mercredi 10 novembre 2010

jeter

Il se peut que je sois complètement à côté de la plaque et que je n’ai pas choisi la meilleure façon d’apprendre à écrire…

Une femme de lettres avertie, Danièle Sallenave, donne en effet, dans de récents entretiens, ce conseil aux "jeunes" écrivains : "Jetez ! Jetez tout ce qui ne vous paraît pas parfait !… Car jeter, c’est écrire !" . J’écoute cela, en éternelle débutante n’ayant jamais pu trouver de recette, toujours à grappiller des impulsions et des idées, et je me désole car je fais tout le contraire de ce que préconise l’experte : je conserve et je compile, trop "vieille" apprentie sans doute pour me résoudre à perdre quoi que ce soit…

Il est donc si peu recommandable de garder tous ses projets ? Je croyais qu’il était  plus important de finaliser, de s'accrocher, de tenir le coup, de traquer ce qui peut enrichir un récit, de composer avec patience.  Je n’ai jamais détruit les fichiers qui ne me paraissaient pas aboutis ; j’ai toujours eu confiance, persuadée qu’ils étaient encore utilisables et qu’il suffisait d’attendre un déclic, de profiter de circonstances différentes. Et puis, grâce à la grande capacité de nos ordinateurs, on peut si facilement « réserver » sans s’encombrer…

En écriture, comme en dessin d'ailleurs, j’ai repris souvent et avec plaisir des travaux laissés quelque temps au repos. Plusieurs fois j’ai mis de côté des mots ou des textes, comme des croquis ; j’en ai même oublié pendant des mois. Récupérer ces folies passagères provoque en moi de réelles émotions : quel bonheur de les retrouver, de les reconnaître. Je renoue avec elles. Je suis capable d’envisager une autre approche, une version plus adaptée, d’entrevoir une suite ou une chute… Et je devrais me priver de ces moments magiques ?  Impensable…

Au lieu de me trouver persévérante, ce que l'on peut considérer comme une qualité, devrai-je désormais avouer un excès de témérité, avec ce que cela implique d'imprudence... C'est que j’ai dû prêter l'oreille jadis à d’autres voix, celles-là m'encourageaient à oser, elles m'enseignaient la prise de risques. Et puis, sincèrement, si j’attendais pour mettre en ligne d’être totalement satisfaite de ce que j'écris, alors mon p'tit mot serait bien mince, et inutile.

Arrive-ton jamais à un texte "parfait" ? Et selon quels critères objectifs l'estimer ainsi, de manière définitive ? C'est trop d'ambition pour moi qui publie lorsque je crois être arrivée à exprimer ce que je voulais dire au départ, et c’est déjà pas mal. Je reviens sans cesse sur mon brouillon : je le corrige, je le modifie, tout en n’étant jamais persuadée que ces transformations l’améliorent vraiment. Cela dure des heures… Pour pouvoir passer à autre chose, je décide, après tout ce temps, d'en finir et, quand il semble acceptable, de me débarrasser de l’ouvrage, mais je refuse de le "bazarder" : non, je préfère le partager. Ce sont quelques lecteurs qui m’aident ensuite à estimer ce que j’ai écrit : bon ou mauvais, banal ou plaisant, intéressant ou rasoir, convenable ou juste passable. Telle scène résonne en eux d’un manière inattendue. Telle interprétation correspond ou non à mon attente. Je suis sensible et attentive à ces réactions, elles orientent les exercices suivants et j'ai l'impression qu'elles me sont capitales pour progresser.

Finalement je jette moi aussi, mais en pâture ; je "me" jette toujours à l’eau : la meilleure façon d’écrire pour moi ! Et si je confonds avec la meilleure façon de me noyer, tant pis…

3 commentaires:

Zoreilles a dit…

Quelle belle ouverture vous manifestez encore une fois dans cet écrit! Non, surtout, ne jetez rien.

Est-ce qu'on ne doit conserver que ce qui est parfait? Heureusement que non, on paralyserait rien que d'y penser et on n'écrirait jamais!

Vous décrivez très bien le plaisir qu'on éprouve à retrouver (puisqu'il s'agit bien de retrouvailles) un fond de tiroir oublié, une ébauche d'un texte, une feuille de papier avec quelques lignes qui étaient demeurées orphelines, une phrase, un titre, un paragraphe, une idée qu'on n'avait pas jugé bon de poursuivre et que sais-je encore?

Celle qui donne ce conseil de jeter est une écrivaine. Pas moi. Je ne serai jamais une écrivaine, je n'y aspire pas d'ailleurs, pas une seconde. Mais j'ai été une écrivain public à une certaine période de ma vie, c'était le plus beau métier du monde. Et très utile. J'écris toujours parce qu'il le faut, pour communiquer. J'ai écrit très peu de textes que je considérais comme « achevés » mais j'ai souvent atteint d'autres objectifs beaucoup plus grands que moi et ma petite personne.

J'estime qu'un texte valait la peine d'être écrit à partir du moment où il est lu et compris par une ou plusieurs personnes. Tout le reste, c'est de l'orgueil...

Martine a dit…

Écrire « pour communiquer », il me semble aussi que c’est essentiel… Tendre des mots vers les autres, et même si parfois ces mots sont maladroits, c’est une manière de montrer que leur avis nous importe, qu’on existe parmi eux et qu’ils existent pour nous.

Je n’ai pas parlé dans le billet des ateliers d’écriture mais on y écrit bien avec les autres, grâce aux autres, au milieu d'eux, sous leur impulsion ; puis on lit, on ressent une certaine fierté d’avoir une écoute et de mériter quelques réactions. Beaucoup de personnes ont très peu confiance en leur talent ; et pourtant quelle ingéniosité et quelle originalité souvent, et pour certains quelle virtuosité dans la langue ! Je me régale de leurs trouvailles. Ces personnes-là n’osent pas toujours garder, mettre plus en forme leurs récits, elles estiment que ça ne vaut pas le coup… Alors quand j’ai entendu cette écrivaine parler de jeter tout ce qui n’était pas parfait, je me suis dit que ça n’allait pas les encourager, j’ai trouvé que c’était vraiment dommage et ça m’a presque mis en colère…
Voilà, c’est cela, j’ai eu peur qu’elle décourage toutes nos envies et qu’elle nous prive de plaisir.

Martine a dit…

Merci Zoreilles de m'avoir si chaleureusement accueillie parmi vos liens amis ! Moi aussi, je vous ai fait une place...
Alors à très bientôt !!!