dimanche 14 février 2010

cœur

Voici un mot de circonstance, bien ordinaire, et vital, au cœur de nombreuses expressions : quelques-unes sont rassemblées dans le portrait loufoque qui suit. Le texte comporte aussi certains mots qui « viennent » du cœur (dont le vieux verbe français recorder que j’apprécie particulièrement).

Madame Lecœur est une sacrée bonne femme ! Inutile de demander qui porte la culotte dans le ménage. Son petit mari peut s’époumoner à l’aise (et il s’en donne régulièrement à cœur joie car les joutes attisent sa passion),  rien n’ébranle la chère et tendre, ou devrais-je dire la tendre toute en chair…

Laissez-moi vous décrire notre prénommée Aimée  : une armoire à glace version féminine, haute et trapue, aux bourrelets lustrés et débordants qui semblent avoir envie d’exploser toutes les coutures de ses habits en simili cuir. Un ventre qui s’épanche au-dessus d’une ceinture à laquelle s’agrippe durant son temps de travail tout un attirail de campagne, dont un talkie-walkie en ronronnement perpétuel. Des fils pendouillent sur la poitrine, dégoulinent des oreillettes vissées dans les conduits auditifs, à droite pour l’urgence, à gauche pour Julio Iglesias.

Eh bien quoi ! On peut bien arborer une carrure de vigile et receler un cœur de midinette, non ?

Madame Lecœur possède ces deux qualités. Grâce à la première, et jouant de son aspect disons  imposant, elle assure la bonne tenue de la « Concor’dance », une boîte branchée pour NIP, Non Important Persons, dans la rue Eugène Lassueur. Mais si, vous connaissez cette artère glauque ! Vous la croisez forcément après avoir dépassé l’Institut de Cardiologie ! Le patron de la discothèque s’est habilement soulagé de son obligation de parité en embauchant Aimée, à contrecœur certes, après avoir licencié BigBen, le videur précédent, qui justifiait ses absences fréquentes par une tachycardie récidiviste. Ces derniers temps les employés ne le portent pas vraiment dans leur cœur, le boss, car celui-ci, compte tenu du marasme, fait la sourde oreille aux  demandes d’augmentations ; il a quand même dû rapidement trouver un accord qui calme le courroux ambiant ; il s'agissait d'établir provisoirement l'entente cordiale...

Il a donc mis Lecœur à l’ouvrage. Et ce soir, Aimée est à son poste, perchée sur le seuil du clinquant établissement. Au bout de son fil de gauche, côté cœur, « Waiting for a girl like you », sa romance préférée, elle la connaît par coeur… Tout en dodelinant de la tête, en rythme, et mastiquant bruyamment un collywood mentholé, l’impressionnante sentinelle dévisage chaque client potentiel et le jauge. Un clin d’œil complice vaut un laissez-passer : Aimée accepte d'entrouvrir la lourde porte au judas barreaudé. Des martèlements violemment cadencés, parsemés d'approximatifs  accords électriques, s’échappent alors de l’antre brumeux, ce qui  déclenche régulièrement chez Aimée nausées et haut-le-cœur ! Une bulle qui s’écrase sur les lèvres couleur cerise bien mûre précède au contraire une tape décourageante sur l’épaule du pékin : « Va voir ailleurs si j’y suis, à moins que, si le cœur t’en dit, ou pour en avoir le cœur net, tu veuilles que je te serre bien fort sur le mien… » En voilà un qui résiste : la Lecœur l’empoigne ! « Tu vas bien te recorder ça dans la tête mon petit, ici c’est moi qui commande ; d’autres y ont laissé quelques dents et certains ont couru tout de suite après se faire tracer un électrocardiogramme!  Mauvaise fortune pour toi, et au turbin je n’ai pas bon cœur ! Du balai… » 

Efficace non ? Qui demanderait son reste ?

La nuit est longue… Aimée tarde, la courageuse, y’a du boulot c’est sûr, la date est propice aux cœurs qui se trouvent et font la noce, ou à ceux qui se brisent et noient leur chagrin…  A la maison, en cette aube de Saint Valentin, Eros attend. Il attend celle qu'il aime, aussi tonitruante soit-elle et d'humeur changeante ; il sait qu'elle a souvent, en privé, le coeur sur la main et peut se montrer généreuse ! Lui, Lecœur fragile, à la santé précaire, homme au foyer par la faiblesse des choses, se dévoue corps, cœur et âme, à son Aimée, malgré les relations sportives qu’elle lui impose ! Cuistot hors pair, il contemple son œuvre magnifique encore tiède, un moelleux au chocolat en forme de cœur, orné d'une flèche en pâte d’amande toute rose, une preuve d’amour qui fera succomber la gourmande…

La voilà d’ailleurs ! Les battements cardiaques d’Eros s’accélèrent. Cheveux en bataille et menton flasque, c'est bien Aimée brisée de fatigue qui s'encadre dans la porte : qu'il la trouve désirable ! De retrouver son gringalet, elle s'en voit ravie, finalement celui-là est plutôt reposant, avec ses attentions délicieuses qui lui vont toujours droit au cœur... avant hélas de lui retomber sur les hanches. Alors, en guise de préliminaires à la dégustation, et avec un grognement jouissif, elle bascule « mon chéri, mon cœur adoré » sur la table en formica…

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