dimanche 28 février 2010

mine

Monsieur et Madame Mine en avaient bavé pour élever leurs filles, enfin surtout pour contenir l’une d’elles qui leur en faisait voir de toutes les couleurs. On les avait prévenus qu’avec des jumelles ils n’auraient guère de repos ! Une totale vérité ! Et avec les années, la situation s'était révélée de moins en moins gérable, et les relations de plus en plus explosives. Aude et Sybelle avaient toujours été différentes, d’apparence et de caractère, mais à l’adolescence, le fossé entre elles s’était encore creusé : Aude, d’humeur exécrable, leur donnait bien du fil à retordre. Les pauvres parents se remettaient continuellement en question, craignant de favoriser l’une au détriment de l’autre, soucieux d’équilibrer leurs sentiments, de se montrer justes…

Pas simple !

Effectivement, les deux petites Mine ne se ressemblaient en rien.

Sybelle avait joli minois, le teint clair, une peau lisse ; elle respirait la fraîcheur, la santé, et même la joie de vivre malgré l’ambiance électrique qui régnait au foyer. De belle allure et avec un maintien naturel, elle promenait élégamment ses rondeurs ; et celles-ci étaient devenues, avec l’âge, très appétissantes, à en juger par les regards appuyés des garçons. Ils étaient tous conquis par sa beauté, son charme et son caractère enjoué ; jamais elle ne pensait à les éconduire définitivement, elle recevait leurs déclarations de bonne grâce et leur demandait gentiment de patienter.

Aude, elle, à la grise et triste complexion, se déplaçait en faisant des manières, cherchant maladroitement à séduire. Lorsqu’on lui adressait la parole, elle finissait de tout gâcher : elle prenait alors un air affecté, se renfrognait, boudait. On avait vraiment l’impression de l’importuner et sa tête de dix pieds de long décourageait les rares prétendants… Evidemment, vous imaginez l’ampleur de son dépit face aux nombreuses conquêtes de sa sœur et comme elle la jalousait ! Aude faisait semblant de ne pas se formaliser, jouait la blasée que rien ne pouvait atteindre, mais avec le temps elle accumulait la rancune. Elle ne se gênait pas pour lancer en public de nombreuses piques qui visaient sa jumelle et se trouva à l’origine de quelques traquenards dont heureusement Sybelle sut s’échapper sans dommages.

Sybelle souffrait de la situation, l’air de rien, car elle éprouvait beaucoup de tendresse pour Aude à qui elle pardonnait tout, malgré ses défauts. Sybelle gardait son calme. De toute façon, ses pensées ne s’attardaient pas aux flirts et ses loisirs tournaient autour des livres et surtout du dessin ; grâce à ses crayons et pinceaux, elle se ménageait de grands moments de paix. Aude, elle, qui se complaisait dans la provocation, errait dans les rues, la nuit le jour, dépensait des sommes faramineuses dans les magasins ou les boîtes, semait des colères que des broutilles pouvaient déclencher.

Alors, me direz-vous, tout cela devait mal finir ! Vous imaginez que la pauvre Aude était condamnée à un destin minable. Eh bien non, justement ! Certes, Sybelle Mine est aujourd’hui une véritable artiste, graphiste internationalement reconnue, dont les œuvres sont présentes dans les galeries les plus prestigieuses. Mais sa sœur, elle aussi, s’est fait un nom : Audrey Mine (prononcez le patronyme à l’anglaise s’il vous plaît…) s’est imposée dans quelques réalisations tapageuses (des séries du style « paradis criminels ») après avoir rencontré, au cours d’une soirée torride, un cinéaste à la mode. Elle a même épousé un ministre, excusez du peu, préposé aux énergies, anciennes et nouvelles.

Chacune goûte ainsi au bonheur et à la réussite. D’égale popularité, Aude et Sybelle apprécient désormais de se voir quelques fois l’an et de brasser en riant leurs souvenirs d’enfance… sous le regard admiratif et soulagé de leurs parents. Ceux-là sont bienheureux, figurez-vous, et fiers : ils ne cessent d’admirer leurs jumelles et n'en reviennent pas de leurs mines réjouissantes !

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