dimanche 21 octobre 2012

rêverie

Le temps semble ne pas vouloir défiler ce matin. Depuis qu'elle est descendue de sa chambre, Jane trouve les aiguilles de la pendule très nonchalantes ! Robert est occupé ; il lui a bien fait comprendre, en un geste agacé, qu'il n'a rien à lui donner à faire pour l'instant. Ce client-là, elle l'a reconnu, c'est Monsieur Hopper, un habitant du quartier, dont le patron s'occupe toujours tout seul. Et voilà qu'en saisissant leurs échanges de regards dans le miroir, en percevant dans le même temps les rires des deux hommes, elle éprouve le douloureux sentiment d’être exclue, et surtout oubliée. La nuit dernière ne fut donc importante que pour elle ? Robie - oui, cette nuit elle l'a appelé ainsi, tendrement - n'a-t-il aucun souvenir de leurs caresses ? Aucune émotion à partager avec elle, ne serait-ce que par un frôlement des yeux, après tant de moments délicieux dans la mansarde de l'employée ?

Le soleil se déverse dans la pièce par une lucarne élevée, un rayon frise les onze heures. Jane tourne délibérément le dos au cadran et, ramassant au passage le livre de caisse, tire l’unique chaise jusqu’à la table d’appoint. Elle pousse sur le côté quelques instruments et un bol de rinçage jusqu'à les mettre à portée du coiffeur, en faisant exprès un peu de bruit... Mais lui ne tourne même pas la tête... Le registre ouvert, Jane essaie de se concentrer sur les colonnes de chiffres… Quel ennui ! Et cet autre, là, impeccable dans sa veste immaculée, ce sauvage qui ne lui jette pas un regard, qui ne trouve toujours rien à lui dire, qui l’ignore ! L'odeur ambiante de mousse et de shampooing lui répugne soudain ; l'indifférence de Robert lui fait mal. Elle, elle était vraiment sincère…

Entre deux pages, apparaît un crayon oublié, et un papier déchiré sur lequel elle se souvient avoir commencé, il y a quelques jours, une liste de produits pour réapprovisionner leur réserve. Ça la fait presque sourire, ce contraste entre l’ordonnance des nombres sur les belles pages lignées et son écriture à elle, hésitante et baveuse, sur la feuille volante. Le stylo en main - n’est-ce pas Robie d’ailleurs qui lui avait donné ? - elle se prend à griffonner quelques mots au dos de la liste : je pense à toi quand tu me fais du bien, je veux tout te dire, et que tu reviennes la nuit prochaine me déclarer ton amour… Comme elle aime écrire ! Elle prend toujours du plaisir à laisser une mine courir sur du papier, n’importe quel papier. Elle n’en a pas souvent l’occasion et Robert ne peut sans doute imaginer Jane jouer avec des mots et s’essayer à des poèmes ; quel ridicule !

Elle n’entend pas la porte de la boutique ; alors Robert approche et lui pose brutalement la main sur l’épaule pour la faire réagir. Tout va très vite… Elle se redresse, froisse la feuille qu’elle enfonce dans sa poche, avec le crayon. Machinalement, nerveusement, comme pour reprendre contenance, elle pince les deux extrémités du col de sa robe pour en vérifier la tenue. En fermant le grand livre, elle heurte du coude le bol qui glisse et s’éparpille au sol en mille morceaux. Le bruit, son propre affolement, le patron qui la rabroue, le client dont on entend les pas impatients dans le petit escalier… Au diable les pensées de plume et les rêves de flamme, au boulot Jane ! Le temps se précipite et le matin langoureux s’évanouit.

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Cette scène a été ébauchée en 2010, au cours d'un atelier d'écriture, à partir du tableau : "The Barber Shop", Edward Hopper, 1931 ... Depuis j'ai retravaillé mon texte et vous en donne ici la dernière version.

L'oeuvre d'Edward Hopper inspire régulièrement des travaux d'écriture. Il s'agit de peupler des décors vides et ordinaires, d'inventer les pensées de figurants solitaires ou d'individus mystérieusement réunis dont les regards sont perdus en songes particuliers, d'inscrire une scène dans le déroulement d'une ou plusieurs vies. Les tableaux d'Edward Hopper se visitent et se revisitent ainsi, à volonté...

A consulter, à lire : 
- l'exposition Edward Hopper, sur le site du Grand Palais
- Edward Hopper raconté par six écrivains, sur le site de L'Express

samedi 13 octobre 2012

Cambriole


La semaine dernière, à l'occasion d'un repérage sur la colline de Fourvière, j'ai suivi une ruelle en pente bordée de vétustes maisonnettes : l'une d'elle a particulièrement attiré mon attention... Et je m'y connais ! Depuis, je viens chaque matin et m'installe sur le banc qui lui fait face. Bonne pioche ! La résidente en ce lieu est une femme âgée qui paraît fort dépendante : je le sais parce que j'ai remarqué les allées et venues de quelques braves dames, certainement des aides-ménagères ou des auxiliaires de vie, qui la visitent à heures fixes. Tout est réglé comme du papier à musique et par exemple, j'ai observé que les employées, lorsqu'elles sortent faire les courses, installent toujours l'invalide derrière la fenêtre d'une pièce donnant sur la rue : sans doute pour qu'elle puisse profiter et se divertir de ce qui se passe dehors. Hélas la voie est peu animée et la pauvre n'a pas l'air d'avoir d'autres occupations, quelle tristesse ! Tout à l'heure, je crois qu'elle m'a vu : la tête un moment tournée vers moi, elle a lentement ajusté ses lunettes et il m'a bien semblé croiser son regard ; puis elle a piqué du nez, sans doute pour un p'tit somme.

Allons, j'y vais. Maintenant. Je traverse la rue, passe la grille d'entrée, traverse l'étroit jardinet, monte les quelques marches du perron et crochète sans peine la serrure de la porte... Je ne crains pas de voir apparaître un clébard, ni même un chat, car je n'ai distingué aucun sachet de nourriture animale dans les provisions quotidiennes. Bien sûr je navigue à mon aise dans la demeure, localise facilement la chambre et déniche le pactole en moins de deux, dans l'armoire, sous une pile de linge brodé : quelques bijoux, peut-être en toc mais c'est toujours ça, on ne sait jamais, et l'argent liquide... En repassant devant la pièce où se trouve parquée ma nouvelle bienfaitrice, je jette un œil et constate qu'elle est toujours profondément endormie. La monture en écaille a glissé sur l'arête de son nez et me paraît en équilibre plutôt instable. Alors je m'approche et me penche, tout doucement, puis, les saisissant délicatement par leurs branches, je soulève lentement les précieuses lunettes ; enfin je les pose dans l'étui que la vieille a gardé ouvert sur le plaid recouvrant ses cuisses. Je suis un voyou, certes, mais ce genre de situation m'attendrit toujours... On ne se refait pas !