mardi 6 avril 2010

collectionneur (1)


L’homme qui marchait là de long en large, devant son cabanon, au fond d’une cour encombrée d’une collection de vieilles machines agricoles et largement investie par quelques volailles bavardes, l’homme donc paraissait soucieux. Il frappait rageusement la boue tous les cinq ou six pas, provoquant un affolement supplémentaire chez les bêtes. Au moment de changer de direction, il levait les bras au ciel qu’il semblait vouloir prendre à témoin. Parfois il soulevait sa casquette usagée ; d’une main il l’agitait nerveusement comme s’il tenait un responsable, des doigts libres il grattait son crâne lisse avant d’y revisser sa coiffure. Soudain il s’arrêta, planta les deux bottes dans le sol spongieux, tortilla les bouts de ses moustaches broussailleuses. Il avait décidé…

Il se sentait incapable de suivre plus longtemps les exigences de cette femme savante aux allures mondaines et bien trop urbaine. Il faudrait qu’il fasse encore des efforts, qu’il s’habille comme ceci, qu’il lise cela, qu’il l’accompagne par-ci, la conduise par là, et qu’à l’occasion il la saute mais à sa convenance à elle. Non, vraiment, il s’agissait d’en finir ! Tant pis ! Il complèterait la page de la donzelle et passerait à la suivante… Il écrirait la conclusion déjà prévue, et incontournable de toute façon, mais il aurait apprécié de prolonger le jeu cette fois, car la poupée le sortait quand même de son ordinaire…

Tout avait si bien commencé ! Il se rappelait leur rencontre, il y avait à peine un mois. Cet après-midi-là, tout offert au soleil, au volant de son tracteur, il revenait du Grand-Champ qu’il avait sillonné depuis l’aube. Elle avait garé son coupé, à cheval sur herbe et bitume, au ras du fossé : panne d’essence, batterie du portable à plat, oubli du chargeur,  la totale ! L’étourdie avait sorti le grand jeu pour l’embobiner : "Vous tombez à pic, s'il vous plaît, monsieur... Je ne sais même pas où je suis, enfin j’ai pris la route sur un coup de tête, alors me voilà drôlement embêtée, et perdue en plus…". Hmmm ! Lui aussi avait trouvé que cela tombait à pic… Justement il comptait repartir le soir même pour dégoter une… Enfin, bref, il l’avait conduite à la station service du bourg, puis ramenée avec un plein jerrican jusqu’à sa voiture. Bien sûr, il lui avait proposé de venir à la ferme, pour téléphoner, prévenir, se rafraîchir. La suite avait été très romantique. Elle s’était extasiée devant l'habitation restaurée, "trop classe!", avait gloussé en contemplant le poulailler, "trop drôle!", puis elle avait voulu visiter le cabanon, "trop mignon!". Ben voyons !

Alors, sur un ton faussement timide, il lui avait murmuré : "N’allez pas vous moquer M’dame, j’y ai un p’tit jardin secret !"…

à suivre : collectionneur (2)

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