mercredi 24 août 2011

épine

Où se mêlent une récente lecture, des tireurs d'épine, la canicule, la rentrée scolaire, ainsi que la rumeur de prochaines guerres des boutons...

Nous sommes plutôt vers la fin du siècle dernier, dans un village de campagne où subsiste une école aux airs désuets de communale... Hors périodes de vacances, on y voit les gamins s'égailler joyeusement dans les ruelles après la classe, regagner en bandes bruyantes leur maison du bourg ou la ferme voisine. D'autant plus en ce lundi de rentrée scolaire, alors que l'été joue les prolongations et s'étire en canicule !

Ce soir, les garçons les plus âgés, les vieux du cours moyen, ont jeté au passage leurs cartables par-dessus  les  portails, vite fait pour ne pas être retenus par les mères ; ils ont décidé qu'ils avaient bien trop chaud pour entamer si tôt leurs devoirs et se sont précipités sur le chemin de la rivière. Les garnements, arrivés au bord du cours d'eau, s'apprêtent à y planter les guiboles et envisagent même, pourquoi pas, de piquer une tête aux endroits les plus profonds. Trop tentante, par cette chaleur, la fraîcheur de l'onde... Ils se déshabillent promptement ; ils sont tout nus maintenant qui s'aspergent et chahutent et crient... Les rires résonnent alentour. Là où ils ont pied, ils cavalent, ils cachent-cachent, ils s'ébrouent, improvisent une course...

Un des gamins, le seul qui n'ait pas le crâne tondu pour cause de rentrée, celui dont la maman chérie préserve les cheveux mi-longs et bouclés, s'est aventuré en amont, slalomant entre quelques rochers ; on le désigne, on l'éclabousse, il cherche à échapper à ses poursuivants. Le fracas de l'eau le grise, l'assourdit, il met du temps à se rendre compte qu'il les a semés... A moins qu'eux plutôt aient lâché l'enfant à l'allure trop sage... Quand il s'arrête soudain et se retourne, le silence l'effraie d'abord, puis il grimpe sur la rive et se fraie un tunnel dans les herbes hautes et les pierres jusqu'à l'endroit où ils ont tout à l'heure laissé leurs affaires... C'est là, près de cet amas de branches qui avaient servi cet été à la construction d'une cabane provisoire ! Hélas, la bonne blague, il doit se résoudre à constater que les autres, ces affreux jojos, ont embarqué ses vêtements, tous ! Il ne reste plus rien, ni culotte, ni chaussures, rien !

Et par-dessus le marché, voilà qu'il sent une douleur sous un pied, comme une aiguille lui transperçant la chair. Il sanglote, il a mal, il se sent perdu, abandonné, bizarre. Dans un élan furieux il se redresse et tente quelques pas pressés sur le sentier qui repart en direction du village. Mais obligé d'avancer à cloche-pied, il ne va pas bien loin. Il s'arrête, s'assoit sur un rocher, plie la jambe et précautionneusement pose la cheville gauche sur sa cuisse droite, se penche. Il n' a même pas besoin d'écarter de ses yeux les boucles de sa chevelure ; d'habitude elles l'importunent, mais là elles sont encore humides et collées sur son crâne comme un casque ! Il inspecte la plante de son pied, souffle pour dégager la terre et enlève délicatement quelques bouts de feuilles ; il distingue aisément le petit point noir qu'il presse entre ses ongles, exactement comme sa maman lui a appris à le faire. Les yeux pleins de larmes, il recommence plusieurs fois, il grimace un peu, il s'acharne et parvient enfin, mais oui, à retirer l'infime brindille.

Pour autant, cela ne résout pas  l'autre problème, et non le moindre : car il lui faut retourner à la maison ! Il peut certes marcher sous le couvert des arbres sans voir personne pendant un moment ; en faisant attention, ce doit être possible. Mais après ? Il lui faudra remonter la Grand-Rue, et là impossible d'éviter de rencontrer un villageois, sans compter ceux qui peuvent le reconnaître quand il passera sous leurs fenêtres ; il vont l'interpeller, se moquer, prendre leurs voisins à témoin ! Puis il faudra traverser le jardin, et affronter Maman... Comment lui expliquer ? La honte ! Il en veut aux copains, il les maudit, il pleure encore, se ressaisit, pose le pied gauche à terre, amorce quelques pas, un test. Des spasmes de chagrin encore. Mais ça va. Le courage revient. Pas d'autre solution. En route ! Il avisera.

