samedi 10 juillet 2010

rue

Je porte des livres à Andrée depuis deux ans ; à l’occasion de ma dernière visite, qui correspondait à son quatre-vingt-sixième anniversaire, j’ai joint un petit cadeau assez particulier. J’attendais depuis plusieurs jours, avec impatience, le moment de lui offrir.

Andrée ne sort plus beaucoup de chez elle, plus assez, elle aimait tant autrefois parcourir sa ville et rencontrer du monde. Ça lui manque de ne plus pouvoir aller vers les autres et elle adore quand on vient la voir. Ainsi je suis reçue toujours très chaleureusement. Je sais que mes livres lui procurent du bon temps lorsqu’elle est seule. La lecture lui donne toujours du plaisir et le sentiment d’être active et dans le coup, bien mieux que la télévision. Nous parlons de tout, de nos familles d'aujourd'hui, des années passées, et je profite largement des nombreuses histoires qu’elle me raconte sur Lyon où elle est née, sur les traditions locales, perdues ou retrouvées ; nous bavardons aussi d’actualité, d’une évolution de la société qui la laisse comme désemparée, de médecine, de musique, de peinture, d’écriture ou de poésie… Ah ! la poésie !

Depuis quelque temps, Andrée me confie que les souvenirs bouillonnent dans sa tête ; beaucoup  remontent de l’enfance, au détriment de sa mémoire immédiate. Elle me cite des faits précis, les dates, les noms, tout lui réapparaît si clairement ! Mais un jour, il y a plusieurs semaines, elle m'a déclaré qu'une chose parvenait à l'obséder, une phrase… En repensant à la rue de l'Ordre, aujourd'hui rebaptisée rue Antoine Charial , où elle habitait enfant, lui sont revenus des mots, le début d’un poème… Mais impossible de se remémorer la suite de la poésie, ni son auteur. Andrée se rappelle si bien pourtant toutes les autres récitations apprises à l’école primaire, entre 1932 et 1938, avec ses maîtresses "formidables". Elle m’a alors dicté ce qui lui trottait dans l'esprit en me demandant de faire quelques recherches, au cas où…

C’est une rue étroite bordée d’humbles maisons 
Dont la pluie a marqué de lèpre les façades…

J’ai commencé par interroger Google, en proposant comme indice l’ensemble du texte, puis j’ai saisi les mots-clés, sans succès. J’ai parcouru aussi de nombreux sites de poésie… J’ai consulté mes propres livres et des manuels scolaires d’autrefois : j’en possède encore qui appartenaient à ma mère, Denise, qui fut institutrice… Bredouille... Enfin, je l'avoue, j’ai renoncé…

Mais Andrée me reparlait à chaque entretien de ces vers, et comptait tellement sur moi !

Alors j’ai appelé au secours mes "personnes ressources" comme je les appelle, lecteurs à haute voix de la Bib’ à Dom’, des connaisseurs, amateurs de littérature et notamment de poésie. L’un d’eux s’est pris au jeu au point de s'avouer par la suite très "énervé" de ne pas voir aboutir ses démarches.  Et c'est lui qui,  quelque temps plus tard, me suggéra cette idée décisive : "Pourquoi ne poserais-tu pas la question au guichet du savoir ?"… Bon sang, c’est bien sûr, j’aurais pu y penser plus tôt, j’ai le le lien dans la marge du blog qui me crève les yeux tous les jours ! Merci Bruno !

Le guichet du savoir est un service en ligne offert par la Bibliothèque Municipale de Lyon. Après l’inscription, gratuite, on peut poser toutes sortes de questions, sur tous les sujets. Les bibliothécaires s’engagent à répondre en quelques jours. La recherche concernant les lignes que je leur ai soumises leur a demandé moins de vingt-quatre heures ! Je ne vous décris pas ma joie lorsque j’ai découvert leur réponse, me régalant à l’avance de ma prochaine visite chez Andrée !

Le message du guichet du savoir m’orientait vers le silo de la Bibliothèque de la Part Dieu afin d’y consulter une Anthologie des poètes français contemporains par G. Walch, ou les Poèmes d’Amour d’André Rivoire, parmi lesquels je trouverais la Petite Rue correspondant à ma demande. Ces livres, disponibles pour le premier au silo moderne, et pour le second au fonds ancien car édité en 1909, ne peuvent pas être empruntés… J’ai donc pris connaissance sur place des vers d'André Rivoire, né dans la région, à Vienne, et qui fit ses études à Lyon : ses mots émouvants et simples décrivent toutes les formes de l'amour sur une musique juste et tendre loin d'être démodée... Puis je me suis attardée à recopier les strophes qui m’intéressaient.

Voilà donc ce que j’apportais il y a quelques jours à ma lectrice, une Petite Rue imprimée sur un beau papier paille. Andrée n’en croyait pas ses yeux, redécouvrant doucement la poésie, s’arrêtant plusieurs fois pour commenter l’ambiance de cette rue, la comparant à l’image gardée de la sienne, jalonnant sa lecture de nouveaux souvenirs… En complément, je lui ai aussi donné copie d’une Sagesse,  seul poème d’André Rivoire déniché sur internet.

L'évocation d'une rue populaire d’autrefois, un joli texte et beaucoup d’émotion, poésie et mémoire, plaisirs de recevoir et d’offrir : des p’tits bonheurs d'aujourd'hui...

2 commentaires:

Accent Grave a dit…

Quel plaisir de chercher!

Mon fils est chercheur, je lui demandais ce qu'il ressentait lorsque ses recherches aboutissaient. Il répondit:

Bof, c'est pas aussi important que ça de trouver, l'important c'est de chercher!

Cela m'a quand même mun peu déçu.

Accent Grave

Martine a dit…

Quand même il doit ressentir une sorte de jubilation au moment où il tient quelque chose d'enfin exploitable, non? Et trouver l'encourage forcément à repartir dans un nouveau projet...