dimanche 28 février 2010

mine

Monsieur et Madame Mine en avaient bavé pour élever leurs filles, enfin surtout pour contenir l’une d’elles qui leur en faisait voir de toutes les couleurs. On les avait prévenus qu’avec des jumelles ils n’auraient guère de repos ! Une totale vérité ! Et avec les années, la situation s'était révélée de moins en moins gérable, et les relations de plus en plus explosives. Aude et Sybelle avaient toujours été différentes, d’apparence et de caractère, mais à l’adolescence, le fossé entre elles s’était encore creusé : Aude, d’humeur exécrable, leur donnait bien du fil à retordre. Les pauvres parents se remettaient continuellement en question, craignant de favoriser l’une au détriment de l’autre, soucieux d’équilibrer leurs sentiments, de se montrer justes…

Pas simple !

Effectivement, les deux petites Mine ne se ressemblaient en rien.

Sybelle avait joli minois, le teint clair, une peau lisse ; elle respirait la fraîcheur, la santé, et même la joie de vivre malgré l’ambiance électrique qui régnait au foyer. De belle allure et avec un maintien naturel, elle promenait élégamment ses rondeurs ; et celles-ci étaient devenues, avec l’âge, très appétissantes, à en juger par les regards appuyés des garçons. Ils étaient tous conquis par sa beauté, son charme et son caractère enjoué ; jamais elle ne pensait à les éconduire définitivement, elle recevait leurs déclarations de bonne grâce et leur demandait gentiment de patienter.

Aude, elle, à la grise et triste complexion, se déplaçait en faisant des manières, cherchant maladroitement à séduire. Lorsqu’on lui adressait la parole, elle finissait de tout gâcher : elle prenait alors un air affecté, se renfrognait, boudait. On avait vraiment l’impression de l’importuner et sa tête de dix pieds de long décourageait les rares prétendants… Evidemment, vous imaginez l’ampleur de son dépit face aux nombreuses conquêtes de sa sœur et comme elle la jalousait ! Aude faisait semblant de ne pas se formaliser, jouait la blasée que rien ne pouvait atteindre, mais avec le temps elle accumulait la rancune. Elle ne se gênait pas pour lancer en public de nombreuses piques qui visaient sa jumelle et se trouva à l’origine de quelques traquenards dont heureusement Sybelle sut s’échapper sans dommages.

Sybelle souffrait de la situation, l’air de rien, car elle éprouvait beaucoup de tendresse pour Aude à qui elle pardonnait tout, malgré ses défauts. Sybelle gardait son calme. De toute façon, ses pensées ne s’attardaient pas aux flirts et ses loisirs tournaient autour des livres et surtout du dessin ; grâce à ses crayons et pinceaux, elle se ménageait de grands moments de paix. Aude, elle, qui se complaisait dans la provocation, errait dans les rues, la nuit le jour, dépensait des sommes faramineuses dans les magasins ou les boîtes, semait des colères que des broutilles pouvaient déclencher.

Alors, me direz-vous, tout cela devait mal finir ! Vous imaginez que la pauvre Aude était condamnée à un destin minable. Eh bien non, justement ! Certes, Sybelle Mine est aujourd’hui une véritable artiste, graphiste internationalement reconnue, dont les œuvres sont présentes dans les galeries les plus prestigieuses. Mais sa sœur, elle aussi, s’est fait un nom : Audrey Mine (prononcez le patronyme à l’anglaise s’il vous plaît…) s’est imposée dans quelques réalisations tapageuses (des séries du style « paradis criminels ») après avoir rencontré, au cours d’une soirée torride, un cinéaste à la mode. Elle a même épousé un ministre, excusez du peu, préposé aux énergies, anciennes et nouvelles.

