mardi 9 février 2010

février

à propos du roman Février de Lisa Moore, traduit de l'anglais (Canada) par Carole Hanna, édité chez Plon

Un matin de février 1982, à l'aube, le téléphone sonne...
"Allume la radio, Helen! Tu as allumé la radio?"
C'est ainsi, par la radio, que les autres familles apprennent également la nouvelle : la plate-forme pétrolière Ocean Ranger, au large de Terre-Neuve, vient de sombrer, il n'y a aucun survivant.
L'événement est réel, retentissant. Par la suite, sur les plates-formes, on analysera les risques, on se décidera à parler de sécurité...

Mais cette fois-là, un lendemain de Saint-Valentin, quatre-vingt quatre hommes sont portés disparus ; Lisa Moore imagine que Cal, le mari d'Helen, est l’un d’eux. Et Helen se souvient d'avoir eu, la nuit précédente, une sorte d’hallucination, l'illusion d’une présence dans sa maison. Mais si ! La voix de Cal l'a même tirée du lit à quatre heures du matin : "Viens voir dehors", disait-il. A l'extérieur, au loin, un éclat de lumière l'a éblouie, douloureusement...

Une nuit de novembre 2008, le téléphone, chez Helen, résonne comme une alarme, une sirène : depuis vingt-six ans, l’angoisse est devenue familière... Mais c'est seulement John qui appelle, son fils aîné, pour qu'elle le rassure. Il va être papa, ce n'était pas prévu, lui qui n'a jamais voulu fonder de foyer, de peur d'avoir le cœur brisé... Helen écoute… Elle prend conscience qu'elle lui est reconnaissante, à lui, son garçon si sensible, d'avoir besoin d'elle ; de la même façon, elle est reconnaissante à ses filles, si dégourdies et si honnêtes, d'avoir préservé leurs relations, de l'avoir aidée à garder l'équilibre.

Voilà, le roman de Lisa Moore est exactement cela : une leçon d'équilibre.

Après la disparition de Cal, lorsqu'elle s'est retrouvée seule, désemparée, enceinte du quatrième, Helen avait décidé de préserver ses enfants, coûte que coûte. John, Cathy, Lulu, puis Gabrielle : toutes ses raisons d'être désormais. Elle avait résolu de jouer une sorte de comédie destinée à les persuader qu'elle serait toujours là pour eux, qu'ils pourraient toujours compter sur elle. Ils ne devaient pas sentir qu'elle risquait de s'effondrer et de basculer dans ce qu'elle désigne encore secrètement comme un trou béant, un "ailleurs" dont ils seraient exclus. Elle s'est donc toujours efforcée de ne jamais se montrer austère, mais au contraire confiante, attentive, généreuse. Même les jours où tout la bousculait, les dettes, la fatigue, le travail, le raffut des enfants, les souvenirs...

Il a bien fallu trouver un équilibre entre ces souvenirs, qui affluaient, et le présent qui défilait, si exigeant. Helen n’a pas lutté contre les fragments du passé qui s’imposaient à son esprit, éblouissants de clarté. Non, elle a même misé sur sa mémoire, si puissante, pour nourrir son courage. Puisque de toute façon, elle n’oublierait jamais Cal ! Comme s’ils s’étaient fait une promesse… Il y avait eu un tel courant d’amour entre eux ! Ils auraient pu se fondre l’un dans l’autre, dès le jour de leur rencontre. Alors il l’accompagnerait toujours… Lui en elle, elle qui devait faire face à l’avenir de leurs enfants… Il lui revenait la tâche de rester éveillée auprès d’eux. Pour l’aider, elle avait la certitude de son amour, la précision de sa mémoire et l’aptitude à capter les choses simples de la vie : gestes d’autrefois, détails du présent, tout avait son importance, jusqu’aux objets, si solides, si permanents…

C'est justement dans ces descriptions très minutieuses, réalistes et charmantes de petites scènes ordinaires et familiales, que Lisa Moore excelle ; avec la même minutie, elle analyse l'enchaînement des émotions dans les esprits d'Helen, de John. Le lecteur, de ce fait si proche des personnages, accepte d'être ballotté sans ménagement ni structure au gré des drames, des souvenirs, allant et venant dans le temps entre 1982 et 2008, remontant jusqu'en 1972, au moment du mariage d'Helen et Cal, poussant enfin jusqu'en 2009...

Car c'est en février 2009 qu'Helen s'accorde enfin une pause. Comme l'artisan venu à bout de son travail, voilà qu'elle contemple le résultat et revisite son passé. Et elle n'en revient pas de toutes les capacités qu'elle a su déployer, de toutes les étapes qu’elle a réussi à franchir. L'auteur offre ainsi, à travers le parcours exemplaire d'Helen, avec la volonté de coller à la vie dans tous ses errements et ses espoirs, et dans une traduction française qui semble très respectueuse de son écriture, une belle histoire d'amour et le chaleureux récit d'une reconstruction intime.

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