samedi 21 avril 2012

dépositions


Dépositions est un texte écrit pour la mognoterie. Il réorganise les détails d'une réelle affaire...

Dépositions



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Jeudi 31 janvier – 23h - Commissariat Saint-Ambroise - L'homme est visiblement préoccupé et triture les extrémités de sa moustache frisée.


Oui, mon prénom est bien Albert. J'habite au 133 rue de Charonne, avec ma femme Juliette qui est couturière, et notre fils de quatre ans. Je travaille dans un atelier du quartier où l'on prépare des sièges pour une usine d'automobiles. C'est grâce au père de Marthe que j'ai eu cette place comme ouvrier ; il était mon voisin autrefois, il m'a embauché dans son entreprise et ensuite nous sommes devenus amis. Il y a onze ans, j'ai même vu naître sa fille ! Depuis, j'ai déménagé mais on a continué à se voir.


Je ne comprends vraiment pas comment la petite a pu ainsi me fausser compagnie. Il lui est sûrement arrivé quelque chose. Elle est si sérieuse. Elle n'aurait pas suivi un inconnu, ça non ! Mais avec tous ces voleurs d'enfants qui sillonnent nos rues depuis Belleville ! Sans compter cet homme au capuchon qui s'exhibe régulièrement dans le Passage de l'Eau Chaude ! Ah ! Vous ne devez pas chômer, Monsieur le sous-brigadier ! Quelle insécurité ! Tout le monde se méfie. Alors c'est pour ça : comme j'étais en congé, je suis allé moi-même chercher Marthe ce midi, chez elle, au 76 rue Saint-Maur, pour qu'elle rejoigne Juliette à mon domicile et qu'elles aillent ensemble au spectacle ! En effet, ma femme avait eu deux places pour la matinée du Bataclan et se faisait une joie d'y emmener Marthe. Moi j'aurais gardé mon petit garçon pendant ce temps-là, vous comprenez ?


Mais quand je suis arrivée avec Marthe, chez moi rue de Charonne, eh bien Juliette n'était pas là : le mot sur la table disait que son patron l'avait appelée pour une retouche urgente et qu'elle avait embarqué le petit avec elle. Marthe était très déçue, alors je lui ai proposé que ce soit moi qui l'accompagne ; elle a dit oui forcément, elle attendait cet événement depuis un bail. On a fait la course jusqu'au Bataclan ; on était un peu en retard mais on a pu s'installer sans problème au balcon, juste quand Madame Gaudet commençait son récital. Un peu légère celle-là, entre nous soit dit... Au bout d'un moment, la gamine a voulu aller faire pipi, je ne vois pas pourquoi j'aurais dit non, je l'ai laissée aller ! Mais voilà, le temps passait, et elle ne revenait pas... A l'entracte je l'ai cherchée partout dans le théâtre. J'ai commencé à paniquer et suis retourné chez moi, au cas où elle serait rentrée seule ; j'espérais, j'espérais, même si je trouvais l'idée bizarre. Évidemment : personne ! J'ai foncé jusqu'à la rue Saint-Maur où elle n'était pas non plus... Et j'ai dû raconter à ses parents que je l'avais perdue...


Nous avons fait le tour des commerçants sur le trajet entre nos rues et le Bataclan ; ils auraient pu la remarquer, une petite fille avec un chapeau bleu, les longs cheveux châtains noués avec un ruban rouge. On a rendu visite aussi à ses camarades de l'école communale. Nulle n'a pu nous renseigner. Il a bien fallu nous résoudre à venir ici. J'ai tenu à accompagner ses parents pour signaler sa disparition ; je me sens quand même un peu responsable, n'est-ce pas ? C'est tout ce que je peux vous dire malheureusement...

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Vendredi 8 février – 15h - Commissariat Saint-Ambroise - L'homme est visiblement épuisé et triture les extrémités de sa moustache négligée.


Je suis bien le mari de Juliette mais puisqu'il faut éclaircir un peu les choses, je dois avouer que le 133 rue de Charonne, c'est en réalité chez elle plus que chez moi ; je l'ai retrouvée là il y a quelques mois. Elle m'avait quitté à cause d'une rumeur dans la famille... Soi-disant j'aurais eu des gestes déplacés sur sa sœur. Je l'ai convaincue que c'était un malentendu, une vieille histoire, d'avant notre fils ; elle m'a repris, vous le constatez, en me faisant confiance car elle pensait bien que ce n'était pas complètement ma faute... Mais c'est vrai que, parfois, je perds le contrôle...


