dimanche 16 mai 2010

faille (2)


(Pour comprendre ce qui suit, il est nécessaire d'avoir lu le message précédent, faille (1), récit du rêve auquel tout le texte fait référence.)

la réalité...

De l'eau... Une cascade… Une douche ! Voilà, c’est ce bruit qui fait émerger Augustin d’une sorte de vision cotonneuse indéfinissable… Il est à l’hôtel, oui, bien sûr, et le voisin se lave juste là de l’autre côté du lit, derrière la mince cloison… Quelle douloureuse impression, comme s’il refaisait surface après un plongeon risqué, ou une bonne cuite. Les sons, un temps estompés, se révèlent soudain insupportables, résonnent dans son crâne, accompagnés d’une sorte d’angoisse… Peu à peu, Augustin recolle  à la réalité, au décor, aux objets qui l’entourent, la valise, son téléphone, ses vêtements en vrac sur l’unique fauteuil. Trop épuisé hier soir, il n’avait même pas dîné, il se souvient être rentré, au radar, s’être déshabillé dans la pénombre et jeté sur le lit !  La lumière du jour inonde à présent la chambre et ses yeux se posent sur le tableau accroché au-dessus du minuscule bureau : le château des Eyguières, dans toute sa splendeur nouvelle… Les Eyguières, son territoire d’autrefois, la friche de son enfance…

Alors là, tout lui revient d’un bloc : le rêve en entier ! Il revoit tout, d’un coup, clairement, l’ensemble et les morceaux, dans l’ordre et dans le désordre. Ça lui fait souvent ça d’ailleurs : au réveil, des images précises, et quelques heures après il a tout oublié. Comme d’habitude aussi, il se rend compte que le scénario nocturne s’est nourri des détails de la journée précédente, de ses actes et de ses mots, de ses diverses rencontres, en les combinant étrangement dans un ensemble abracadabrant… aujourd’hui encore, ça ferait un régal pour son psy !

Oui, il s’est bien assis au bord d’une fontaine, mais c’était sur la place du village, après avoir rendu visite à sa mère. Il avait alors besoin de faire le point, de se remettre, de se laisser aller à quelques larmes avant de reprendre le cours ordinaire des choses. Sa maman l’avait à peine reconnu, elle était si calme, si absente. Il lui avait beaucoup parlé, comme il le faisait toujours, lui rappelant quelques scènes d’autrefois pour tenter d’éveiller en elle les souvenirs. Peine perdue,  les portes de sa mémoire étaient cadenassées, sa maman en avait égaré les clés sans plus trouver la force d'aller les dénicher. Il espérait à chaque rencontre déceler une faille dans le mur qui la séparait du monde, du passé et du présent, provoquer une lueur d’intérêt, sentir même une infime connivence ; or, maintenant, elle reconnaissait rarement même Augustin ou Marylin, ses propres enfants… Hier donc, mère et fils s’étaient longuement promenés dans le jardin de la maison de retraite, un espace coquet où déambulaient au ralenti les pensionnaires, accompagnés ou non des soignants en blouse blanche, ou s’aidant de leurs cannes, goûtant le soleil printanier.

Pourquoi dans son rêve Augustin a-t-il transporté tous ces gens dans le parc des Eyguières ? Sans doute à cause de ce tableau qui chavire les poussières d’enfance : autrefois ce n’était qu’une brousse, ouverte à tous vents, abandonnée. La propriété tout en coins, recoins et passages, riche d’odeurs, du tendre au nauséabond, constituait le champ de leurs escapades, de leurs prospections secrètes de gamins intrépides ;  Augustin, sa sœur et la bande, aventuriers ou détectives, inventaient des trésors à découvrir, des enquêtes à mener, des indices à trouver, des otages à délivrer ; que de scénarios compliqués étaient nés dans leurs imaginations foisonnantes, rien qu'en parcourant le fouillis de cette nature toute offerte à leurs jeux. Augustin n’a pas remonté l’allée du château depuis belle lurette ; si la demeure, restaurée, ressemble aujourd’hui vraiment à cette photo, là, qui le nargue, ça vaut peut-être le coup d’aller y jeter un coup d’œil…

Une heure plus tard, Augustin se retrouve devant le portail ouvragé aux pans cadenassés, démesurément haut, encadré par deux piliers immenses aux pierres décapées… Entrée interdite… Il longe la haie touffue, qui n’est plus sauvage, doublée d’un grillage entretenu et serré. Quel désarroi ! Le passé n'est plus, et le présent inaccessible ; pas la peine de faire le tour, il n’y aura sûrement pas de faille… 

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