samedi 22 janvier 2011

destin


(fantaisie, ou faut-il dire élucubration, autour du mot destin…) 

J’avais pourtant envisagé, le mois dernier, par simple lassitude du corps, de ne plus retarder l’échéance. Et puis j’ai beau avoir à cœur de rendre service, les conditions d'existence, la surpopulation et les relations de plus en plus virtuelles entre les habitants de notre planète me pèsent chaque jour davantage, et je ne me sens plus suffisamment dans le coup. 

Malgré ces réflexions et raisonnables pensées, j’ai passé ma commande de temps aux premières heures du 11 novembre dernier, le 11/11/2222, date à laquelle tout projet a bien sûr été accepté d'office par les autorités. Trois années supplémentaires m'ont ainsi été accordées, énième sursis qui me permettra d’accompagner une dizaine d'arrière arrière-petits-enfants au cours d'un long séjour scolaire, pendant les mois d’hiver, en Mer de Tranquillité. Leur maman m’avait annoncé, la veille de ce jour historique, son intention de profiter de l'absence des petits pour accoucher du onzième : elle allait commencer dès la fin du mois un régime d’accélération de grossesse dont elle avait fixé le terme à fin janvier 2223, soit dans une huitaine de semaines, à peine.

Que voulez-vous essayer de répliquer ? A notre époque, les personnes de mon âge sont déjà reconnaissantes d’avoir été conservées…  Pure gentillesse : mes descendants auraient eu l’autorisation de me faire disparaître dès mon cinquantième anniversaire, en 2140, il y a donc plus de quatre-vingts ans. Heureusement, j’ai toujours su me montrer utile, notamment dans la garde des plus jeunes, ce qui me garantit le renouvellement régulier de mon contrat de vie ; la location d’un ou plusieurs robots baby sitters coûterait bien plus cher. Mes ressources personnelles étant épuisées depuis belle lurette, c’est donc la famille qui se cotise pour me prolonger.

Je me perds dans quelques émotions. Je rêve, en cette fin de journée, les yeux balayant distraitement l'horizon, postée là derrière mon hublot, à l'abri dans mon appartement douillet du 111e étage, tout en haut de la tour OxyD qui domine la cité végétale protégée ; je patiente et guette le livreur de temps. Je l’aperçois d’ailleurs, encore assez loin, à cheval sur son vecteur solaire... "A cheval !"... Comme j’aime cette expression désuète… Mais le ciel se colore soudain : un tourbillon bariolé témoigne de la subite désintégration de mon messager et de son véhicule. Sans doute une basse attaque terroriste, une turbulence lancée au hasard par des fanatiques, comme cela arrive régulièrement depuis plusieurs siècles…

Sur l’écran intégré au creux de ma paume droite, un code fatal apparaît que j’effleure de l’index gauche pour prendre connaissance du message vocal : je perçois les intonations envoûtantes d'un George de légende cloné et immortel : "Prolongation annulée ! Le ministre de l'avenir vous présente ses excuses : un accident s'est produit, totalement indépendant de sa volonté, et toute récupération s'avère hélas impossible à envisager. La décomposition de votre corps est donc prévue de manière inéluctable le 22 janvier prochain, veuillez indiquer rapidement l'heure qui vous conviendra le mieux. Pour accuser réception de votre destin, merci de répondre distinctement OK..."

Ce que, obéissante ou subjuguée, je prononce aussitôt !... Aurez-vous une petite pensée pour moi lorsque  mon jour sera venu ?

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