mardi 23 novembre 2010

bulles




Mon p’tit mot fête son deuxième anniversaire ! Vous partagerez bien quelques bulles… inoffensives ??

 







Voyons, à part la fraîcheur de quelques boissons conviviales, que vous évoque donc le mot bulle(s) ? Les phylactères des bandes dessinées, un document pontifical, une sorte de tente assurant un milieu stérile, ce papier protecteur dont on s'amuse souvent à crever les cloques emplies d'air, ou encore un jeu enfantin à partir d'eau savonneuse ?

Les Bulles sont aussi le titre du dernier recueil de nouvelles de Claire Castillon :  elles y désignent comme des sphères imaginaires, transparentes, à travers lesquelles chaque personnage, un par récit, observerait crûment les êtres qui lui sont proches. Tel est le prétexte pour trente-huit monologues caustiques, parsemés de réflexions assez  pétillantes, et qui livrent des fragments de vie très intimes...

 

Pour illustrer cette même idée de bulle, étrange création de l’esprit, isolante, séparatrice, voici la relation d’une scène particulière ; le texte s'inspire d' un événement vécu dans les années 80.

Les passants qui la croisent doivent juste s’amuser de cette jeune femme pressée. C’est  vrai, elle se dépêche, parce qu’elle n'est pas sûre d'être dans les temps pour reprendre Tom avant qu’on l’installe avec les autres pour le goûter. Elle préfère qu’il passe ce moment avec elle, ce sont des minutes précieuses, intimes, rien qu’à eux. Pourtant, il vaut mieux passer à la banque maintenant, c’est mieux sans le petit. Elle filera ensuite à la crèche, dare-dare. Dommage qu’elle se soit attardée au Casino où elle a croisé une collègue, et bavardé, c’est malin ! Après il a fallu monter à l’appartement poser les sacs de courses, puis redescendre, et ça a pris une éternité, l’ascenseur étant à cette heure-ci un véritable omnibus ! Bon, si elle voit qu’il y a trop d’attente à l’agence, elle reviendra plus tard, mais ce sera avec Tom, tant pis.

Elle traverse la place. Il y a deux hommes assis sur l’unique banc du terre-plein, ou peut-être un homme et une femme, habillés de cuir noir, elle discerne juste leurs profils. Elle comprend que ce sont des motards en apercevant les casques sur leurs genoux, mais elle ne voit pas leur bécane. Ils lui tournent le dos, l’un a passé son bras autour des épaules de l’autre, drôle de couple d’amoureux pense-t-elle … Elle longe la devanture de la BCL, opaque, mais à travers la porte vitrée, elle distingue un seul client au guichet. Super ! Elle appuie sur le bouton d’appel pour obtenir l’ouverture. Le voyant s’allume, accompagné d’un long bip…

Tout se précipite ; ils la bousculent, la projettent violemment à l’intérieur. Un casque apparaît à hauteur de son visage. Une voix étrange, rauque, forcée, lui parvient, lui crie de reculer, plus vite, vers cette chaise, asseyez-vous, tenez-vous tranquille. L'autre, derrière, semble brandir une arme sous une veste sombre posée sur son bras ; il tient en respect le client et aussi l’employée qui debout, le visage décomposé, lève les bras. Le premier  homme déplie un sac de sport. Celui qui est armé hurle, réclame de l’argent, les billets, le tiroir, magne-toi.

A partir de ce moment, elle n’entend plus rien, ne se rend plus compte de rien. Elle dira plus tard qu’elle se sent comme isolée dans une bulle ; elle s’abrite, se réfugie à l’intérieur d’elle-même. Elle se répète : je dois aller chercher Tom, il m’attend, je vais bientôt retrouver Tom, il m’attend… Il y a des mouvements ouatés, des glissements, tout autour, des ombres… Et puis plus rien, un trou de silence avant que l’alarme se déclenche enfin, stridente ;  des faisceaux de lumière violente balayent le sol, le mur et ses jambes. Elle arrive à redresser la tête, si lourde. Parvenant à plaquer les mains sur ses oreilles, elle reprend conscience de son corps, et récupère presque une vision normale.

Les motards sont partis, la caissière pleure, en spasmes incontrôlables, hachant péniblement quelques paroles : encore une fois, encore une fois, gémit-elle, la prochaine je ne tiendrai pas. La porte s’ouvre maintenant à la volée, trois flics, des brassards. La maman de Tom se précipite, je dois aller chercher mon  petit, il m’attend ; bien sûr madame bien sûr. Il y en a un, le plus jeune, qui lui prend les coudes et lui demande de se calmer puis si elle a une carte d’identité, quelque chose ; oui mais, s’il vous plaît, je veux partir. Elle lui tend son portefeuille ouvert et s’écoute encore dire : Tom c’est mon bébé, à la crèche, il faut que j’y aille, il m’attend. Elle se présentera au commissariat, oui oui, demain matin sans faute. Les policiers se regardent, le plus vieux  soupire et hoche la tête, c’est bon.

Alors elle s’en va, traverse la place et se dirige vers la crèche, encore dans un état second, agitée et soulagée à la fois. Elle se chuchote des paroles apaisantes : quelle chance, non mais, même pas peur, tout va bien, Tom et moi on va se faire un goûter monstrueux !... Elle accélère son allure. Les passants qui la croisent doivent juste s’amuser de cette jeune femme pressée.

2 commentaires:

Zoreilles a dit…

D'abord, je voulais partager avec toi ces bulles pour ton deuxième anniversaire. Bravo, félicitations et longue vie!

J'ai été happée par ton récit. Captivant.

Martine a dit…

Merci Zoreilles!!! A ta santé!!!

J'aurais pu avoir l'idée, après avoir vu le dernier aperçu de ta cuisine, d'accompagner mes bulles d'un bon gâteau... mais bon, ce sera pour la prochaine fois !

Ce qui est rageant c'est que j'avais bien l'intention de faire correspondre ces deux ans avec le 200e message, et hélas je n'ai pas eu assez de temps... Il n'en manque que deux pourtant !

A bientôt!