Chacune goûte ainsi au bonheur et à la réussite. D’égale popularité, Aude et Sybelle apprécient désormais de se voir quelques fois l’an et de brasser en riant leurs souvenirs d’enfance… sous le regard admiratif et soulagé de leurs parents. Ceux-là sont bienheureux, figurez-vous, et fiers : ils ne cessent d’admirer leurs jumelles et n'en reviennent pas de leurs mines réjouissantes !

mercredi 24 février 2010

babouin

Certains se sont bien léchés les badigoinces en lisant le précédent article sur le chocolat ! Tant mieux car cela m'offre une excellente transition. Il se trouve que je souhaite justement parler de babines et évoquer celles, plutôt remarquables, du babouin. Le pauvre ! Ses lèvres proéminentes auxquelles il doit son nom lui confèrent une drôle de bobine, en plus d'une allure que l'on peut juger amusante ou grotesque, au point que les hommes s'y réfèrent pour des comparaisons souvent dédaigneuses ou méprisantes...

Les babines, et donc le babouin, font partie d'une série de mots construits sur des onomatopées dans lesquelles se répètent les b ; la reprise de cette consonne suggère des notions d'arrondi et de mouvement des lèvres. La racine "bab", à l'origine du babil et du babillage, est issue du langage enfantin et rappelle les efforts de nos bambins dans leurs premières tentatives de bavardages, bégaiements ou balbutiements. Sur la même base se sont aussi formées les babioles qui désignent des objets de valeur négligeable ; et en changeant de voyelle, on obtient des bibelots et autres articles de bimbeloterie. Le "bob" est plus gonflé et impressionnant : ne raconte-t-on pas des bobards en embellissant une réalité quelconque aux seules fins d'embobiner un public plus ou moins crédule ? Ne fait-on pas la bombe ou bombance, jusqu'à ce que pète la sous-ventrière ? Avec de telles origines et de telles connotations, mon p'tit mot d'aujourd'hui a décidément le profil idéal pour être galvaudé...

Sinon, savez-vous que le babouin désigne seulement UNE espèce de singe cynocéphale parmi d'autres et que toutes ces espèces sont regroupées sous la dénomination générique et curieuse de "papions" ?

Je retrouve mon animal lors d'une visite au Musée Africain où je m'attarde à dessiner une statuette de babouin porteur de coupe, témoin de rites religieux chez les Baoulé de Côte d'Ivoire. Le fait est que, tout en croyant en un Dieu unique, les hommes de ce peuple invoquent leurs ancêtres mais aussi de nombreux génies qui assurent la communication entre le ciel et la terre. Les paysans Baoulé vénèrent donc toute une série de divinités agraires ou forestières représentées par des figures appelées Aboya, mi-humaines mi-animales, dans lesquelles on reconnaît le plus souvent un singe cynocéphale. Celui-ci incarne la force, une puissance dévastatrice que l'on redoute au village ; il est toujours sculpté de la même façon, longue gueule en avant, mâchoires massives, dents saillantes, et dans la même position, debout, jambes fléchies, portant entre ses mains une coupe dans laquelle le responsable du culte dépose les offrandes. Il s'agit de protéger la communauté contre les mauvais esprits et de préserver les récoltes...



De quoi redorer son blason et rendre au babouin un peu de génie ; sacré animal !


Mais trêve de bla-bla, je dois finir mon papier, arrêter de jouer la babillarde et suspendre le boniment... pour cette fois !

vendredi 19 février 2010

chocolat

Encore un message pratique mais qui vous sera, je l’espère, agréable, et peut-être utile… Je m’adresse à vous, chers hommes, qui avez lu mon histoire de cœur : voici la recette du bonheur ! Je vais vous apprendre en effet comment préparer un sublime et inratable moelleux au chocolat dont la seule contemplation fera valser les papilles de votre aimée…

Mais depuis une année entière je dois aussi à Agnès une réponse à son commentaire sur le message tarte. Elle disait vrai : chez moi, pas de brumisateur d’ambiance, pas de vapeur d’encens, non ! Pour vaincre les odeurs tenaces, suites de préparations culinaires au poulet ou au poisson, et en effacer les relents, j'ai toujours trouvé très efficace d'envisager un bon dessert et de créer d’autres effluves, de pâtisserie ceux-là, donc plus réjouissants.

Choisissez donc votre raison, geste d’amour, plaisir des sens, ou simple passion du chocolat, et venons-en au fait ! Vous êtes prêts ?