Quant à l'affaire qui vous occupe, Monsieur le sous-brigadier, entendez-moi bien : que puis-je y faire, à ce qui s'est passé ? C'est trop tard... Mais bon, d'accord, admettons, si vous insistez... Ma voisine Madame Fletch a raison : elle nous a vus à la fenêtre de ma cuisine, Marthe et moi, à l'heure où j'ai affirmé être au concert. Les employés du Bataclan ont raison aussi quand ils affirment ne pas nous avoir remarqués, ni moi ni la petite, cet après-midi-là. Quant à Madame Gaudet, eh bien je l'ai citée parce qu'elle était annoncée sur le programme. J'ai manqué de chance si justement ce jour-là elle était malade... Pourtant je vous promets, j'ai proposé à Marthe de l'emmener moi-même au spectacle, ça c'est vrai, mais voyez-vous elle n'a pas voulu, elle ne pensait qu'à repartir chez sa maman.


Elle a pleuré, et ça m'a énervé. Je l'ai retenue, je l'ai serrée un peu fort. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans ma tête. Plus je la rassurais, plus elle se débattait ; j'ai serré encore... Et puis après... Il me semble qu'il s'est écoulé un peu de temps... avant de m'apercevoir qu'elle était morte... Et comment j'aurais pu tout expliquer, là, sur le coup, à ma femme, à ses parents ? J'ai enveloppé son petit corps d'une vieille toile d'emballage qui traînait, enfoui le tout dans un sac de voyage, et j'ai porté mon bagage dans une consigne à la gare de l'Est... J'ai essayé d'oublier... Un coup de folie, oui, juste un coup de folie...
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( Le meurtre de Marthe Erbelding par Albert Soleilland, en 1907, fut abondamment détaillé, imagé, commenté dans la presse de l'époque, jusqu'à faire basculer l'opinion publique contre l'abolition de la peine de mort en France. )

vendredi 20 avril 2012

contrainte


Des visiteurs de la mognoterie m'ont posé cette question concernant les "contraintes" : pourquoi, dans tous les ateliers d'écriture, impose-t-on ainsi des thèmes, des formes, une taille, pourquoi ne laisse-t-on pas simplement l'envie et l'imagination des participants guider leurs plumes ?

Le dictionnaire définit un "atelier" comme un lieu de travail d'artistes ou d'ouvriers, un chantier, un studio où tout un groupe effectue une tâche en commun.

C'est la contrainte qui pour l'atelier d'écriture constitue la tâche commune, fédère le groupe et lui donne sa raison d'être. Si les personnes sont réunies, elles échangent évidemment leurs idées sur le sujet donné et les inspirations se nourrissent mutuellement. La pensée de l'un va faire émerger des souvenirs chez l'autre, le mot utilisé par l'un va entraîner de nouvelles associations chez l'autre. La discussion et les lectures intermédiaires provoquent des ouvertures imprévues dans la mémoire ou donnent les moyens de rebondir...

La contrainte oblige parfois aussi à un certain effort, à bousculer ses propres tendances, à malmener ses habitudes, à prendre d'autres points de vue, à s'adapter, à se diversifier. 
Sur un thème donné, au cours d'une séance ou chez soi, on joue, on fait des gammes, on se met dans des situations originales, on essaie plusieurs formes, on ouvre l'éventail des expressions possibles, on s'exerce à plusieurs styles jusqu'à peut-être pouvoir enfin trouver le sien, celui dans lequel on évoluera à l'aise.

La contrainte initiale déroute parfois mais stimule toujours. Quand le travail d'écriture se fait en un lieu, un jour de telle à telle heure, c'est le "temps" qui se révèle souvent plus difficile à maîtriser !

Je ne me lasse pas de constater, en fin d'atelier, même virtuel, comme les productions se révèlent riches et variées alors que le point de départ était le même pour tous. Un mot, une expression, un thème imposés permettent sans nul doute de relever des challenges, de s'exercer, de se dépasser, de reconnaître et d'apprécier l'existence d'autres sensibilités. Chaque nouvelle contrainte est une occasion supplémentaire pour progresser ; l'atelier d'écriture offre ainsi des opportunités pour partager une passion commune sans cesser jamais d'apprendre...

( consultez le répertoire des thèmes de la mognoterie )

jeudi 12 avril 2012

acrostiches


Sur la page facebook du Comité du Rhône de la Ligue contre le cancer paraît aujourd'hui le lien vers un recueil de textes intitulé Seuil Des Fragilités, à lire ou à télécharger.

