jeudi 21 octobre 2010

grève

Sans doute parce que j'ai habité de nombreuses années au bord de l’océan, le mot grève suggère encore en moi l’image d'une longue étendue de sable ou de galets, une plage que l’on parcourt à marée basse, en goûtant le vent, en faisant crisser les éclats de coquillages et les cailloux sous les bottes…

A Paris, autrefois, sur le site de l’actuel Hôtel de Ville, s’étirait une "grève", un long quai en pente douce vers la Seine, tout en graviers, aménagé pour faciliter le déchargement des bateaux. Le Port de la Grève générait une activité importante et des marchés, ce qui  favorisa le développement du quartier : on décida d’y bâtir la Maison de Ville. Devant celle-ci, sur l'esplanade baptisée Place de Grève, de nombreux ouvriers sans travail prirent l’habitude de se réunir. Ces "grévistes", chômeurs, venaient là à la rencontre des patrons ; car ceux-ci arpentaient également la Place, assurés d’y recruter une main d’œuvre plus ou moins qualifiée mais disponible. Ils embauchaient aussi des hommes mécontents de leur employeur du moment et qui "s'étaient mis en Grève" en quête d’un  travail plus intéressant.

Ceux qui de nos jours, à Paris et ailleurs, "font grève", ne sont plus des chercheurs d'emploi ; ils ont, eux, de l'ouvrage mais craignent de le perdre ou qu'il ne leur permette plus de vivre décemment. Ils ont  décidé, après concertation, de ne plus assurer leur service pendant un certain laps de temps. Parmi leurs objectifs : sauvegarder leurs postes, obtenir des améliorations, des avantages, une meilleure qualité de vie pour tous... On assiste ainsi à des grèves sauvages, surprises, sur le tas, perlées ou tournantes, des grèves du zèle, générales, reconductibles, avec leurs piquets et leurs briseurs, et même des grèves de la faim…

Le mot grève n’a aucun rapport étymologique avec le verbe grever dont la famille comporte des éléments  aux connotations pesantes. On aurait pu les croire apparentés pourtant… D’une certaine façon, le gréviste n’en est-il pas réduit, de peur que la situation pour lui et ses compères ne s’aggrave, à  exprimer son mécontentement et ses griefs, à protester contre l’accumulation de charges quotidiennes de plus en plus lourdes, contre les servitudes nouvelles au bureau, contre les augmentations qui l’accablent et grèvent son budget déjà à peine équilibré…

Au lieu d’une pente douce, la grève évoque désormais plus souvent, dans nos esprits, une action de masse, notion impalpable, ultime recours des lassitudes. Estompés les grands espaces et la contemplation de l’horizon ! C'est pour manifester que nos grévistes sillonnent les rues ; ils jouent  maintenant avec un temps au sens de durée, s'efforcent de  tenir, cherchant à sauvegarder une vision supportable de l'avenir….

2 commentaires:

Accent Grave a dit…

Et on nous faisait remarquer que dans le mot grève, il y a cet autre mot : rêve.

Accent Grave

Martine a dit…

Oui, j'avais pensé à utiliser ce "rêve" contenu... Et puis je me suis contentée de la contemplation de l'horizon et d'une vision d'avenir, ça évoque un peu de rêve quand même. Je n'arrive pas à écrire que les grévistes sont toujours des chasseurs de rêves.