vendredi 22 janvier 2010

vertige

Nous débutons souvent les ateliers d’écriture en élaborant des listes... Les premiers exercices avaient paru rébarbatifs et contraignants pour certains étudiants, d'autres les trouvaient rassurants… Mais, dans tous les cas, les listes se sont révélées, à l’usage, "vertigineuses" (Umberto Eco l’avait bien dit !)… Essayez ! Vous verrez, elles font perdre la tête ; l'esprit se met à tourbillonner jusqu’à emprunter des itinéraires imprévisibles. Car les « choses » s’enchaînent, chaque élément rajouté ouvre de nouveaux horizons qui suggèrent encore des exemples, et ça n’en finit pas… Quelle folie, et quel plaisir ! Ainsi les énumérations, inventaires, nomenclatures, relevés et autres répertoires ont curieusement le pouvoir de débloquer une inspiration qui ferait temporairement défaut : autant de situations idéales pour redonner confiance aux écrivains en herbe que nous sommes…

Mais j’ai eu peur cette fois quand notre professeur a proposé d’établir un catalogue des jeux de notre enfance… Je n'étais pas la seule à m'inquiéter : il y avait comme une rumeur, un émoi, des regards en points d’interrogation, des grimaces… Mon stylo restait suspendu et inutile au-dessus de la feuille. Je me trouvais, comment dire, désappointée. Mécontente de devoir sonder une histoire personnelle quand je redouble d’efforts pour essayer de m’en sortir. Mais il fallait bien jouer le jeu, évidemment, alors j’ai essayé de combattre la panique…

Par où commencer ? Voyons, curieusement les premiers objets que j'ai notés étaient les vélos (et j’en ai eu plusieurs, avec les petites roues puis sans), ma patinette (on ne disait pas trottinette à l’époque) et les voitures (à pédales) ; puis je me suis revue sauter à la corde (en faisant vinaigre) et à l'élastique (tendu entre deux joueuses à hauteur des chevilles, autour de la taille, sous les aisselles !) ; on dessinait aussi des marelles (et on allait jusqu’au ciel en poussant la boîte de cirage) ; on jonglait avec des balles en mousse dure (en l’air ou sur le mur), on lançait des anneaux (en visant des espèces de piquets sur une croix en plastique) ; et parfois on faisait des tournois de boules (en se battant pour avoir le cochonnet).

Hé oui ces activités, toutes d'extérieur, je pouvais les pratiquer facilement puisque je fréquentais la cour de l’école (des filles) sept jours sur sept : j’habitais là ! Sur la terre battue (tant pis pour les genoux), on jouait au loup, à cache-cache, à chat perché, à 1, 2, 3, soleil, aux gendarmes et aux voleurs (version gamines) ; on faisait des relais à saute-mouton, des rondes, des parties de clins d’œil ou encore des chandelles. Dans le jardin mitoyen, il y avait une balançoire, un portique où l’on s’amusait à cochon pendu, un bac à sable. Avec les copines, on s’attribuait des rôles de coiffeuses, d’infirmières ou de marchandes ; on sortait la dînette, on s’imaginait mamans avec des baigneurs et des poupées qu’on ne se lassait pas de nourrir au biberon (magique), de soigner, d'habiller, de consoler, de promener dans des landaus bringuebalants. On construisait de bric et de broc des abris de branches et de tissus pour être chez nous (il est aussi arrivé qu’on y cache un oiseau blessé). Quelquefois, on se risquait à jouer aux fantômes.

A la maison, les occupations étaient plus calmes, cubes, jeux de société, cartes (pour la bataille ou les 7 familles, le menteur ou les réussites), lotos et mémorys, dominos, dames, petits chevaux, nain jaune, sans oublier les oies (avec le terrible puits), le mikado (diabolique), le monopoly (interminable)… Toute seule, je m’exerçais sur un piano miniature aux touches colorées (en reproduisant inlassablement au clair de la lune), et je grattais sérieusement une petite guitare en imitant mon grand frère (mon idole). J'usais les crayons Caran d'Ache à copier les modèles des albums de coloriage et je dévorais les livres des bibliothèques rose, verte, rouge et or, spirale…

Mais ce que j’aimais par-dessus tout et ce qui nous occupait le plus sagement, ce dont j’ai le souvenir le plus net, ça reste d’avoir joué à la maîtresse ! Et le jeu a traversé les années (pour devenir une réalité... mon avenir étant tracé depuis le berceau ! ). Quel bonheur d’investir la classe de ma mère, son bureau, son fauteuil, son estrade, son tableau, d’interroger des élèves en celluloïd bien alignés, de corriger leurs cahiers improvisés, et de punir quelques cancres dociles dont il fallait bien ensuite faire les lignes…

Voilà qu’en évoquant toutes ces scènes d’autrefois, je repensais aux camarades, cousines, parents, qui partageaient mes jeux, et aussi aux autres décors de mon enfance, lieux de visite ou de passage. Puis il s'est fait comme une mise à jour de cette satanée mémoire : les listes de mes collègues d’atelier m'ont rappelé les noms d'une quantité d'activités que j’avais laissées « au coin ». Nous avons passé un bon moment à comparer nos expériences, les loisirs des petites filles et ce qui avait occupé les garçons...  Alors finalement cette séance d’écriture ne fut pas si difficile et le regard vers le passé pas si douloureux : j’ai pu rédiger Vinaigre en mélangeant un soupçon de réalité, sans doute déformée par le temps, avec une dose d'imaginaire… Et en rentrant chez moi j’ai sorti la boîte à chaussures qui contient toutes mes photos anciennes au bord dentelé… Dont celle-ci, tendre et joyeuse image à l'aube des années 60 :


Où me précipitera la prochaine liste ? ?

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