jeudi 16 septembre 2010

vieux

à propos d'un livre, d'un mot...

Mon vieux et moi, c’est un tout petit roman, si mince qu’il risquerait bien de passer inaperçu. Ce serait dommage pourtant de laisser se perdre un aussi joli texte…

Ces menus chapitres décrivent en effet des "moments précieux", onze mois pendant lesquels deux êtres ont cheminé côte à côte et partagé leurs existences : un retraité tout neuf, assoiffé de "bonheur paisible", et  Léo, presque centenaire, approché par hasard, délaissé par sa propre famille… La situation est assez originale tout de même puisque le premier a curieusement proposé d’adopter le second, carrément ! Peut-être guidé par quelque remords au regard d’attitudes antérieures, en tout cas persuadé de  pouvoir tenter maintenant de "sauver une vie", le plus jeune souhaite vraiment offrir à l'aîné sa présence quotidienne ainsi que l’occasion de se faire enfin "un pote"! Et Léo a accepté…

Pas simple d’accueillir chez soi une personne âgée, très âgée, même "volontaire", avec ses "légers troubles cognitifs"... Pas simple de rester "brave" et attentif à chaque minute de chaque jour, même si l’on s’attache à cet autre si fragile… Au bout d’un moment, les bons sentiments et un espace aménagé ne suffisent plus. Que faire alors ? Se résoudre à rendre l’homme emprunté ?

L’adoptant raconte son immense tristesse, mais aussi sa fierté d’être parvenu, sans presque rien connaître de lui, à aimer Léo, jusqu'à le considérer comme un père, comme "son" vieux. Pierre Gagnon, par l’emploi du "je", se rapproche de l’oreille du lecteur, teinte son récit de touches sensibles, émaille cette "course perdue" de scènes justes, tout en dosant gravité et humour. Il n’y a pas dans ces pages à craindre quelque leçon que ce soit ; certes on ressent intimement l'émotion du narrateur et son désarroi mais on goûte surtout l’infinie tendresse d’une rencontre très particulière.


L'utilisation du mot vieux, dès  le titre, assure d'un ton familier.  N'aurait-on pas tendance par ailleurs, dans notre vie actuelle, à gommer ce nom commun des en-têtes et  à l'éviter dans les conversations ? A ce "vieux" auquel on prête parfois une valeur presque méprisante, on préfère des expressions aux connotations jugées plus positives, moins dépréciatives ; ici on parle désormais uniquement de "personnes âgées", là de "sages"...

Cela me rappelle cette étude, réalisée l’an dernier pour Notre temps et relayée par le site senioractu.com, classant les appellations à la mode en France pour désigner les plus de 50 ans.  Moins chargé d'années que l'"ancien" mais un peu plus que le "senior", on y cite par exemple le "vétéran"... Or, pour anecdote, ce terme s'appliquait jadis à la bête de somme trop usée pour servir à la guerre, et c'est ainsi que dans la famille du mot "vieux", on trouve un inattendu "vétérinaire" !

"Ben ma vieille, on finit toujours par tomber sur de curieux détails…", me direz-vous, accompagnant vos paroles d'une tape amicale sur l'épaule.

"N'est-ce pas ? Mais restons-en là, si vous le voulez bien, car à trop provoquer le sujet, je crains de prendre encore un sacré coup de vieux !"

4 commentaires:

Accent Grave a dit…

J'ai lu ce court roman mais j'avoue ne pas l'avoir aimé. À croire qu'il a emprunté le vieux comme on emprunte un livre à la bibli!

Je rencontrerai l'auteur d'ici quelques mois (cercle littéraire) mais pour dire vrai, je ne déborde pas d'enthousiasme à cette idée.

Accent Grave

Martine a dit…

C'est vrai, la situation de départ est, disons, dérangeante. Suffisamment extravagante en tout cas pour que l'on entame la lecture, par curiosité. Comment l'auteur va-t-il pouvoir s'en tirer sans tomber dans le sordide? En tout cas moi je l'attendais au tournant. Et puis finalement je me suis trouvée face à des situations complètement réelles, à des descriptions justes de quotidien compliqué. Un peu frustrée par la fin qui ne correspondait pas à ce que j'aurais souhaité j'ai relu le petit livre...

A la deuxième lecture, j’y ai perçu du sentiment, enfin l’évolution du sentiment. Au début une simple envie d’être utile, et aussi « rattraper » un manquement à sa vieille tante, un désir un peu égoïste. Dans l’idée farfelue d’adopter Léo, pas d’obligation familiale, pas de devoir. Les préparatifs et le quotidien sont vécus dans le pratique, le concret, le cru. Peu à peu, contre toute attente, s’instaurent un partage et un attachement qui rendent finalement ce quotidien de dépendance de moins en moins simple, et l’échec de plus en plus inévitable. J’ai bien aimé ce lien-là qui se crée, suffisamment touchée pour vouloir en parler un peu.

Anonyme a dit…

Merci martine pour ton intéressant article sur les vieux.
Dans l’enquête que tu cites (Notre Temps), je suis étonné que ne figure pas le mot vieillard ; sans doute ne l’a-t-on pas proposé (trop difficile à orthographier correctement ?)
J’en suis, et personnellement c’est celui qui a ma dilection. Par contre, foin des périphrases du politiquement correct : personnes âgées…pourquoi pas personnes en situation de vieillesse (cf. personnes en situation de handicap, en train de prendre le pas sur handicapés).
Quant à senior, dont Le Robert ne sait trop s’il faut y mettre un accent ou pas (sur le e évidemment !), laissons-le aux States d’où il vient (pour cette acception). Et si nous restons à l’étranger, pourquoi ne pas évoquer la Grèce (antique) où vieillard se disait presbutês (écriture phonétique du mot), qui a donné bien sûr presbyte. Logique, non ?
Par contre je me permets un petit désaccord quant à la fin de ton topo : je ne pense pas que « vétérinaire » soit de la famille de « vieux » : aussi bien pour le Robert (décidément !) que pour mon dico latin, l’originaire de vétérinaire est veterinarius, relatif aux bêtes de somme ou de trait (veterina). C’est vrai que ça « sonne » un peu comme veteranus (vétéran) qui, comme tu le signales, vient de vieux (vetus).
Tiens, si on s’amusait avec cette petite suite : veteranus (qui a accompli tout sont temps de soldat : vétéran) – veterator (celui qui a vieilli dans, qui est donc rompu à, versé dans ; donc vieux routier, fin matois) - veteratorie (adroitement, habilement) – veteratorius (retors).
Mais là, on arrive à Tati Danièle, au secours !
HB

Martine a dit…

Merci cher HB pour toutes ces précisions.
Je croyais avoir de bonnes sources et je te montrerai mon dictionnaire étymologique lors de notre prochaine rencontre.
A très bientôt !