Commencez par préchauffer votre four, sur le thermostat 6 ou 7, et prévoyez un moule, de préférence en silicone, d’utilisation souple et commode, de quelque forme qu’il soit, tout en rondeur, en longueur, en fleur… ou bien sûr, en cœur.

Dans une casserole, cassez 200g de chocolat à pâtisser que vous ferez fondre à feu très doux avec 100g de beurre (dans ma cuisine, rappelez-vous, c’est du demi-sel). Quand le mélange est homogène, retirez le récipient de la gazinière et ajoutez deux cuillères à soupe de farine et une de sucre, un sachet de vanille en poudre et un autre de levure ; incorporez 4 jaunes d’œufs puis les blancs montés en neige. Selon vos réserves, vous pouvez agrémenter l’ensemble d'amandes ou encore de petits morceaux de pomme dont on gardera éventuellement quelques tranches pour une déco finale. Garnissez enfin votre plat en y faisant glisser le délicat ruban de pâte ! Ne grattez pas trop efficacement la casserole : il y aura bien un passant curieux, ou un invité dévoué, exceptionnellement volontaire pour une vaisselle manuelle, à moins que vous ne vous en chargiez vous-même ?

Décidément, que d’étapes sensuelles !

Une vingtaine de minutes au chaud constitue un maximum pour obtenir une bonne consistance, moelleuse avons-nous dit, c’est l’objectif ! Je conseille néanmoins de surveiller la cuisson. A la sortie du four, ne tardez pas à retourner le gâteau sur une grille afin qu’il refroidisse à l’aise et ne s’assèche pas…

 

Et voilà, c'est si facile ! Vous avez tous les éléments pour combler quelques palais impatients. Y aurait-il des réticents à la dégustation ? Quelques-uns craignent pour leur ligne ? Soit ! Un tel n’est pas fan ? Alors là, non, je n’y crois pas, et je suis d’accord avec cette bonne parole de John G. Tullius : « Neuf personnes sur dix aiment le chocolat, la dixième ment ». Tout le monde voudra sa part de gâteau, forcément ! Personne ne peut résister à une telle promesse de plaisir… Pardon, je veux dire, de chocolat ! Bon app !

dimanche 14 février 2010

cœur

Voici un mot de circonstance, bien ordinaire, et vital, au cœur de nombreuses expressions : quelques-unes sont rassemblées dans le portrait loufoque qui suit. Le texte comporte aussi certains mots qui « viennent » du cœur (dont le vieux verbe français recorder que j’apprécie particulièrement).

Madame Lecœur est une sacrée bonne femme ! Inutile de demander qui porte la culotte dans le ménage. Son petit mari peut s’époumoner à l’aise (et il s’en donne régulièrement à cœur joie car les joutes attisent sa passion),  rien n’ébranle la chère et tendre, ou devrais-je dire la tendre toute en chair…

Laissez-moi vous décrire notre prénommée Aimée  : une armoire à glace version féminine, haute et trapue, aux bourrelets lustrés et débordants qui semblent avoir envie d’exploser toutes les coutures de ses habits en simili cuir. Un ventre qui s’épanche au-dessus d’une ceinture à laquelle s’agrippe durant son temps de travail tout un attirail de campagne, dont un talkie-walkie en ronronnement perpétuel. Des fils pendouillent sur la poitrine, dégoulinent des oreillettes vissées dans les conduits auditifs, à droite pour l’urgence, à gauche pour Julio Iglesias.

Eh bien quoi ! On peut bien arborer une carrure de vigile et receler un cœur de midinette, non ?

Madame Lecœur possède ces deux qualités. Grâce à la première, et jouant de son aspect disons  imposant, elle assure la bonne tenue de la « Concor’dance », une boîte branchée pour NIP, Non Important Persons, dans la rue Eugène Lassueur. Mais si, vous connaissez cette artère glauque ! Vous la croisez forcément après avoir dépassé l’Institut de Cardiologie ! Le patron de la discothèque s’est habilement soulagé de son obligation de parité en embauchant Aimée, à contrecœur certes, après avoir licencié BigBen, le videur précédent, qui justifiait ses absences fréquentes par une tachycardie récidiviste. Ces derniers temps les employés ne le portent pas vraiment dans leur cœur, le boss, car celui-ci, compte tenu du marasme, fait la sourde oreille aux  demandes d’augmentations ; il a quand même dû rapidement trouver un accord qui calme le courroux ambiant ; il s'agissait d'établir provisoirement l'entente cordiale...

