lundi 1 février 2010

prince


« Coucou Sammy, coucou… »

Mais Sammy est encore à moitié endormi, il sort à peine d’un autre monde. Pourtant il murmure : « Mamie… Est-ce que je peux voir Mamie ?… ».
Car le petit garçon DOIT absolument parler à Maminette ! Il DOIT lui raconter ! Tous les mots sont prêts, là, dans sa tête, et elle sera trop surprise ! Pour une fois c’est lui qui fera cadeau d’une histoire !


Tu vois le chantier près de mon école, Mamie ? Ça fait plusieurs jours qu’il y a toutes sortes de machines, des engins bien plus gros que ton vieux Buldo dont tu m’as lu les aventures avec son amie la vieille dame. Depuis les fenêtres de la classe je ne voyais rien pendant la journée et ça m’embêtait vraiment d’attendre jusqu’au soir, mais il fallait bien. Il y avait beaucoup de bruit : on entendait des coups encore et encore, puis comme des pierres qui débaroulaient. Je me suis fait gronder plusieurs fois par la maîtresse, parce que j’étais dans la lune, mais je pensais trop à l’heure des mamans : je voulais aller voir de la rue comment avançait la démolition et ce que le Casino était devenu.

Mais si, le Casino, Maminette, le magasin qui était au coin, où tu as acheté plusieurs fois des petits gâteaux pour moi ! Et tu te rappelles sûrement la dame perchée sur un tabouret derrière la caisse, on aurait dit une sorcière, avec toutes ses verrues, les dents en avant et son menton tout pointu ; elle était peut-être gentille mais je ne l’aimais pas, elle me faisait peur. Enfin, voilà, maintenant de toute façon elle a pris sa retraite, comme toi Mamie, et y’a plus de Casino. Y’a plus non plus la petite maison voisine, ni le hangar dont j’ai vu les grands escalader le portail : je crois bien qu’ils allaient se cacher derrière pour fumer, c’est une copine de Maman qui les avait surpris. Et y’a plus le vieux bâtiment où des bonshommes avaient entassé des cartons, des couvertures, et aussi des bouteilles… Même qu’une fois tout avait brûlé, la sirène s’était mise en marche et toute l’école s’était retrouvée dans la cour, au cas où le feu vienne jusque dans les classes. Donc il ne reste plus rien maintenant de tout ça, que des morceaux de murs avec des tapisseries pourries et des carreaux cassés.

Par terre c’est comme un champ de pierres, de briques, de tuyaux, de planches, de bouts de ferraille : quel bazar, et quelle poussière ! Hier on s’est approchés des grillages avec les copains et j’ai demandé à Maman qu’elle me soulève un peu pour que je voie mieux ; ils ont laissé un arbre, tout au fond, un sapin qui avait l’air tout triste, abandonné. Moi aussi j’étais triste. Papa m’a expliqué qu’ils allaient construire des logements tout neufs et bien équipés, à un prix raisonnable pour que des familles qui n’ont pas beaucoup d’argent puissent quand même avoir un toit. C’est bien mais ça ne m’empêche pas de penser à tous ceux qui ont pu habiter là avant. J’ai peur qu’ils aient oublié quelque chose. Est-ce que tu crois aux fantômes, Mamie ?

Alors, tu vas trouver bizarre mais cette nuit dans mon rêve, j’ai vu un petit garçon qui se levait parmi les pierres. Il prenait pour s’habiller, et aussi pour se nourrir, un peu de tout ce qu’il trouvait au sol, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Et il y avait tellement de choses à ramasser qu’il a poussé très très vite ! Il se tenait solidement et fièrement sur la terre comme s’il avait pris bien soin de se fabriquer de belles racines. Il était beau comme un prince. Puis il est devenu tellement grand qu’il a dépassé le toit de l’école, et du coup elle paraissait bien fragile à côté et n’en menait pas large. Une dame qui ressemblait à la vieille sorcière du Casino était perchée dans le sapin, encourageait l’enfant géant, et lui montrait d’en haut ce qu’il pouvait encore glaner ici et là. Peut-être pour rire il s’est improvisé une casquette, et en me regardant fixement il m’a salué ! J’ai eu la trouille à ce moment-là, mais une drôle de chose est apparue près de lui, et elle était si jolie que ça m’a rassuré, comme un être mi-oiseau mi-papillon qui virevoltait dans l’air, entraînant une flopée de rubans, et qui avait envie de s’amuser. Et le prince s’est mis à parler, avec une voix toute douce. Il s’adressait à moi ! Il disait : « Coucou Sammy, coucou… »


« Coucou Sammy, coucou… » murmure tendrement Maman à l’oreille de l’enfant, et elle promène une main câline sur sa joue, sur son front un peu trop chaud.

« Mamie… Est-ce que je peux voir Mamie ?… Parce que tu sais j’ai rencontré son Prince, celui qu’elle a dessiné quand elle est revenue du Musée de Grenoble ! »



(d'après le dessin d'un personnage et les graphismes de Gaston Chaissac)


  
Vous pouvez retrouver Sammy en visitant les p'tits mots: parc (1), parc (2), manchot, martinets, pinces

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