mardi 8 novembre 2011

envolée

Quelle histoire !

Vous ne m'avez sans doute pas connue ; peut-être m'avez-vous vue, une fois, à l'occasion d'une visite, mais je ne vous ai pas laissé de souvenir notable. On vous montrera des photos, ça fera l'affaire.

Quand la chose extraordinaire et inimaginable est arrivée, j'étais installée depuis de nombreuses années déjà au dernier étage d'un immeuble, au cœur du quartier dit chic d'une grande ville que vous reconnaîtrez sans doute. Enfin c'était quand même une drôle d'idée d'avoir choisi précisément cette situation en hauteur... J'y étais locataire d'un majestueux espace. Quant aux propriétaires de l'endroit, ce furent successivement deux couples et leurs enfants. Seul le fils de la première famille s'amusa de ma présence. Ensuite, il faut bien l'avouer, on ne me sollicita plus qu'en quelques circonstances exceptionnelles et souvent festives.

Certes je vivais dans un certain isolement et pouvais rester repliée sur moi-même pendant des semaines. Ayant toujours été exposée, du fait de ma fonction, difficile à emballer, de par mon envergure, devenue fragile avec l'âge, je souhaitais vraiment, vers la fin, qu'on me fiche la paix, qu'on ne m'oblige surtout pas à voyager, à partir ; j'avais notamment de plus en plus peur qu'on me roule. J'étais marquée, abîmée, ravagée par les vicissitudes du temps. Mais je laissais dire ; on pouvait bien multiplier les critiques, proposer des solutions pour que je débarrasse le plancher, j'étais bien là où j'étais et comptais bien y rester le plus longtemps possible.

J'ai toujours éprouvé un plaisir particulier, égoïste, à entendre les visiteurs s'extasier sur le paysage qu'ils pouvaient contempler de ma terrasse : ils trouvaient la vue « absolument époustouflante ». Ah ! Ils auraient bien voulu en jouir au quotidien, avec ou sans moi. Ils commençaient par tourner la tête dans tous les sens, déboussolés par cette forêt environnante, hétéroclite et désordonnée, composée d'édifices en béton ou de toits pentus, en tuiles, aux lucarnes plus ou moins proéminentes, longés de gouttières difformes, plantés d'innombrables cheminées, elles-mêmes prolongées d'antennes disparates... Puis les curieux détaillaient le panorama et énonçaient invariablement les mêmes noms : ils parlaient d'Oxygène et de Crayon, d'Opéra et de Basilique, de Tête et de Monts d'Or !

Et tout ça sans pollution sonore, estimaient-ils, surpris ! Question bruit, je peux vous dire que ça pétaradait pourtant pas mal en juillet ou en décembre et il y avait du monde à mes côtés pour assister aux feux d'artifice, mais habituellement c'est vrai, c'était plutôt calme et je ne percevais, venant d'en bas, qu'une rumeur inégale de moteurs, un bruit de fond que j'oubliais facilement. Des klaxons, des cris, en faisaient reprendre conscience par instants. Dans le ciel, bourdonnait de temps à autre un étrange insecte métallique mais ce sont les bandes de joyeux martinets, les soirs d'été, qui m'ont le plus enchantée et me restent en mémoire.

L'hiver, je savourais la légèreté des flocons, la douceur cotonneuse de la neige qui me protégeait des morsures du froid. Je préférais cela à la grisaille des jours de pluie ou encore aux agressions du soleil quand il écrasait la ville de canicule ! Mais ce que je redoutais le plus était le vent qui sévissait hélas en toute saison ! Au neuvième étage, il soufflait toujours avec violence : j'en ai essuyé des tempêtes !

Eh bien justement c'est le vent qui a eu raison de moi. Une bourrasque venue du sud s'est insinuée là où je paressais, dans une sorte de couloir entre le sommet de la cage d'ascenseur et le pignon de l'immeuble voisin ; puis elle s'est engouffrée entre mes pieds, sous mon plateau large et plein. Elle m'a littéralement soulevée. Dans un fracas monstrueux j'ai été projetée contre un des murets bordant la terrasse puis me suis retournée en écrasant le grillage de sécurité, et enfin je suis descendue en piqué tout le long de la façade, frôlant à peine les balustrades et les balcons, atterrissant dans un dernier râle tonitruant au milieu d'une cour gravillonnée. Lieu heureusement désert et inaccessible, le seul où je pouvais tomber sans faire de mal à personne, à deux mètres d'une verrière de supermarché. J'étais démantibulée mais au moins l'unique victime. Inimaginable...

Il y eut du monde à me regarder ainsi démembrée, à s'apitoyer, à poser des questions, à imaginer ce qui aurait pu arriver, de bien pire... Ma dégringolade a provoqué quelques cauchemars mais je sais aussi qu'elle est à l'origine de rencontres au sein de mon immeuble, entre personnes qui sans moi n'auraient jamais eu l'occasion de se parler. Car il a bien fallu me récupérer : en escaladant la fenêtre d'une ancienne loge, ils s'y mirent à plusieurs pour me scier, me débiter, m'évacuer...

Les objets ont une âme voyez-vous qui reste là où ils ont vécu le plus longtemps, là où ils se sentaient bien. Mon âme est donc établie là-haut pour toujours : on y parle souvent de moi, on me raconte, on compare ma chute à celle d'un certain piano de publicité, on évoque un ange gardien... Lourde table née pour le jeu, encombrante certes, mais sage et pratique pour l'appoint, meuble d'extérieur somme toute banal, mon involontaire envolée finale et décisive m'a fait entrer dans une légende, au moins familiale...












2 commentaires:

Pastelle a dit…

J'ai beaucoup aimé ton histoire, merci ! :)

Martine a dit…

Bonjour Pastelle !
Je voulais l'écrire depuis longtemps cette vraie histoire de table (en fait ça s'est passé en mai), mais ça ne sortait pas, je ne savais pas par quel bout la prendre ; enfin, maintenant c'est fait !
Merci de ta visite, et à bientôt !