Igor ? Enfer et damnation ! Mais bien sûr ! Elle se souvient ! Il s’agit sûrement de cette vieille dondon, toute en fourrure et breloques, cheveux platine et sûrement liftée, qui l’a frôlée chez Perl’ et Diam’ ! Elle avait laissé tomber sa bague bling bling sur les sacs de Mariette et, en la récupérant, avait dû repérer le petit bon prometteur… Igor, si faible, subjugué par la poitrine outrageusement déployée de cette voleuse, n’a forcément rien trouvé à redire au moment de se faire embarquer !

Il n’y a plus personne maintenant devant le guichet ; l’hôtesse baisse les lumières et se prépare à partir. Elle vérifie sur ses écrans de contrôle qu’il ne reste plus aucun homme dans les différentes pièces de la garderie… Mariette est déconfite, penaude…

Une annonce retentit, annonçant la fermeture définitive des portes du centre commercial, puis une sonnerie, stridente !

Mariette s’agite…

Elle ouvre les yeux, ne sait plus trop où elle se trouve. Il fait nuit, il y a juste une lueur, l’écran du radio-réveil, et l’alarme qui n’en finit pas… Mariette tâtonne, le sifflement s’arrête enfin. Une main vient lui caresser doucement le ventre et l’attire… Igor, Igor… son nouvel amant si tendre, qu’elle ne partagerait pour rien au monde…
« Dis, Miette, faut se lever, c’est le grand jour ! Je t’emmène alors ? Tu me laisses à l’entrée des Galeries et tu passes me reprendre quand t’as fini, c’est bien ça ? »

( Juste un rêve alors, ou une vision ?… Une garderie pour hommes a effectivement été proposée la semaine dernière, à l’occasion des premiers jours de soldes, par un centre commercial de région parisienne. L’idée n’est même pas originale puisque déjà mise en pratique à Hambourg, à Londres aussi, il y a quelques années, avec un accueil et des résultats mitigés… A méditer ! )

1 commentaire:

Accent Grave a dit…

Ce serait un chapitre à ajouter dans un roman de Zola : Le Bonheur des Dames!

Accent Grave