Il a donc mis Lecœur à l’ouvrage. Et ce soir, Aimée est à son poste, perchée sur le seuil du clinquant établissement. Au bout de son fil de gauche, côté cœur, « Waiting for a girl like you », sa romance préférée, elle la connaît par coeur… Tout en dodelinant de la tête, en rythme, et mastiquant bruyamment un collywood mentholé, l’impressionnante sentinelle dévisage chaque client potentiel et le jauge. Un clin d’œil complice vaut un laissez-passer : Aimée accepte d'entrouvrir la lourde porte au judas barreaudé. Des martèlements violemment cadencés, parsemés d'approximatifs  accords électriques, s’échappent alors de l’antre brumeux, ce qui  déclenche régulièrement chez Aimée nausées et haut-le-cœur ! Une bulle qui s’écrase sur les lèvres couleur cerise bien mûre précède au contraire une tape décourageante sur l’épaule du pékin : « Va voir ailleurs si j’y suis, à moins que, si le cœur t’en dit, ou pour en avoir le cœur net, tu veuilles que je te serre bien fort sur le mien… » En voilà un qui résiste : la Lecœur l’empoigne ! « Tu vas bien te recorder ça dans la tête mon petit, ici c’est moi qui commande ; d’autres y ont laissé quelques dents et certains ont couru tout de suite après se faire tracer un électrocardiogramme!  Mauvaise fortune pour toi, et au turbin je n’ai pas bon cœur ! Du balai… » 

Efficace non ? Qui demanderait son reste ?

La nuit est longue… Aimée tarde, la courageuse, y’a du boulot c’est sûr, la date est propice aux cœurs qui se trouvent et font la noce, ou à ceux qui se brisent et noient leur chagrin…  A la maison, en cette aube de Saint Valentin, Eros attend. Il attend celle qu'il aime, aussi tonitruante soit-elle et d'humeur changeante ; il sait qu'elle a souvent, en privé, le coeur sur la main et peut se montrer généreuse ! Lui, Lecœur fragile, à la santé précaire, homme au foyer par la faiblesse des choses, se dévoue corps, cœur et âme, à son Aimée, malgré les relations sportives qu’elle lui impose ! Cuistot hors pair, il contemple son œuvre magnifique encore tiède, un moelleux au chocolat en forme de cœur, orné d'une flèche en pâte d’amande toute rose, une preuve d’amour qui fera succomber la gourmande…

La voilà d’ailleurs ! Les battements cardiaques d’Eros s’accélèrent. Cheveux en bataille et menton flasque, c'est bien Aimée brisée de fatigue qui s'encadre dans la porte : qu'il la trouve désirable ! De retrouver son gringalet, elle s'en voit ravie, finalement celui-là est plutôt reposant, avec ses attentions délicieuses qui lui vont toujours droit au cœur... avant hélas de lui retomber sur les hanches. Alors, en guise de préliminaires à la dégustation, et avec un grognement jouissif, elle bascule « mon chéri, mon cœur adoré » sur la table en formica…

mardi 9 février 2010

février

à propos du roman Février de Lisa Moore, traduit de l'anglais (Canada) par Carole Hanna, édité chez Plon

Un matin de février 1982, à l'aube, le téléphone sonne...
"Allume la radio, Helen! Tu as allumé la radio?"
C'est ainsi, par la radio, que les autres familles apprennent également la nouvelle : la plate-forme pétrolière Ocean Ranger, au large de Terre-Neuve, vient de sombrer, il n'y a aucun survivant.
L'événement est réel, retentissant. Par la suite, sur les plates-formes, on analysera les risques, on se décidera à parler de sécurité...

