jeudi 30 septembre 2010

fait divers (1)

On peut dire que j’ai bien aidé les employés du commissariat de Nyol à occuper leurs journées cette année ! J'ai appris un peu tard, après la noce fatale que je vous conterai bientôt, qu’ils avaient acheté mon dernier livre dès sa parution. On se fait des idées, jamais je n’aurais imaginé avoir des lecteurs dans la police…

Sur la jaquette imposée par mon éditeur, il était clairement stipulé que tout cruciverbiste se devait de posséder un tel recueil de définitions, outil indispensable pour s’exercer à la résolution des problèmes les plus complexes. Or, pour tout vous expliquer, les agents en question s’ennuyaient terriblement à l’époque, dans notre quartier sans histoire. C’était bien avant qu’adviennent, coup sur coup, l’affaire du vieillard dans le congélateur, puis ce crime sordide à l'aide d'un extincteur, et enfin ma prestation personnelle. Nos flics désœuvrés avaient alors largement le temps chaque matin de nettoyer à fond leurs bureaux trop calmes et leurs cellules vides et d’en faire disparaître la moindre crasse. Ils passaient les heures restantes à remplir des grilles de mots croisés, chacun dans son coin ou en équipe ; ils étaient vraiment devenus accros, s’appuyant largement sur l’ouvrage de référence en la matière, MON ouvrage.

L’un d’eux proposa un jour à ses collègues de participer à quelques concours organisés par les quotidiens locaux, afin de mesurer leurs compétences. Et ils se mirent à jouer, puis à gagner, assez souvent d’ailleurs, devenus imbattables grâce à mes conseils. Ils allaient fêter leurs succès dans les bars de l’arrondissement, et on les rencontrait parfois le soir, après leur tournée, pris d’une légère ivresse et sollicitant une étrange charité : "Oh pas grand chose m’sieur, m’dame, un p’tit meurtre bien crapuleux, même amateur, mais faites que demain nous ayons enfin de quoi agiter nos menottes, garnir nos rapports et justifier notre solde, par pitié !"

Et voilà ! Sans le vouloir vraiment j'avais participé à exaucer leur prière, les remerciant curieusement d'avoir consulté mon guide avec constance et assiduité...

à suivre... fait divers (2)

jeudi 23 septembre 2010

flaque

Je devais me convaincre que le type était mort. J'allais attendre un peu avant de me relever, malgré ma position très inconfortable. Il me fallait tout observer, et faire attention aux moindres détails ! Le sang avait trempé sa chemise et commençait à s’épandre sur le carrelage : "Bientôt la flaque !" me répétais-je en boucle. C'est alors que le mot flaque s'est mis à rebondir dans ma tête, à m’obséder...

Flaque flaque flic… Bien sûr, les flics ! Ils allaient se pointer ! Les voisins avaient dû les alerter, inquiets d’avoir perçu des hurlements, des échos de notre lutte. Il était temps de réagir, et de réfléchir : comment les persuader, ces flics, que j’avais agi en légitime défense alors que j’avais manifestement flanqué l’individu par terre, et que je le maintenais encore plaqué au sol ?…Toujours à cheval sur les reins de cette ordure,  et notant de la main droite quelques pensées sur mon calepin, je décollai la gauche du manche corné de mon coupe-papier, une arme banale saisie évidemment dans le feu de l’action. Ça se voyait que je n’avais rien prémédité, non ? Quand même, quel talent ! J’avais impeccablement planté la lame où il convenait de le faire, visant  le bourrelet qui soulevait le tissu entre les omoplates de ma victime. Je glissai les doigts au ralenti le long du bras gauche de mon bonhomme, puis sous le coude que je soulevai… et relâchai soudain.

