samedi 10 avril 2010

collectionneur (2)

(Si vous avez manqué le premier épisode, il est ici !)

M’dame n’était vraiment pas farouche et n’avait pas hésité à traverser la haie d’outils impeccablement alignés derrière la porte de la maisonnette. Au fond, elle découvrit l'atelier du proprio, son refuge. Un portrait en cours posé sur un chevalet, des silhouettes achevées sur des toiles bien rangées le long des parois, "tiens donc, beaucoup de dames !" avait-elle constaté... Quelle surprise encore quand il lui avait montré sa collection de porte-plumes et de pinceaux, ses encres et ses aquarelles... Par une large baie inattendue, elle avait admiré la vue : une prairie, du gazon impeccable, quelques parcelles fleuries, elles aussi très ordonnées, "mes collections de roses" avait-il précisé, précédant l’orée d’un joli bois… Bien sûr, elle avait été charmée, et il faut bien le dire, excitée, par l’endroit et surtout l’originalité du bonhomme.

Il l’avait laissé partir, sans rien tenter, persuadée qu’elle reviendrait. Ça n’avait pas loupé : le lendemain, le coupé avait passé le portail à l’heure de l’apéritif ; avant le café il l’avait sauvagement basculée dans un coin du cabanon, sur un sofa rustique qui en avait sans doute vu d’autres… Elle avait a-do-ré et trouvé le tout hyper cool !

Hélas elle l'avait embringué par la suite dans quelques virées à la ville qui lui laissaient toujours un goût amer : il avait compris qu’elle exhibait son fermier comme la dernière trouvaille branchée, son jouet. Ce qui finissait par l’exaspérer ; là, elle inversait trop les rôles.

Ah forcément, il regretterait le joli corps et les frissons qu’il aimait faire naître et sentir sur la peau douce et parfumée de la gourgandine. Ça le changeait de ces gamines rustaudes qu’il devait aller chasser à l’autre bout du département ; elles étaient fades mais faciles, trop contentes de goûter à l’aventure, à quelques plaisirs secrets, piquants, sous les caresses d’un homme mûr … Non, ce n’était pas à cette citadine de conduire le jeu, il devait rester le maître ; le délai de pose avait expiré, il allait terminer le dessin, valider son dessein à lui, son destin à elle.

Il avait décidé… Il entra dans le cabanon, balaya du regard la collection d’outils pour choisir le plus adapté, le mieux aiguisé, pour mener à bien son projet, prépara également la bêche pour la future parcelle et se fraya un passage jusqu’au coin de l’artiste. Il s’installa devant un petit bureau et prit ce qui ressemblait à un carnet de croquis ; il se mit à le feuilleter, prononça à voix haute quelques prénoms avec tendresse, Samantha, Jacqueline, Audrey, Georgette (ah ! Georgette !) qui évoquaient tant de délicats souvenirs… Il caressa enfin une page à peine entamée et sélectionna dans la collection du plumier une sergent major toute neuve ; à l’encre de Chine, il traça alors des belles lettres, pleines et déliées, décrivant la nouvelle variété de roses dont il allait bientôt agrémenter son parc. Une écriture qui scellait le sort de la dernière amante : une pièce qui enrichirait certainement sa collection la plus spéciale... 

Quand il entendit le ronronnement du coupé sport, il couvrit amoureusement la page d'un buvard, rangea calmement le cahier et se dit qu’il devrait bien songer après coup à faire disparaître la voiture !

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