Mais cette fois-là, un lendemain de Saint-Valentin, quatre-vingt quatre hommes sont portés disparus ; Lisa Moore imagine que Cal, le mari d'Helen, est l’un d’eux. Et Helen se souvient d'avoir eu, la nuit précédente, une sorte d’hallucination, l'illusion d’une présence dans sa maison. Mais si ! La voix de Cal l'a même tirée du lit à quatre heures du matin : "Viens voir dehors", disait-il. A l'extérieur, au loin, un éclat de lumière l'a éblouie, douloureusement...

Une nuit de novembre 2008, le téléphone, chez Helen, résonne comme une alarme, une sirène : depuis vingt-six ans, l’angoisse est devenue familière... Mais c'est seulement John qui appelle, son fils aîné, pour qu'elle le rassure. Il va être papa, ce n'était pas prévu, lui qui n'a jamais voulu fonder de foyer, de peur d'avoir le cœur brisé... Helen écoute… Elle prend conscience qu'elle lui est reconnaissante, à lui, son garçon si sensible, d'avoir besoin d'elle ; de la même façon, elle est reconnaissante à ses filles, si dégourdies et si honnêtes, d'avoir préservé leurs relations, de l'avoir aidée à garder l'équilibre.

Voilà, le roman de Lisa Moore est exactement cela : une leçon d'équilibre.

Après la disparition de Cal, lorsqu'elle s'est retrouvée seule, désemparée, enceinte du quatrième, Helen avait décidé de préserver ses enfants, coûte que coûte. John, Cathy, Lulu, puis Gabrielle : toutes ses raisons d'être désormais. Elle avait résolu de jouer une sorte de comédie destinée à les persuader qu'elle serait toujours là pour eux, qu'ils pourraient toujours compter sur elle. Ils ne devaient pas sentir qu'elle risquait de s'effondrer et de basculer dans ce qu'elle désigne encore secrètement comme un trou béant, un "ailleurs" dont ils seraient exclus. Elle s'est donc toujours efforcée de ne jamais se montrer austère, mais au contraire confiante, attentive, généreuse. Même les jours où tout la bousculait, les dettes, la fatigue, le travail, le raffut des enfants, les souvenirs...

Il a bien fallu trouver un équilibre entre ces souvenirs, qui affluaient, et le présent qui défilait, si exigeant. Helen n’a pas lutté contre les fragments du passé qui s’imposaient à son esprit, éblouissants de clarté. Non, elle a même misé sur sa mémoire, si puissante, pour nourrir son courage. Puisque de toute façon, elle n’oublierait jamais Cal ! Comme s’ils s’étaient fait une promesse… Il y avait eu un tel courant d’amour entre eux ! Ils auraient pu se fondre l’un dans l’autre, dès le jour de leur rencontre. Alors il l’accompagnerait toujours… Lui en elle, elle qui devait faire face à l’avenir de leurs enfants… Il lui revenait la tâche de rester éveillée auprès d’eux. Pour l’aider, elle avait la certitude de son amour, la précision de sa mémoire et l’aptitude à capter les choses simples de la vie : gestes d’autrefois, détails du présent, tout avait son importance, jusqu’aux objets, si solides, si permanents…

C'est justement dans ces descriptions très minutieuses, réalistes et charmantes de petites scènes ordinaires et familiales, que Lisa Moore excelle ; avec la même minutie, elle analyse l'enchaînement des émotions dans les esprits d'Helen, de John. Le lecteur, de ce fait si proche des personnages, accepte d'être ballotté sans ménagement ni structure au gré des drames, des souvenirs, allant et venant dans le temps entre 1982 et 2008, remontant jusqu'en 1972, au moment du mariage d'Helen et Cal, poussant enfin jusqu'en 2009...

Car c'est en février 2009 qu'Helen s'accorde enfin une pause. Comme l'artisan venu à bout de son travail, voilà qu'elle contemple le résultat et revisite son passé. Et elle n'en revient pas de toutes les capacités qu'elle a su déployer, de toutes les étapes qu’elle a réussi à franchir. L'auteur offre ainsi, à travers le parcours exemplaire d'Helen, avec la volonté de coller à la vie dans tous ses errements et ses espoirs, et dans une traduction française qui semble très respectueuse de son écriture, une belle histoire d'amour et le chaleureux récit d'une reconstruction intime.

vendredi 5 février 2010

ide

id... ide... Ces petits assemblages de lettres, pourtant doux à prononcer, se sont faufilés dans un certain nombre de mots dont quelques-uns viennent de s'allier... dans l'unique but de commettre une histoire délibérément... sordide... une sorte de fantaisie débridée...

