jeudi 16 octobre 2014

horoscope

J'émergeais difficilement... Ma radio s'était mise en marche toute seule et il me fallut quelque temps pour réaliser que j'étais tout simplement dans mon nid douillet. Pas d'inquiétude, j'allais me « récupérer » bientôt, mes idées se remettraient sûrement en place et dans l'ordre petit à petit. Cette nuit, je m'en souvenais maintenant, j'avais programmé l'alarme pour ne pas rater l'horoscope de Madame Cristal... En effet les circonstances étaient graves ! Je crois que je me posais trop de questions suite à ma chance inattendue hier, un gain stupide pour un gars comme moi qui vivait seul, par goût, par choix, et qui était déjà plus que nanti ! J'avais joué au casino de la station, par désœuvrement, quelques pièces encombrantes, et une machine m'avait craché tout ce qu'elle avait dans la panse. J'avais raflé et enfourné le magot dans mes poches, avec empressement et ferveur, comme si j'étais... pauvre. Je me voyais faire ensuite le crochet par le bar à Milmile, où j'avais dû payer quelques verres alentour.

Aucune image précise de la suite et de mon retour au Hilton, sinon ce geste, pour régler mon réveil, qui affleurait à la surface de ma conscience et aussi cette pensée qui m'obnubilait : il me fallait l'avis de Madame Cristal, visionnaire, clairvoyante et mondialement réputée. Comment c'était déjà son prénom ? Germaine peut-être... En tout cas elle m'éclairerait sur mon destin de riche sagittaire, et me suggèrerait quoi faire de ce surplus de fric !

Je prêtais l'oreille... « L'argent va à l'argent... », proclamait-elle. Évidemment, j'étais déjà gâté par la vie et les héritages ; la fortune me souriait toujours sans que je la cherche, à chaque coin de rue. « … Faites un effort ! » Non mais ça alors ! Quelle drôle d'injonction de la part de la vieille bique ! Sa vue légendaire baissait décidément ! J'étais indécrottablement misanthrope et sans cœur ; je ferais un effort pour quoi, pour qui ? Pour redonner mon blase, pour sortir de ma retraite dorée ? Voulait-elle que je redistribue tout ce que je possédais ? Et puis quoi encore ? Je n'aimais personne et nul autour de moi ne méritait de profiter de mes largesses. A moins d'investir dans un cépage à la claire fontaine...

Quelle bouillie dans ma tête de bougre ! Et dehors tout paraissait vraiment sombre, tout dans cette chambre était constitué de la même matière opaque. Je m'efforçais d'écarquiller les yeux et ne voyais rien. Mes volets devaient être baissés au maximum, ou bien... La main gauche tendue sur le côté j'effleurai comme une peau rêche : avais-je ramené quelqu'un la veille ? M'étais-je laissé embobiner par une des habituées défraîchies du bistrot au moment de la dernière tournée ? Mais non, je reconnaissais maintenant le contour craqué de mes bottes de récup' en simili cuir gratté. Que signifiaient toutes ces illusions ? Une nausée m'envahit, mon cœur s'emballait comme si je m'étais aventuré sur un manège, sens dessus dessous, un drôle de goût me remontait l'œsophage, une mauvaise humeur se coinçait au fond de ma gorge. J'avais peur ! Je me tournai alors sur le côté pour me laisser glisser au bas du lit...

La lumière se fit soudain. Je me rappelai que ma couche de « fortune » se situait en haut des marches qui reliaient le bout du pont Churchill au quai en contrebas. Je roulai boulai au ralenti pour atterrir sur le pavé et me retrouvai miraculeusement sur les pieds, accroupi, devant mes copains de cloche hilares dont les bras s'agitèrent pour saluer mon arrivée. Ils se tapaient les cuisses en répétant que j'en tenais une bien bonne ! Je distinguai Germaine qui se précipitait lourdement pour m'aider à me relever. Elle me souffla de son haleine avinée : « Ben mon Crésus adoré, fais donc un effort ! »

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