Je commençai à ricaner : "Tu es tout mou, tout flasque !"… Flasque frasque… "Tu n’es plus rien, finies tes frasques Frank… Ah ! Voulais-tu me soutirer du fric, par exemple, en me faisant gober quelque fable, et t’embarquer ensuite pour Flic en Flac ?"… Flaque… Ce n’était plus dans une flaque, mais dans une mare de sang que baignaient à présent les flancs de Frankie, et mes genoux ! … Pire, une marée rouge vermillon, un désastre... "Ah ! C'est sûr, y a de quoi se marrer hein ?", explosai-je en riant franchement cette fois et en tressautant nerveusement…

"Bon ça suffit là, tu m’écrases et puis t’as un peu forcé sur la poche de gouache non ?", gémit mon cobaye en s’efforçant de tourner son visage vers moi. "Je veux bien que tu nous mettes en situation pour ta prose, mais là, je craque !"... Craque... claque... flaque !

lundi 20 septembre 2010

patrimoine

utopie et tata

Peut-être avez-vous profité des Journées du Patrimoine, le week-end passé, pour accéder gratuitement à l’un de nos prestigieux musées ? Ou bien avez-vous visité des bâtiments, des jardins ordinairement fermés au public ? Les tentations, les idées, les listes ne manquaient pas ! Pour ma part j’ai parcouru quelques sélections, cherchant des propositions originales qui m'assureraient, en plus, un peu de calme et une foule raisonnable ; j’ai fini par choisir deux destinations, à proximité de Lyon... des endroits où l’on peut, en fait, se rendre à tout moment de l’année !

Utopie…

Samedi, j’ai donc pris l’autoroute du Sud pour, après une vingtaine de kilomètres, m’arrêter à Givors. Il s’agissait de constater sur place à quoi ressemblait, en plein centre, la fameuse Cité des Étoiles bâtie par Jean Renaudie entre 1974 et 1981. Pour la réhabilitation de la vieille ville, l’architecte avait alors repris des formes déjà utilisées pour de précédentes constructions à Ivry-sur-Seine : des compositions en triangles, des appartements imbriqués, tous différents, offrant de nombreuses ouvertures et terrasses en jardins.

Le curieux ensemble givordin constitue une des cinq Utopies Réalisées qui, situées en région lyonnaise, témoignent de programmes architecturaux très particuliers conduits au cours du XXe siècle : ces projets modernes, audacieux, ambitieux, voulaient transformer l’habitat urbain en réel lieu de vie, en favorisant le logement social et les échanges, en incluant les services, les commerces, en y associant aussi parfois la nature.

Ainsi furent conçus :
- le quartier des Etats-Unis, à Lyon, entre 1917 et 1934, par Tony Garnier,
- les Gratte-Ciel, à Villeurbanne, entre 1924 et 1934, par Môrice Leroux,
- le Couvent de La Tourette, entre 1953 et 1960, et le site de Firminy, entre 1954 et 1965, par Le Corbusier.

Parcourant aujourd’hui, à Givors, par ses escaliers et ses coursives, la Cité des Étoiles, observant sous tous leurs angles ces habitations pointues qui épousent le flanc nord de la colline Saint-Gerald, je ressens pourtant des impressions mêlées. L’assemblage est évidemment surprenant mais le béton s’abîme, éclate, noircit, la végétation d’origine a disparu, certains logements paraissent même abandonnés. Le matériau reste froid malgré ses formes géométriques originales, et l’ambiance générale s’avère plutôt triste… Aurais-je constaté plus de vie et d'animation en semaine ?










Tata...

De Lyon, ce dimanche, je suis partie cette fois vers le nord, remontant d’abord la Saône pour gagner ensuite dans les Monts d’Or la commune de Chasselay. Il faut encore croiser la bonne départementale pour arriver au tata sénégalais… Dans cette « enceinte de terre sacrée », unique en France, sont inhumés les corps de 196 soldats d’origine africaine. Ces hommes faisaient partie d’un régiment ayant affronté l’armée allemande les 19 et 20 juin 1940, dans un lieu tout proche dit Vide-Sac, jusqu’à finalement rendre les armes. Parmi les prisonniers, tous les Africains furent immédiatement exécutés. Ce lieu de mémoire, résultant de la volonté de Jean Marchiani, alors secrétaire Général de l’Office Départemental des Anciens Combattants, Mutilés et Victimes de guerre, fut inauguré en novembre 1942 et classé nécropole nationale en 1966.

L’endroit est réellement magnifique, propre, entretenu. Il y règne une grande quiétude. Sous le soleil, les couleurs sont éclatantes : le rouge foncé des hauts murs et des tours hérissées de pieux, le rouge plus pâle  des pierres tombales, la verdure alentour… Des masques décorent le portail d’entrée, figures stylisées et bienveillantes…













Voilà, telles furent donc mes deux escales patrimoniales. Puissent effectivement de telles journées nous permettre de connaître et célébrer de grands hommes, et des moins grands, ces illustres créateurs qui ont dessiné des bâtiments de vie inscrits désormais dans nos paysages, mais aussi ces simples et courageux soldats morts sur les mêmes terres. Ce sont des belles phrases bien sûr, mais l’important c’est qu’elles résonnent en nous comme étant sincères. Moi je voudrais bien participer à préserver un peu de mémoire collective, rien qu'en partageant ces petites découvertes...

jeudi 16 septembre 2010

vieux

à propos d'un livre, d'un mot...

Mon vieux et moi, c’est un tout petit roman, si mince qu’il risquerait bien de passer inaperçu. Ce serait dommage pourtant de laisser se perdre un aussi joli texte…

Ces menus chapitres décrivent en effet des "moments précieux", onze mois pendant lesquels deux êtres ont cheminé côte à côte et partagé leurs existences : un retraité tout neuf, assoiffé de "bonheur paisible", et  Léo, presque centenaire, approché par hasard, délaissé par sa propre famille… La situation est assez originale tout de même puisque le premier a curieusement proposé d’adopter le second, carrément ! Peut-être guidé par quelque remords au regard d’attitudes antérieures, en tout cas persuadé de  pouvoir tenter maintenant de "sauver une vie", le plus jeune souhaite vraiment offrir à l'aîné sa présence quotidienne ainsi que l’occasion de se faire enfin "un pote"! Et Léo a accepté…

Pas simple d’accueillir chez soi une personne âgée, très âgée, même "volontaire", avec ses "légers troubles cognitifs"... Pas simple de rester "brave" et attentif à chaque minute de chaque jour, même si l’on s’attache à cet autre si fragile… Au bout d’un moment, les bons sentiments et un espace aménagé ne suffisent plus. Que faire alors ? Se résoudre à rendre l’homme emprunté ?

L’adoptant raconte son immense tristesse, mais aussi sa fierté d’être parvenu, sans presque rien connaître de lui, à aimer Léo, jusqu'à le considérer comme un père, comme "son" vieux. Pierre Gagnon, par l’emploi du "je", se rapproche de l’oreille du lecteur, teinte son récit de touches sensibles, émaille cette "course perdue" de scènes justes, tout en dosant gravité et humour. Il n’y a pas dans ces pages à craindre quelque leçon que ce soit ; certes on ressent intimement l'émotion du narrateur et son désarroi mais on goûte surtout l’infinie tendresse d’une rencontre très particulière.


L'utilisation du mot vieux, dès  le titre, assure d'un ton familier.  N'aurait-on pas tendance par ailleurs, dans notre vie actuelle, à gommer ce nom commun des en-têtes et  à l'éviter dans les conversations ? A ce "vieux" auquel on prête parfois une valeur presque méprisante, on préfère des expressions aux connotations jugées plus positives, moins dépréciatives ; ici on parle désormais uniquement de "personnes âgées", là de "sages"...

Cela me rappelle cette étude, réalisée l’an dernier pour Notre temps et relayée par le site senioractu.com, classant les appellations à la mode en France pour désigner les plus de 50 ans.  Moins chargé d'années que l'"ancien" mais un peu plus que le "senior", on y cite par exemple le "vétéran"... Or, pour anecdote, ce terme s'appliquait jadis à la bête de somme trop usée pour servir à la guerre, et c'est ainsi que dans la famille du mot "vieux", on trouve un inattendu "vétérinaire" !

"Ben ma vieille, on finit toujours par tomber sur de curieux détails…", me direz-vous, accompagnant vos paroles d'une tape amicale sur l'épaule.

"N'est-ce pas ? Mais restons-en là, si vous le voulez bien, car à trop provoquer le sujet, je crains de prendre encore un sacré coup de vieux !"

jeudi 9 septembre 2010

tonnerre

J’avoue encore une escapade... Oui, c'est vrai, on peut dire que le week-end dernier j'étais complètement à l'ouest ! J'avais mis le cap sur le bout du bout du monde, des heures de train pour une fin de terre… Un long voyage aller, un retour interminable, heureusement compensés sur place par un temps magnifique, un soleil radieux, bref une météo du tonnerre : un comble puisque je résidais pendant quelques jours… à Brest !

D' la secousse (du coup, si vous préférez !), voilà ce tonnerre qui me prend la tête ; j’ai donc décidé de m’en débarrasser ici, ainsi que de quelques membres de sa famille !

Je vais peut-être vous étonner mais je lui trouve un comportement plutôt intéressant à ce p’tit mot-là car il se révèle capable du meilleur comme du pire ! La météo "du tonnerre" évoque bien un climat d'excellence pour l'occasion et vous pourriez aussi me raconter, en échange de mes confidences, votre dimanche "du tonnerre", super, génial, avec une personne "du tonnerre", trop cool, vraiment sympa, avec qui vous sentez que ça va rouler "du tonnerre", rien que du bonheur en perspective !… En revanche, quand il désigne plus concrètement le bruit de la foudre, ce même tonnerre surprend, ébranle, assourdit, faisant craindre les intempéries à venir ;  on s'y réfère fréquemment pour décrire un coup du sort, un événement brutal, imprévu, susceptible de bouleverser le cours d’une activité, voire d’une existence. On imagine bien aussi une voix "de tonnerre", forcément percutante, autrement qualifiée de tonitruante… On parlera de détonation dans le cas d'une déflagration violente et soudaine provoquée par l'explosion d'une bombe ; tel mélange gazeux, quant à lui, s'avèrera susceptible à tout moment de détoner… Détoner ? Un seul n ? Mais oui ! Curieusement c'est son homonyme  issu de "tenir" qui en prend deux : ce verbe-là, "détonner" s'applique à la voix ou à la couleur qui tranchent et ne sont pas "dans le ton", ou  bien à cette personne dont la présence paraît incongrue parmi les gens d'un autre milieu…

Mais revenons au tonnerre, et à celui de Brest, tant qu’à faire ! D'où vient que l'on associe un tel fracas et cette ville bretonne ? Eh bien notre port finistérien est bien connu pour ses installations militaires et navales, n'est-ce pas, et le tonnerre de Brest désignait simplement le coup de canon ponctuant autrefois l’activité quotidienne de l’arsenal : c'était le signal de l’ouverture ou de la fermeture de ses portes. Il existe une seconde explication, très controversée, en rapport avec le bagne qui fournissait ce même arsenal en ouvriers : le tonnerre de Brest correspondrait à cet autre coup de canon qui, tiré depuis la forteresse, avertissait parfois la population qu'un prisonnier venait de s'évader...

On retrouve l'expression largement utilisée comme titre ou appellation, choisie comme enseigne pour de nombreux restaurants et autres crêperies... Mais Tonnerre de Brest c'est aussi, par exemple, le nom d'un groupe de musiciens dont j'ai particulièrement apprécié les récentes reprises de Chants de Marins Traditionnels. Goûtez voir cette anthologie ! L'album vous semblera familier et franchement y a rien de mieux pour sentir la brise... Eclatant !

Enfin, pour tout dire, je n’y étais pas vraiment en touriste ces jours derniers en Finistère, ni pour un pèlerinage… Et je finirais juste par un message plus... personnel : à mon dernier oisillon qui vient de quitter le nid pour s’envoler jusque là-bas et s’y poser un temps, je te souhaite bonne chance la belle !  L’air du large a maintenant tendu les bras à toute ma couvée, et moi je reste dans mes terres ; je vais m'habituer…