vendredi 19 mars 2010

Denise

Aïe aïe aïe ! Aujourd’hui je gagne une année ! Alors pour marquer l’occasion, voici un article un peu spécial. Un anniversaire, c’est idéal pour évoquer une mère, non ? Et même si cela représente pour moi un exercice très délicat, je vais vous parler de Denise…

Cela me fait bizarre de l’appeler ainsi, par ce deuxième prénom qu’elle préférait au premier : Marie… Maman, donc, est née en 1915, partie en 2004. Elle avait plus de quarante ans quand elle m’a mise au monde, mais ce n’est pas pour cela qu’elle n’était devenue avec le temps ni mon amie ni ma complice. Ce n’est pas très facile de traduire mes sentiments pour elle et nos relations. Quels mots choisir ? J’ai craint longtemps de paraître inconvenante, injuste, ou pas assez tendre. Autant je suis parvenue à équilibrer l’hommage à mon père, Pierre, autant, la concernant, je crains de ne pas en être capable… J’essaie pourtant depuis un moment.

Dans mon village d’enfance, autour des années 60, ma mère, maîtresse et directrice de l’école publique, régnait sur la population des filles. Dans son métier elle était efficace et fière du pourcentage de réussite de ses ouailles au certificat d’études… Elle cultivait son statut, tenait sa réputation ; elle s’affirmait dans une carrière qu’elle avait délibérément choisie autrefois en quittant les terres familiales pour intégrer l’Ecole Normale. Mais ses élèves la jugeaient vraiment sévère et cela rejaillissait sur moi : j’avais l’impression d’être tenue à l’écart et on ne me faisait guère de confidences. Elle, de son côté, se montrait exigeante envers moi ; je devais récolter les meilleures notes ! Et quand j’atterris ensuite au collège, elle allait jusqu’à rédiger certains devoirs à ma place pour être sûre du résultat ! Avait-elle si peu confiance en moi ? A la maison aussi, d’ailleurs, toute initiative de ma part était bannie, notamment… en cuisine !

Chez nous, ma mère était une ménagère très performante, autoritaire, toujours active, affairée, guère disponible et peu portée aux démonstrations sentimentales ; je ne l’ai jamais vu esquisser quelque caresse à mon père et elle n’avait guère de gestes affectueux pour moi non plus. Un jour où j’avais dû lui paraître particulièrement insolente, elle s’est emportée et m’a raconté ses accouchements, elle en pleurait de s’en souvenir ; cela ressemblait à des reproches. J’avais une douzaine d’années et sur le coup je n’ai pas compris pourquoi elle semblait m’en vouloir ni mesuré combien elle avait été réellement meurtrie ! Après cela je n’ai jamais pu lui demander quoi que ce soit, ni à l’adolescence, ni plus tard au cours de ma vie de femme ou lorsque que je suis devenue mère à mon tour. J’aurais tant aimé qu’elle soit plus présente, qu’elle me conseille, qu’elle soit pour moi un recours, mais ce n’était pas possible, les phrases qu’elles tentaient se révélaient vagues ou malencontreuses… Enfin, de quoi puis-je me plaindre ? J’ai grandi dans un cocon douillet et confortable, cela aurait dû suffire …

Mes parents avaient fait un mariage de raison, une seconde alliance pour Denise, une cohabitation sans amour ; il me semble avoir perçu ce manque très tôt. Ils restaient ensemble pour son grand fils à elle, pour moi, pour la convenance. Mon père, c’était son devoir, assurait le fonctionnement général de la maison, veillait à ce que nous ne manquions matériellement de rien, et ma mère conservait grâce à lui une certaine position sociale. Quand il est tombé malade, au cours des années 90, elle n’a plus trouvé l’énergie pour vivre encore à ses côtés ; depuis le temps qu’elle ne le supportait plus, son courage l’a abandonnée. Tout ce qui avait rapport avec lui, ou avec son passé effectivement mystérieux, s’avérait désormais indécent pour elle. Lorsqu’il fut parti pour de bon, elle reporta sa rancœur, non sur moi, mais sur d’autres… perdant toute mesure.

Ma mère tenait à son apparence, soignait son corps, s’intéressait aux événements du monde, aux livres, mais se rongeait à l’intérieur. Ce n’est pas le cancer qui l’a emportée ; il s’était déclaré tardivement et elle l’avait surmonté. Mais elle était aigrie par la vie, les souffrances, les détresses, l’insatisfaction, minée par les rêves d’indépendance qu’elle n’avait pas pu complètement exprimer ni réaliser. Elle pouvait se montrer arrogante, elle voulait qu’on la plaigne de ce qu’elle avait enduré. Elle se renfermait sur ses souvenirs et sur ses certitudes, se complaisait à ressasser ses insatisfactions, gonflait ainsi ses rancunes et, ne sachant plus faire la part des choses, s’avérait de plus en plus… « maladroite », surtout envers nous, sa famille. Elle s’est éteinte par lassitude.

Les années passent… Je la comprends mieux cette Denise qui fut une jeune femme ambitieuse d’entre deux guerres, obligée à confronter envies et réalité, qui a finalement enfoui quelques secrets, peut-être étouffé des passions, et tant souffert de ses frustrations. Je la connaissais si peu finalement. J’excuse sa froideur, je ne la juge plus ; je suis simplement triste que sa vie pourtant si riche n’ait pas abouti à lui apporter tout le bonheur qu’elle espérait. Qui peut dire si j’arriverai à mieux supporter l’âge et les temps ? J’en doute… Je deviendrai peut-être « maladroite » moi aussi avec mon entourage ! Ce qui me fait peur c’est de ne pas m’en rendre compte alors et qu’on risque de m'en tenir rigueur…

4 commentaires:

DOMI a dit…

bon anniversaire avec un peu de retard
belle page sur ta maman

Martine a dit…

Merci!!

Agnès a dit…

Alors là je m'en veux car la semaine dernière je m'étais dit qu'il ne fallait pas que j'oublie ton anniversaire! Et j'ai oublié.... Désolée Martine! Alors avec 5 jours de retard, happy birthday!!!!
Bises

Agnès

Martine a dit…

No problem, thank you!!!!