mardi 31 août 2010

confusion

L’écrivain…

Il se terre ici depuis des jours. Il ne voit personne ; ça ne lui manque pas du tout. Fenêtres, lucarnes, porte d’entrée sont soigneusement fermées, pour surtout ne rien entendre du dehors. Lui-même fait peu de bruit, tolérant juste le tapotis sur son propre clavier quand il recopie un manuscrit. La plupart du temps, il écrit au stylo, c’est discret au moins. Il a une grosse réserve de crayons, de papier vierge aussi, et bien sûr des provisions suffisantes de nourriture, toutes ces boîtes tapissant les murs jusqu’au plafond. Il est tranquille pour un moment, il travaille beaucoup, il mange peu. Il ne supporte plus de sortir ; à l’extérieur, tout le dérange et l’angoisse. Marcher, parler, quel intérêt ? Sa passion, son métier l’ont mis à l’aise. Alors, là, sous les toits, dans son loft coquet, bien rangé, tranquille, rassurant, il invente des histoires, dont il se nourrit, et ça lui suffit. Il se fond dans tous les personnages qu’il crée, il se gave de leurs aventures et de leurs possibles ; toutes leurs vies comblent la sienne. Il se murmure qu’il est éternel, à force de se glisser dans toutes ces peaux, de mourir et de renaître à volonté, donnant libre cours à ses fantasmes, à ses lubies, grâce à la magie d'une inspiration ou au gré d’une pointe bic.

Le héros…

La récente créature imaginée par notre écrivain lui ressemble beaucoup, comme c'est curieux... Heureusement, certains détails importants les opposent ; le futur lecteur ne confondra pas !

Le héros donc, celui du roman actuellement en construction, habite un dernier étage,  comme l'auteur, avec une vue imprenable sur les toits de la ville ; mais dans sa mansarde fictive, une ancienne et étroite chambre de bonne sans doute, on ne constate aucun luxe. Il est écrivain lui aussi, mais c'est un être plutôt dépressif, qui se lamente régulièrement sur son sort et maudit les éditeurs qui s'acharnent à l'ignorer  ; le lisent-ils seulement ? Pour comble de malheur, aujourd'hui, le pauvre vient d'être abandonné par son dernier amour, sa petite princesse comme il la désigne encore...

Le personnage s’assoit lourdement sur une chaise antique et grinçante, il est las ; de ses doigts pendouille un nouveau refus de publication. Ses pensées s’égarent, ses yeux traînent sur les livres entassés contre le mur, se chagrinent du désordre laissé par la jeune maîtresse envolée. Le temps s’est arrêté, son temps à lui et celui du monde tout autour ; rien ne va plus.

Par la lucarne sans rideau, il aperçoit pourtant la flèche d’une grue qui sillonne le ciel ; il distingue le câble, qui glisse, un imposant crochet, qui descend, il en perçoit le ronronnement et s'agace d’autres rumeurs du chantier : ainsi dehors la vie continue ? Il se lève, s’approche de la vitre, tente d’apercevoir l’homme dans la cabine de l'engin ; comme il l’envie !  Il se souvient que, gamin,  ce genre de métier le fascinait. Mais lui a toujours eu le vertige, il a toujours été trouillard ; il est resté un nul.

L’un, ou l’autre…

L’écrivain s’est redressé, comme son héros. Lequel propose de positionner à présent la chaise sous la lucarne ? Lequel soulève brutalement la poignée ? L’un est assailli par une soudaine bouffée d'air et une profusion de bruits, l’autre est grisé. Il escalade le rebord douteux et se retrouve sur une volée d’ardoises glissantes. En équilibre instable, il a peur ; l'un doit cependant comprendre ce que ça fait d’être un héros, même  si l'autre est en perdition. Tiens, le grutier, par-delà la ligne de toits, est sorti de son bocal et lui crie quelque chose. L’écrivain suffoque, depuis quand n’a-t-il pas respiré la ville ? Le héros n’a plus de raison de vivre. Il ouvre les bras, drôle d’épouvantail ! L’un est étourdi, l’autre est résolu, il bascule, il tourbillonne, les yeux effarés ; il s’agite, s’efforçant de saisir une corde improbable, un dernier rappel. C’est un corps confus qui s’écrase dans l’étroite cour, comme un chargement de pâte à modeler. Le choc est dramatiquement visqueux et bref, résonne timidement, puis c’est le silence, et plus la moindre inspiration !

Un écrivain, ça  joue parfois à se raconter des histoires à mourir : existe-t-il métier plus vertigineux ?

2 commentaires:

Accent Grave a dit…

J'ai beaucoup aimé ce texte. Pour connaître quelques éditeurs, je sais ces derniers conscients de l'effet dévastateur d'un refus de publication.

Au Québec, un éditeur recevra 200 manuscrits par année et n'en retiendra que deux, parfois trois d'entre eux (je ne parle pas des écrivains déjà publiés).

Et puis, une fois publié, il faut être vendu. Les libraires retirent rapidement les invendus de leurs tablettes.

Suffit pas de vouloir écrire pour être lu.

Accent Grave

Martine a dit…

Vous soulevez tellement de questions Accent Grave...

Les gens qui veulent écrire ont des objectifs si variés. Outre le plaisir qu'ils éprouvent à raconter des histoires, ils peuvent aussi ressentir le besoin de sortir quelque chose du fond d'eux-mêmes. Dans les ateliers d'écriture, je rencontre des personnes qui veulent garder leur démarche intime: je n'arriverai pas à les convaincre de publier leurs textes sur le site de l'université. D'autres ont clairement l'envie d'apprendre à écrire "un livre", "un roman" et certains pensent à la publication bien sûr. Dans ce cas, vouloir écrire est une idée tellement importante, voire obsessionnelle (vitale) qu'ils ne voient souvent que la première étape du long parcours.

Vivre de son écriture, quelle chance ! Mais faut-il avoir du talent? Et qu'est-ce que le talent ? Et n'y a-t-il pas autant de talents que de goûts ? Et puis il faut être lancé, avoir déjà un nom, faire une bonne rencontre... Il faut vraiment y croire, être passionné, ou ambitieux...

Je suis époustouflée par la quantité de publications et toutes les piles en librairie; et tous ces écrits occasionnels ou sensationnels qui parasitent le choix. Comment faites-vous pour vos lectures? Moi je feuillette, je fais confiance aux choix de quelques amis, je lis quelques critiques... Mais on passe à côté de plein de pépites certainement qui passent à la trappe...

Je suis un peu longue sur le commentaire mais j'étais surprise que vous rebondissiez sur le thème de l'édition. Et du coup je me suis rappelée mon p'tit mot "gougnafier" qui date de l'an dernier... Je l'avais presque oublié celui-là!

A suivre!