La circulation est fluide ce matin le long de cette zone industrielle franchement hideuse. David se décide. Il avise une aire quasi vide entre deux entrepôts et y dirige sa bagnole hybride et poussive. Gros plan sur le visage de la passagère qui tourne vers le conducteur impatient un visage livide ! Le garçon lui était apparu si candide, jamais il n'avait semblé bluffer ou vouloir jouer au caïd. Quelle idiote, comme elle s'est montrée stupide, croyant innocemment à la naissance d'une tendre idylle. Quelques images en flash-back. Bien joué David ! Tes paroles mielleuses ont endormi la prudence de la splendide Ingrid à l'allure de sylphide, cette Ingrid qui intimide depuis toujours les mecs les plus intrépides du quartier de La Bastide. David compte bien aujourd'hui en mettre plein la vue à Rachid, son propre frère et rival, et devenir l'idole de la bande. Là, sur le parking, la suite de l'histoire paraît limpide. Arrêt du moteur, silence. Des gouttes sur le pare-brise, annonce d'orage. David saisit la main timide d'Ingrid et la guide sous sa veste en tweed...

Peut-on faire plus torride?

Sans doute, mais...

A ce moment surgit derrière la vitre humide la bouille de Rachid qui les a suivis et rejoints grâce à son bolide 250cm3. Il les mitraille de son polaroïd. Ah ! L'apprenti maître-chanteur, le jaloux, avide de vengeance ! Et rapace, et cupide ! Prêt à tout si en plus ça peut lui rapporter de la tune, en liquide !

David bondit hors de l'auto, plaque le perfide au sol, face contre terre, et lui écrase les deltoïdes. Rachid parvient à se redresser et brandit une lame qui vient trancher la carotide de son adversaire. Vues sanglantes du duel fratricide ! L'enragé se précipite sur Ingrid maintenant, lui crache des reproches, des menaces, si près qu'elle sent son haleine fétide. Submergée d'horreur, elle hurle, s'enfuit et gagne la route en quelques foulées rapides. Rachid retourne son arme contre lui...

Le vieil inspecteur Aristide, dépêché sur les lieux pour constater l'homicide, a une solide réputation d'enquêteur. Chacune de ses multiples rides coïncide avec une affaire plus ou moins morbide dont il accepte toujours de démêler les fils. Mais ici pas besoin d'être mentaliste ou extra-lucide, le premier acte est un crime banal, passionnel et crapuleux. Ingrid valide évidemment son diagnostic. Le deuxième acte est un suicide tragique... Reste la petite... Dernier gros plan, violons.


Le projecteur éteint, le prod se tourne vers Siegfried, le scénariste : "Y'a d'l'idée, mais crois-moi, ton film est insipide! Ça fera un bide!"

lundi 1 février 2010

prince


« Coucou Sammy, coucou… »

Mais Sammy est encore à moitié endormi, il sort à peine d’un autre monde. Pourtant il murmure : « Mamie… Est-ce que je peux voir Mamie ?… ».
Car le petit garçon DOIT absolument parler à Maminette ! Il DOIT lui raconter ! Tous les mots sont prêts, là, dans sa tête, et elle sera trop surprise ! Pour une fois c’est lui qui fera cadeau d’une histoire !


Tu vois le chantier près de mon école, Mamie ? Ça fait plusieurs jours qu’il y a toutes sortes de machines, des engins bien plus gros que ton vieux Buldo dont tu m’as lu les aventures avec son amie la vieille dame. Depuis les fenêtres de la classe je ne voyais rien pendant la journée et ça m’embêtait vraiment d’attendre jusqu’au soir, mais il fallait bien. Il y avait beaucoup de bruit : on entendait des coups encore et encore, puis comme des pierres qui débaroulaient. Je me suis fait gronder plusieurs fois par la maîtresse, parce que j’étais dans la lune, mais je pensais trop à l’heure des mamans : je voulais aller voir de la rue comment avançait la démolition et ce que le Casino était devenu.

