mardi 29 octobre 2013

paradis

En écho au slogan de la 12ème Biennale de Lyon ( Entre-temps... brusquement, et ensuite ), à ses affiches et à quelques-unes de ses installations, voici le résultat d'un exercice qui a consisté à récupérer les morceaux de plusieurs textes élaborés en atelier d'écriture pour ensuite tenter de les rassembler en une seule et même histoire...

***

Auguste : Salut ! J'ai l'impression que ça fait un bail, dis-donc ! Entre-temps, qu’est-ce-que t'as trafiqué ? Je veux dire depuis la dernière fois qu’on s’est vus ?

Bébert :
La dernière fois, c’était quand, déjà ?

Auguste :
Ben, c’était le soir du cochon grillé, avec des potes de la ferme là-haut vers Saint-Geoirs. Personne n’avait réussi à le manger, ce porc ! Moi tu vois j'ai voulu faire le fier et ça m'a pas réussi...

Bébert :
Ah, ce coup-là ! On s'était enquiquinés sévère ! On avait tellement rien à becqueter de correct qu'on a sacrément éclusé ; y avait Gaston aussi, j'sais pas qui l'avait invité. Alors on ne s’est pas revus depuis ? Donc t’as pas su qu'en repartant le Tonton m’avait chopé et filé un œil en beurre noir.

Auguste :
Non, j’ai rien su. Je suis resté sur le carreau en fait ! Qu'est-ce qui s'est passé ?

Bébert :
Figure-toi qu'il méprise tous les jeunots... Eh bien ce soir-là j'ai pris pour tous les autres !  Il a vraiment pété un plomb !

Auguste :
Waouh ! Raconte !


Bébert revoyait bien la scène, alors qu'il avait entamé le retour en ville, à pied, par la route qui descend sec, le long du ravin. Il l'avait bien vu arriver la grosse bagnole...

C'était Gaston qui, brusquement, avait arrêté sa voiture. Sa main droite avait descendu la vitre côté passager puis s'était mise à faire des moulinets comme pour exprimer une grave exaspération, mais le vieux était surtout très imbibé. Puis Bébert avait entendu sa voix, métallique et sévère : « Vire de là ! Laisse donc la place ! Tu vois pas qu'tu gênes ? T'es qu'un p'tit con de poivrot ! »

Bébert s'était reculé jusqu'à heurter le parapet et Gaston s'était propulsé hors de son 4x4, l'avait attrapé par le col avant de lui balancer son poing dans la figure, sans qu'il ait eu le temps de dire ouf ! Bébert s'était retrouvé la tronche de profil dans les cailloux du bas-côté. Le Tonton, grommelant et vacillant, avait regagné son véhicule et redémarré. Le pot d'échappement avait laissé derrière lui une traînée d’images comme suspendues. Bébert avait pensé à des hologrammes, sans comprendre si c'était l'effet du coup ou de la picole... Enfin il avait vu se dégager du nuage grisâtre ce qui ressemblait à une montre rutilante qui était tombée à son flanc ; il ne pouvait expliquer ni comment ni pourquoi, il l'avait saisie…


Auguste : Et ensuite ?

Bébert : Ben les aiguilles étaient toutes tordues, elles faisaient comme... des vagues. Elle était cassée la toquante, forcément ! Vu mon état j'ai gambergé ! Le temps s'était arrêté dis donc !... Je crois que je me suis mis à fredonner « Il n'y a plus d'après... », sans me souvenir de ce qu'il y avait avant ni qui chantait ce truc tout à l'heure derrière le tournebroche ! Mais y'avait plus d'heure de toute façon... Je me suis dit que si le temps n'existait plus, c'est que finalement rien ne serait plus jamais démodé !... J'allais me retrouver dans le coup tout le temps et jamais entre-deux, le pif entre deux verres ou le cul entre deux chaises... Je crois que je me suis redressé, tout chose, en paix avec moi-même, merci Gaston ! Je me suis retourné et j'ai vacillé, j'y voyais plus que d'un œil et j'ai dû me pencher un peu trop... J'ai bien senti la bascule. Et rien à quoi me raccrocher !... Plus d'échelle du temps ! J'ai été happé par le vide !

Auguste : Te v'là bienvenu au club alors ! Gaston a vraiment exagéré, ça c'est sûr, mais t'en tenais une bonne toi aussi ! Moi c'est le cochon que j'ai pas digéré ! Je me suis affalé après trois morceaux ; ils ont tous cru que je dormais alors que je suis mort empoisonné quasi sur le coup. Tu vas voir mon gars, ici c'est le paradis !

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