Là-bas où se croisent l'allée de terre et la rue goudronnée, quelque chose bouge, quelqu'un – non, pitié, pas elle ! - qui agite les bras et s'approche en courant. Le garçon se jette derrière un buisson, ça pique, ça griffe, mais il sait que la fille l'a vu, la grande gigue comme tous ici l'appellent. C'est l'élève la plus grande, la plus vieille, la plus bête de l'école, une drôlesse qui se mêle de tout, une enquiquineuse. Mais ce sont bien ses sandales à lui qu'elle brandit là, son short, la chemise neuve de rentrée, et son caleçon aussi. On dirait bien qu'elle va lui sauver la vie... Mais à quel prix, se demande-t-il ? Pour rien ! lui dira-t-elle plus tard, juste parce qu'elle l'aime bien, parce qu'elle avait vu la bande partir à la rivière, puis revenir sans lui et balancer leur minable larcin sur un banc du square de la mairie, en passant ; ce n'était pas bien difficile de deviner... Ni de le trouver, vu que les ratiboiseurs avaient arraché et semé ses boutons sur leur chemin de retour...

Ainsi la scène ne finit pas trop mal, peut-être même est-ce le début d'une douce camaraderie entre deux enfants du pays, une amitié née d'une reconnaissance et qui leur tiendra chaud au cœur, longtemps.

__________

Après avoir lu une curieuse nouvelle de l'écrivain allemand Ferdinand von Schirach dans son inquiétant recueil intitulé Crimes, je suis allée ces jours-ci revoir le tireur d'épines exposé au Musée des Beaux-Arts de Lyon et qui fut sculpté en 1829 par Abel Dimier (1794-1864).















Il existe de nombreuses représentations du tireur d'épine dont la plus célèbre, en bronze, est exposée au Musée du Capitole à Rome. Les copies sont souvent très fidèles mais la pose diffère parfois légèrement, ou la matière ; les répliques sont de marbre, de terre cuite, et l'on trouve aussi de nombreux moulages.

Dans son récit, Ferdinand von Schirach raconte la vie étrange d'un homme qui fut employé par le musée de sa ville pour la surveillance d'une salle isolée. Au milieu de cette salle : une seule œuvre, une statue sans valeur particulière, un banal exemplaire d'un petit tireur d'épine... Oublié là, pendant des années, le gardien occupe docilement son temps à aller, venir, compter ses pas, mesurer la pièce, observer les visiteurs... Ni heureux, ni malheureux, il passe tout bonnement le temps, et se trouve plutôt satisfait de son existence organisée et sage. Jusqu'au jour où lui vient à l'idée d'observer plus précisément la sculpture, et cet examen suscite en lui, d'un coup, une question qui devient obsédante : le garçon a-t-il fini par la trouver, cette épine dans son pied ?

Je vous laisse découvrir, si cela vous tente, les suites et les résultats des investigations du gardien... Quant à moi, cela m'a donné envie de revoir notre tireur d'épine local, dans une ambiance caniculaire de rentrée scolaire et  cinématographique, et de broder une scène...

2 commentaires:

Accent Grave a dit…

J'ai beaucoup apprécié votre courte nouvelle "Épine".

Il me semble que c'est ce qui s'est réellement passé, juste avant que le tireur d'épingle soit immortalisé!

Accent Grave

Martine a dit…

C'est un beau compliment que la scène vous paraisse jouable... J'avais cette image du petit tireur d'épine depuis longtemps dans un coin de cahier ; il a fallu que les circonstances s'entrechoquent pour arriver enfin à une scène, et surtout à une fin.

(Mais on dirait que j'ai mis là toute mon énergie en rentrant de vacances ! Depuis, je traîne un peu le crayon...)