vendredi 25 mars 2011

brune (2)


Si vous avez manqué le début, c'est ici
...

Il se laisse aller et l'écoute maintenant; elle bute d'abord sur ses mots, puis se lance, avouant connaître son histoire. Stagiaire auprès de ce juge qui, elle le sait, vient pour l'ultime fois de le recevoir, elle a lu son dossier, et relu, passionnée. Il a joué de malchance, vraiment, le sort s’est acharné sur lui, et la rumeur surtout, tous ces ragots infondés propagés par des voisins aigris. Heureusement, l'affaire est close, faute de preuve tangible qui justifierait des poursuites quelconques. Il doit se considérer comme la victime d'une avalanche de coïncidences. Bien sûr, il y a cette fâcheuse chute, du trottoir sur la chaussée, la collision du corps de sa chère et tendre avec le bus arrivant en contresens. Certes, il avait amené la dame à regarder ailleurs alors qu'elle entamait la traversée du cours Lafayette... Mais cela se passait un soir, juste avant la nuit, sous des lampadaires cassés, la pénombre, et puis la fatalité... Elle a tout compris depuis le début! On a voulu trouver des similitudes, lui faire porter le chapeau pour d'autres histoires non élucidées: plusieurs prostituées des quartiers chauds, brunes, comme sa femme, avaient elles aussi succombé suite à de malencontreuses chutes, intervenues au coucher du soleil... Et alors? Le rapprochement était un peu facile!

Un frisson le parcourt, il la trouve touchante. On dirait qu'il l'a envoûtée et cette idée l’amuse. Il sent monter une émotion familière. Le ciel change de couleur.

Elle l'aura voulu. Il va jouer le tendre, le malheureux. Il explique, avec des trémolos dans la voix, qu’il est responsable, incontestablement à l’origine de l’accident qui a coûté la vie à son épouse. Pourra-t-il jamais s’en remettre? Il préfère la prévenir, il porte la poisse, c’est mieux qu’elle l’évite.

Il la sent conquise et s’oblige à rester calme. Elle lui prend la main, faisant cliqueter le bracelet. Elle soutient son regard. Comme elle avait hâte de le rencontrer à nouveau! Elle en a même rêvé! Elle a peur pour lui, au cas où il déciderait d'en finir. Elle veut l'aider.

Il s'emballe, de la voir ainsi fascinée, aveuglée ! Elle a raison de redouter quelque chose, car le voilà justement grisé, pris d'une étrange ivresse qu'il reconnaît. Il sait qu'elle le mènera à une grande jouissance, lorsqu'au final, comme les fois précédentes, il pourra contempler son pouvoir!

Il l'entraîne maintenant, loin du Palais ; ils marchent le long des berges, elle passe même un bras sous le sien. Elle est folle! Ils conversent, presque négligemment, et le ciel se teinte d’une étrange clarté, inattendue; il a entendu parler de l'heure bleue, à la frontière de la nuit. Il ne songe plus qu'à combattre les angoisses et le crépuscule qui s'annonce; il doit faire fuir ses fantômes en s'affirmant le plus fort!

Elle danse presque à son bras... Quelle bavarde! Elle l'étourdit. Ils discernent vaguement les dômes de la Cité puis le paysage s'obscurcit soudain. Il est tard, il n'y a plus personne à s'aventurer le long du fleuve. On est entre chienne et loup, se dit-il en esquissant un sourire. En contrebas, la surface de l'eau paraît bien sombre... Il la laisse avancer, seule, jusqu'au bord du quai, en quelques pas prudents. Elle parle trop, sur un fond discret de circulation sur l'autre rive.

Les pavés sont glissants. Il l'appelle dans un souffle rauque qui la surprend, alors elle trébuche, dérape et bascule. Elle s'affale sur l'eau, un sacré plat. C'est tout, elle ne lutte même pas! Il imagine qu'un torrent d’eau a pénétré dans la trop grande bouche. La voilà muette, la garce, pense-t-il, alors qu'il se sent inondé de sueur et comblé de plaisir.

Il n'y a plus qu'un clapotis ordinaire et cette chose qui brille par instants sur l'onde: le bracelet peut-être...

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