Mais si, le Casino, Maminette, le magasin qui était au coin, où tu as acheté plusieurs fois des petits gâteaux pour moi ! Et tu te rappelles sûrement la dame perchée sur un tabouret derrière la caisse, on aurait dit une sorcière, avec toutes ses verrues, les dents en avant et son menton tout pointu ; elle était peut-être gentille mais je ne l’aimais pas, elle me faisait peur. Enfin, voilà, maintenant de toute façon elle a pris sa retraite, comme toi Mamie, et y’a plus de Casino. Y’a plus non plus la petite maison voisine, ni le hangar dont j’ai vu les grands escalader le portail : je crois bien qu’ils allaient se cacher derrière pour fumer, c’est une copine de Maman qui les avait surpris. Et y’a plus le vieux bâtiment où des bonshommes avaient entassé des cartons, des couvertures, et aussi des bouteilles… Même qu’une fois tout avait brûlé, la sirène s’était mise en marche et toute l’école s’était retrouvée dans la cour, au cas où le feu vienne jusque dans les classes. Donc il ne reste plus rien maintenant de tout ça, que des morceaux de murs avec des tapisseries pourries et des carreaux cassés.

Par terre c’est comme un champ de pierres, de briques, de tuyaux, de planches, de bouts de ferraille : quel bazar, et quelle poussière ! Hier on s’est approchés des grillages avec les copains et j’ai demandé à Maman qu’elle me soulève un peu pour que je voie mieux ; ils ont laissé un arbre, tout au fond, un sapin qui avait l’air tout triste, abandonné. Moi aussi j’étais triste. Papa m’a expliqué qu’ils allaient construire des logements tout neufs et bien équipés, à un prix raisonnable pour que des familles qui n’ont pas beaucoup d’argent puissent quand même avoir un toit. C’est bien mais ça ne m’empêche pas de penser à tous ceux qui ont pu habiter là avant. J’ai peur qu’ils aient oublié quelque chose. Est-ce que tu crois aux fantômes, Mamie ?

Alors, tu vas trouver bizarre mais cette nuit dans mon rêve, j’ai vu un petit garçon qui se levait parmi les pierres. Il prenait pour s’habiller, et aussi pour se nourrir, un peu de tout ce qu’il trouvait au sol, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Et il y avait tellement de choses à ramasser qu’il a poussé très très vite ! Il se tenait solidement et fièrement sur la terre comme s’il avait pris bien soin de se fabriquer de belles racines. Il était beau comme un prince. Puis il est devenu tellement grand qu’il a dépassé le toit de l’école, et du coup elle paraissait bien fragile à côté et n’en menait pas large. Une dame qui ressemblait à la vieille sorcière du Casino était perchée dans le sapin, encourageait l’enfant géant, et lui montrait d’en haut ce qu’il pouvait encore glaner ici et là. Peut-être pour rire il s’est improvisé une casquette, et en me regardant fixement il m’a salué ! J’ai eu la trouille à ce moment-là, mais une drôle de chose est apparue près de lui, et elle était si jolie que ça m’a rassuré, comme un être mi-oiseau mi-papillon qui virevoltait dans l’air, entraînant une flopée de rubans, et qui avait envie de s’amuser. Et le prince s’est mis à parler, avec une voix toute douce. Il s’adressait à moi ! Il disait : « Coucou Sammy, coucou… »


« Coucou Sammy, coucou… » murmure tendrement Maman à l’oreille de l’enfant, et elle promène une main câline sur sa joue, sur son front un peu trop chaud.

« Mamie… Est-ce que je peux voir Mamie ?… Parce que tu sais j’ai rencontré son Prince, celui qu’elle a dessiné quand elle est revenue du Musée de Grenoble ! »



(d'après le dessin d'un personnage et les graphismes de Gaston Chaissac)


  
Vous pouvez retrouver Sammy en visitant les p'tits mots: parc (1), parc (2), manchot, martinets, pinces