samedi 23 avril 2011

oeuf


Joyeuses Pâques...

Œuf... Si je n'avais pas séjourné au domicile de ce drôle d'Œuf, eh bien, voyez-vous, je n'aurais jamais connu le grand amour, un immense bonheur dont il n'est pas question que j'étouffe l'origine. Laissez-moi vous raconter...

Œuf... Vous ne trouverez pas beaucoup de familles portant ce patronyme assez particulier ; franchement, il ne faut pas faire tout un plat de ces noms qui paraissent si difficiles à porter. Ainsi j'ai bien connu un couple Œuf, pas gêné du tout, lorsque j'étais étudiant en Alsace ; mes amis Eiermann, de Stuttgart, m'avaient recommandé l'auberge de leurs cousins français, en insistant bien pour que je ne m'attarde pas aux apparences. Je serais logé à peu de frais et nourri grassement grâce à d'intéressantes spécialités... Certes !

Monsieur Œuf, Casimir Œuf, ressemblait en tout point à ce que vous imaginez déjà ; c'était un homme laid à l'allure totalement grotesque. Petit, les jambes arquées aux mollets de cycliste et aux cuisses massives, très ventru, il avançait en se dandinant et vous abordait sans abuser de politesses. Il vous transperçait de ses petits yeux ronds et jaunes qu'il tenait embusqués derrière des lunettes ovales. Et vous ne pouviez qu'être fasciné par son crâne chauve, blanc strié, luisant comme un miroir. La première fois que je le rencontrai, il m'accueillit d'un rire goguenard, m'enveloppa d'un bonjour méprisant et j'eus peur d'être gobé tout cru.

Madame Œuf, Colombe Œuf, se tenait en retrait. Elle aussi devait le craindre ! Elle arborait un petit air timide et paraissait du genre à rentrer dans sa coquille au moindre mot plus haut que l'autre ; et les hurlements semblaient être ici monnaie courante. Cheveux courts et toute menue, elle ne jouait pas la féminité ; mon père l'aurait traité de planche à pain et moi, à ce moment-là je me pris à comparer ses seins à des œufs sur le plat... Un sourire dut se dessiner sur mes lèvres, ce qui détendit l'atmoosphère... Son mari lui beugla pourtant l'ordre de me conduire jusqu'à la mansarde préparée à mon intention, tout en haut de la bâtisse.

Je montai derrière la dame ; sur le dernier palier elle me pria d'être prudent. La baraque était ancienne, les planches du parquet disjointes et ses petits dormaient à l'étage au-dessous, tous ensemble dans la même chambre me précisa-t-elle.
- Normal, vous les mettez tous dans le même panier ! lui rétorquai-je sans malice, ce qu'elle ne releva pas, trop préoccupée sans doute par ses propres pensées.
Ainsi, je marchais sur des œufs... et j'espérais avoir rapidement l'occasion de les connaître. Plus tard je découvris qu'il y avait parmi les six rejetons un p'tit Œuf extra-ordinaire, chocolat, que le couple avait recueilli d'abord et finalement adopté...

Je m'installai et pris mes marques peu à peu. J'étais touchée par Colombe que je jugeai décidément très courageuse, soumise, touchante de candeur, et je ressentis bientôt pour elle plus que de la compassion. Le maître de maison n'était guère facile ; quelques plaintes montaient parfois le soir de divers endroits de la demeure et je me doutais qu'il devait de temps en temps fouetter quelques récalcitrants, mère ou gamins. Je descendis à plusieurs reprises mais ne réussit pas à le prendre sur le fait. La seule fois où j'osai évoquer mes soupçons, il me regarda longuement dans le blanc des yeux avant de me conseiller d'aller voir ailleurs s'il y était et de m'y faire cuire un œuf...

Puisque nous abordons le sujet cuisine, je vous avoue avoir volontairement testé durant cette période toutes les déclinaisons de quiches et d'omelettes qui existent sûrement dans le monde ; je pris quelques kilos dont je mis ensuite des mois à me débarrasser.

Je croisai de temps à autre les enfants ; la mayonnaise prit bien entre nous, je m'attardai à jouer avec eux ou les accompagnai en biblioothèque. J'eus de la peine à les quitter lorsque mon stage à l'Académie locale des Bœux-arts se termina.

Quelques semaines après mon retour à Stuttgart je demandai à mes amis des nouvelles d'eux, et surtout d'elle à vrai dire. Ils me confièrent que le ménage s'était brouillé et que les petits, après le divorce, avaient malheureusement été dispersés... Pourvu qu'aucun n'ait été brisé à la suite de cette épreuve ! Pour en avoir le cœur net, je partis aussitôt à destination de Strasbourg et cherchai à reprendre contact avec Colombe... Après d'émouvantes retrouvailles, figurez-vous que je l'ai vite convaincue de m'épouser, et de devenir ma bien-aimée petite caille... Nous voilà frais mariés, d'aujourd'hui. Dimanche matin, nous récupèrerons chaque petit Œuf égaillé pour les réunir enfin dans la chaleur d'un nouveau foyer, notre nid.



2 commentaires:

Gisèle a dit…

Quel joli conte de PAQUES ! plein de jeux de mots ! Bravo Martine.
Vous m'en mettrez une douzaine !
Joyeuses Pâques.

Martine a dit…

Coucou Gisèle ! Bon we de Pâques à toi aussi, et bonne semaine prochaine car je prendrai un p'tit peu de vacances...