Ces textes ont été composés dans le cadre de l'atelier d'écriture proposé et animé par Denis Azoulay, je les ai simplement réunis et mis en page... Ce sont tous des acrostiches abécédaires. 

Un acrostiche est en fait un poème dans lequel les initiales des vers, lues verticalement, forment le plus souvent un mot particulier. Deux messages sur ce blog contiennent des acrostiches : reproches et brivadois.

Lorsque l'acrostiche comporte vingt-six vers dont les initiales suivent l'ordre alphabétique, on le dit abécédaire ou universel.

Voici pour exemple ma participation au recueil, acrostiche abécédaire intitulé Train de vie :


Au-dessus de mon berceau bavaient les commères.
« Bravo ! Quel soulagement après toutes ces souffrances ! 
Comme vous devez être heureuse chère Marie-Denise ! »
Délivrée, ayant subi la tardive épreuve, 
Epuisée, maman ne voulait plus d'émotion. 
« Franchement, c'est le portrait craché de son père, non ? 
Gare à son futur caractère, à ces yeux bleus 
Habités de songes et d'une étrange tristesse...» 
Inondé de bonheur, papa m'ouvrit son cœur. 
Je m'y engouffrai, à l'aise, prenant toute la place, 
Kidnappant son amour, ses pensées, à jamais. 
Les bavardes continuaient et prophétisaient.
« Martine, nous devinons bien ce que tu seras ! 
Naturellement mélancolique et rêveuse 
Obéissante, docile - pourquoi te rebeller ? -, 
Poussée vers le pratique enseignement 
Qui libèrera tôt tes parents vieillissant. » 

Revisitant mon parcours d'enfant et de femme, 
Sentier sinueux, enrichi par l'expérience, 
Tendrement jalonné de mes propres naissances, 
Unique malgré mon manque de personnalité, 
Voilà que je me perds ; ils affluent et se bousculent, 
Wagons souvenirs formant le train de ma vie, 
Xylographiés sur écorce frêle : la mémoire ! 

Y'avait encore à faire non ? Et tant à apprendre !  
Zut ! Bientôt la fin ! Je voudrais recommencer !

lundi 9 avril 2012

cohabitation


Et puis, Paulette..., le dernier roman de Barbara Constantine, scénario idéal de cohabitation et de solidarité, complète parfaitement le p'tit mot intergénérationnel publié ici en octobre 2011. Dans cet article, je citais quelques actions exemplaires destinées à lutter contre l'isolement des personnes âgées et notais l'importance d'une bonne circulation de l'information : chaque individu devrait avoir connaissance de tous les choix concernant son avenir de senior, afin de déterminer la solution qui lui conviendra le mieux, celle qui lui permettra de conserver autant que possible, dans son quartier ou dans sa ville, ses repères essentiels, humains, sociaux, culturels. L'adjectif "intergénérationnel" résonnera encore abondamment pendant la Semaine Bleue 2012 puisque celle-ci sera articulée autour du titre : Vieillir et Agir Ensemble dans la Communauté.

Alors bien sûr tout le monde n'a pas envie de rencontrer trop de monde sur son territoire, d'évoluer dans un espace domestique commun, mais voilà détaillée grâce à Et puis, Paulette... une situation originale susceptible de redonner au moins le moral, et des idées, à tous ceux qui ont peur de perdre le goût et l'envie. Bien sûr il ne sera jamais facile de concilier plusieurs indépendances, mais n'est-ce pas continuer à vivre que se confronter aux autres, faire des concessions et des aménagements, rester inscrit dans un projet... D'ailleurs "Projet" est aussi un mot intéressant, je l'avais déjà évoqué en parlant du maintien à domicile.

Ne serait-ce que pour découvrir qui est cette fameuse Paulette, n'hésitez pas à entrer dans la vieille ferme si accueillante de Ferdinand ! Vous y rencontrerez Guy et Marceline, Kim et les deux Lulu, Berthe et Chamalo, et tant d'autres encore aux noms ravissants ou désuets, et tout aussi sympathiques. La plume est tendre, pleine d'humour, le ton est optimiste et les chapitres courts donnent du rythme : l'ensemble constitue ainsi un sacré concentré d'émotions, de douceurs et de bons sentiments (pourquoi pas ?) qui régalent, revigorent et rendent ce moment de lecture plus qu'agréable...