dimanche 18 mars 2012

tsunami

Le resto de Narihiro


Quelques semaines après
après la grande vague
à Kesenumma
devant le restaurant de Narihiro
des pick-ups s'arrêtent
lourds de gravats de pioches
Les hommes font une pause
dans le grand ballet
du déblayage
qui dure
qui dure
Ils viennent manger
et déposent des choses
les trouvailles du jour
des objets
rescapés
Narihiro
le chef cuistot
en tient la liste
dans un carnet

Il raconte aux anciens
aux nouveaux
qui lui demandent
qu'il est seul
qu'il a tout perdu
mais il est resté
parce qu'il y a eu un signe
Il raconte
ce quelque chose qui brillait
dans les décombres
Narihiro si fatigué
s'était penché
cassé
avait cueilli prudemment
un couteau
son couteau
à huîtres
Pendant plusieurs jours ils n'avaient pu
approcher
l'étendue dévastée
marécage de douleurs
Ils avaient attendu
éveillés jour et nuit

Narihiro était sans nouvelles
sans espoir
Hideaki
Kosaku
Hiroshi
Sakiko
ses enfants disparus

Plus tard il a reconnu
seulement
Yuriko
et murmuré mon amour
parmi les corps étalés
déchevêtrés démantibulés
dans les carcasses
des bateaux échoués
ici là

le silence

Narihiro raconte
les silhouettes
qui cherchaient des fantômes
avançaient et scrutaient
dans le sang la boue la merde

Narihiro le cuisinier
à genoux
grattant soudain
pleurant
sur des bouts d'enseignes
A cet endroit
c'était chez lui
A travers ses larmes
un éclat
Il a ramassé son couteau
le sien, sûr,
intact
et même celui qu'il préférait

un signe
pas le hasard
non

Il s'est relevé
Il a enfermé le manche dans une paume
son outil
son compagnon
un signe
qu'il fallait continuer
fouiller encore
récupérer
ce qu'on peut
remettre bout à bout
et recommencer
et reconstruire
revivre

C'est pour ça
qu'il est encore là
aujourd'hui
Narihiro rassemble
les gens
les choses
C'est pour ça
qu'il a rouvert
son resto

***

Le resto de Narihiro est un texte que j'ai écrit pour la mognoterie.

De nombreuses émissions étaient consacrées au Japon ces derniers jours, un an après le tsunami géant qui a dévasté le Nord-Est de la plus grande île de Honshu. Un matin j'ai entendu la traduction de quelques paroles d'un habitant de la côte ; je n'ai pas retenu les noms exacts du lieu ni de l'homme mais cet ostréiculteur, ou restaurateur peut-être, racontait avoir retrouvé, au milieu des décombres, un de ses précieux outils personnels de travail, un couteau à huître... Il aurait vu un signe dans cette découverte, le signe qu'il devait rester, que sa place était toujours à cet endroit.

Alors j'ai inventé le personnage de Narihiro, qui collecte les objets et nourrit les hommes, qui unit son énergie à la  force des autres, pour la reconstruction. J'ai imaginé Narihiro, dans un de ces paysages dont on trouve sur internet d'impressionnantes visions avant/après, compilant les objets comme des re-trouvailles.

Et c'est à Kesennuma, dans la préfecture de Miyagi, que j'ai situé finalement le resto de Narihiro.

La semaine passée, on a encore parlé de séisme au large de la côte orientale de la grande île de Honshu...

Aucun commentaire: